Littoral : Réouverture des plages cet été ou ruée vers l’amer ?

Photo : Olivier SCHLAMA

Les plages de la région vont-elles rouvrir d’ici cet été ? Dans quelles conditions ? Dans l’attente, les maires sont circonspects. En marge de ce casse-tête perce la voix qui porte d’un élu et médecin de la côte basque. Il milite pour une ouverture encadrée de toutes les plages françaises comme l’a réussi l’Australie. « Aller prendre des bains de mer c’est sain et on le sait depuis longtemps. Il y a un paradoxe à laisser les gens confinés chez eux… » Pas simple.

La mer et les poissons nous tombent sur la tête cette semaine. Mais dans quelques décades l’appel de la mer viendra nous cueillir. Si loin, si proche… Les 220 kilomètres de plage de l’ex-Languedoc-Roussillon resteront-ils immaculés tout l’été ? « La mer, la mer toujours recommencée », comme dit le poète Paul Valéry ; ces bains de mer salée, iodée, pourtant si riches d’oligo-éléments en profiteront-nous bientôt en ce libératoire 11 mai ? Ces bains de soleil propres à raffermir la santé ; cette Méditerranée reconnue jadis pour ses innombrables bienfaits y compris contre la tuberculose – une maladie respiratoire comme le coronavirus – sera-t-elle au menu du déconfinement ?

Une commune balnéaire sans accès à la mer, ce n’est plus une ville balnéaire. »

Stephan Rossignol, maire de la Grande-Motte
« L’ambiance à la Grande-Motte a bien changé mais elle a gardé un charme intact ! » s’exclamait en 2018 une sexagénaire parisienne qui avait ses habitudes le midi au snack chez Popeye. Photo : Olivier SCHLAMA

Dans l’Hérault, le maire de l’emblématique cité des Pyramides, la Grande-Motte, Stéphan Rossignol se fait des noeuds au cerveau. Pour ses 9 000 habitants permanents, en premier lieu. Et, bien sûr, les touristes, s’ils sont autorisés à venir. À camper. À louer. « Une commune balnéaire sans accès à la mer, ce n’est plus une ville balnéaire, dit-il. Évidemment, nous demandons régulièrement au préfet quand l’accès à la Méditerranée sera-t-il rouvert. Le préfet devrait autoriser le montage des paillotes à partir du 11 mai. Mais les gérants ne sont pas autorisés à les ouvrir avant le 15 juillet. Ils ne sont pas fous : si c’est pour n’ouvrir que quelques semaines, ça n’en vaut pas forcément la peine. Et on ne sait pas dans quelles conditions cela pourra se faire. Ça va donc leur coûter trop cher de monter et démonter. Peu y sont favorables en l’état actuel des choses. Ils préfèrent vivre une année blanche. » Ce mardi 21 avril, le préfet a donné son « accord pour que les paillotes commencent leurs montages mais elles ne pourront pas exercer avant la mi-juillet » suivant des conditions de ce fonctionnement « inconnues à ce jour. »

Sans oublier la problématique des campings. Ouvriront-ils ? Dans quelles conditions ? La mer sera-t-elle accessible au moins pour les simples baigneurs locaux ? Cela vire au casse-tête. En espérant que ce ne sera pas la ruée vers l’amer en France, deuxième pays ayant le plus de côtes au monde. Sans oublier non plus le devenir des logements touristiques et de l’hôtellerie de plein air (quid de l’arrêté préfectoral sur l’interdiction du logement saisonnier ?) ; quid des piscines publiques, même celles qui sont en plein air ? Faudra-t-il abaisser les jauges de parfois 4 000 à 5 000 personnes à quelques… dizaines ? Ou les laisser fermées ?

Le préfet nous a laissé entendre que si les plages rouvraient ce serait une décision nationale et globale… »

« La question de la réouverture des plages est bien sûr posée régulièrement au représentant de l’État, confie encore Stephan Rossignol. Il nous a laissé entendre que si les plages rouvraient ce serait par une décision nationale et globale. Et puis moi j’ai 7 kilomètres de plage. Si on les rouvre, ce sera dans quelles conditions ? Je n’ai pas les moyens de surveiller ou de contrôler d’éventuelles mesures d’accompagnement… Je me suis battu et j’ai obtenu gain de cause pour rouvrir deux marchés. Mais c’est plus facile à contrôler. Bien sûr, les gens ont envie de toucher le sable, d’aller se baigner… Et il n’y aura pas de reprise économique sans la plage… »

