Analyse : « Crise respiratoire d’un monde qui étouffe… »

Abdu Gnaba. Anthropologue. Fondateur du SocioLab. Ph : Vito Labalestra

Anthropologue, fondateur de SocioLab, Abdu Gnaba pense déjà à l’après-covid.  Et à l’état d’esprit dans lequel nous devrions nous plonger pour faire émerger de nouvelles formes de pensée.

Anthropologue, Abdu Gnaba dit : « Nous savons désormais ce que signifie une économie… grippée. Confinement oblige, tous les défauts, toutes les angoisses ressortent désormais… Nos sociétés n’ont pu faire que la même chose que lors du Moyen-Âge : se confiner