La Grande-Motte, ajoute Stephan Rossignol, c’est « un million de vacanciers par an, 1,5 million de nuitées marchandes et 2,5 millions de nuitées totales avec celles des résidants secondaires (qui pèsent donc à eux seuls 1 million de nuitées); La perte de chiffre d’affaires est encore très difficile à évaluer ; il est trop tôt. Mais s’il faut faire une première estimation pour mars, avril et mai, le tourisme d’affaire a perdu 1,8 million d’euros en dépenses directes et le tourisme de loisir environ 3,6 millions d’euros. C’est une estimation plancher. Juin et juillet vont probablement l’aggraver. » Maire de Portiragnes, Gwendoline Chaudoir se dit « dubitative ». Avec « des précautions, il n’y a pas de raison que les plages ne rouvrent pas », plaide pour sa part Frédéric Lacas, président de l’agglo de Béziers et maire de Sérignan. « C’est une difficile équation à multiples inconnues. Mais je reste optimiste. »

De son côté, André Deljarry, président de la CCI de l’Hérault et 1er vice-président de la CRCI veut être force de proposition : « Ce que nous proposons au préfet, avec l’accord du président de l’UMIH Jacques Mestre et des plages privées Joël Ortiz, c’est que les restaurants, paillotes et plages privées ouvrent du 15 juillet au 15 septembre. Mais sans proposer une carte fournie ; qu’ils puissent servir des salades à table ». Et sans doute en limitant le nombre de convives. « De toute façon, nous nous conformerons aux prérogatives de l’État : si les plages ne sont pas ouvertes, il ne s’y passera rien du tout… »

Visio-conférence avec le préfet le 29 avril

Jérôme Cavaillès, Gilles dEttore au centre et Katy Gracias… Photo O.-SC.

Une rencontre par visioconférence est prévue « a priori » le 29 avril avec le préfet et les maires de l’Hérault, confirme Gilles D’Ettore, le maire d’Agde, la plus grande station balnéaire de l’Hexagone pour parler de l’avenir. « Dans ces réunions, ce sont surtout les élus du littoral qui prennent le plus la parole. Et c’est logique. De toute façon, on ne va pas rester confinés chez nous jusqu’à la fin de nos jours. Mais si on rouvre cela ne peut se faire qu’avec des matériels, masques, etc. Et puis il faut être cohérent : on peut imaginer que rouvrir un golf où l’on joue seul ; faire un tennis, cela doit être possible. La demande est très forte pour rouvrir les plages. Les gens sont excédés. À bout de cette situation. »

Dans les P.-O., feu vert au montage les paillotes

L’exemple des Pyrénées-Orientales est parlant de l’état d’esprit général. Tout le monde est dans les starting-block pour l’ouverture de la saison. Dans ce département les « clubs de plage » qui proposent aussi des solutions de restauration et des paillotes ont commencé à se remonter « sans préjuger sur leur date de leur réouverture ». Interrogé, Jean-Sébastien Boucard, directeur de cabinet du préfet des P.-O., un « département très touristique », avec ses nombreux campings, son littoral découpé et ses grands espaces montagneux, autant d’espaces naturels prisés, avance : « Nous avons en effet autorisé le montage des paillotes qui prend plus d’un mois afin que, dans cette saison qui sera très perturbée, leurs exploitants ne perdent pas de temps quand ils seront autorisés, s’ils le sont, à recevoir du public. Ils le font dans le strict respect des gestes barrière. »

Déjà que les voyages internationaux risquent d’être limités ou interdits, les accès aux plages et aux ports feront sans doute partie d’une décision nationale avec des ajustements locaux, si besoin »

Jean-Sébastien Boucard, directeur de cabinet du préfet des P.-O.
Frontignan-Plage désertée. Photo : Olivier SCHLAMA

Jean-Sébastien Boucard ajoute : « Pour les plages elles-mêmes, il faut attendre le plan de déconfinement que prépare le gouvernement sous la houlette de Jean Castex, par ailleurs maire de Prades (P.-O.). C’est un sujet qui est central, abordé régulièrement par notre cellule de crise animée par le secrétaire général de la préfecture. » Optimiste, le directeur de cabinet du préfet ajoute que, selon lui, « déjà que les voyages internationaux risquent d’être limités ou interdits, les accès aux plages et aux ports feront sans doute partie d’une décision nationale avec des ajustements locaux, si besoin. Les grandes règles seront édictées pour l’Hexagone. Après ce sont aux préfets et au maires de l’adapter au terrain. »

Réfléchir dès maintenant à un accès encadré (…) C’est aussi l’occasion de mettre en place dorénavant et dès cet été un tourisme plus doux »

Guillaume Barucq, élu et médecin à Biarritz

C’est dans ce contexte qu’un élu de Biarritz, Guillaume Barucq, par ailleurs médecin, a lancé un véritable plaidoyer sur les réseaux sociaux à propos des bienfaits de l’océan, de la « surf thérapie », comme il l’appelle (…) l’eau, l’air marin, le soleil stimulent nos défenses sans cela elles s’affaibliront, assène-t-il ; les gens des villes le savent bien qui y ont soigné leur tuberculose jadis. Tout y est, y compris la possibilité de « réfléchir dès maintenant à un accès encadré » aux plages. « Toute l’économie est liée au bord de mer ; c’est aussi l’occasion de mettre en place dorénavant et dès cet été un flow tourisme, plus doux ». Raisonnable. Reléguant le tourisme de masse au passé. Il prône une saison de mai à octobre, « en évitant le pic d’août ».

L’exemple réussi de l’Australie

Guillaume Barucq. Ph. Matthieu Thoisy.

L’élu basque poursuit : « Il faut être écoresponsable. Avec des règles de distanciation, bien sûr. Mais il faut le préparer maintenant. » Il est vrai que l’on peut s’appuyer sur de – rares – exemples. « L’Australie, rapporte-t-il sur son blog Surf Prévention, est à l’avant-garde sur le sujet, citant un sauveteur français professionnel, Pierre Caley, qui y est expatrié. Certes, en Australie, le covid-19 n’y a pas fait autant de morts ; c’est un pays très vaste (14 fois la France) ; du coup, la distanciation y est peut-être plus facile. Mais, là bas, ils ont pu rouvrir les plages pour « exercices physiques » : surfer, nager, courir, marcher. Et quand c’est fini, direction chez soi. Pas question de se prélasser au soleil sur sa serviette. « Il faut toujours être en mouvement. L’activité physique ne peut s’y faire que par groupe de deux avec 1,50 mètres d’écart. » Il poursuit : « On n’est pas plus bête qu’ailleurs : on peut le faire chez nous aussi. » Et puis, l’Espagne et l’Italie, pays durement touchés, ont annoncé leur intention de rouvrir les plages. »

On peut imaginer une action forte avec l’Association des élus du littoral… »

Guillaume Barucq ajoute : « On ne peut pas vivre sous une cloche stérile indéfiniment. À un moment donné ou à un autre, il faut être déconfinés… » Prendra-t-il la tête d’une initiative allant jusqu’à la Méditerranée…? Une cause commune ? « J’attends la décision de l’État. Après, on peut imaginer une action forte de l’Association des élus du littoral qui peut fédérer tout ça. Il n’y aura peut-être pas de solution unique. Il faudra regarder en fonction de la typologie de la plage. Mais l’État pourrait d’ores et déjà annoncer une réouverture et la préparer en confectionnant des panneaux, des campagnes de prévention, etc. En faisant du brainstorming. »

Étaler les horaires de baignade et les vacances d’été

Cet élu-médecin et peut-être demain maire de biarritz appuie : « Cela nous permettrait de roder le dispositif de déconfinement. On est le pays de la thalassothérapie et du thermalisme quand même ! Mais, j’en suis sûr les plages vont rouvrir. On peut limiter le nombre de personnes dans l’eau et sur la plage ; l’État peut gérer ces flux-là et même les plages horaires de baignade pouvant aller jusqu’à la nuit pour éviter une trop forte concentration de baigneurs », pour des plages équipées de spots. « On peut y associer les fédérations de pêche, de surf, de sauvetage, etc. pour diffuser les bonnes pratiques », souligne Guillaume Barucq, qui aimerait que « tous les espaces naturels soient également ouverts, comme la montagne, tout en étant sous contrôle ». Il en ajoute une pincée : « Et si on en profitait pour étaler définitivement les vacances d’été ? »

Surtout que dans un contexte international très incertain, avec des frontières de l’Europe fermées, gouvernement et professionnels du tourisme engagent les Français à profiter de l’Hexagone. Point de vue partagé des Français. Selon l’enquête « Les perspectives de consommation hôtellerie et restauration des Français après le confinement », menée auprès de 1002 personnes par l’agence de conseil et communication dédié aux professionnels du tourisme API & You, 53 % des sondés pensent ainsi que « soutenir l’économie locale et privilégier la France » à travers leurs destinations de vacances est essentiel. Reste plus qu’à leur permettre de passer de l’intention à l’acte.

Olivier SCHLAMA

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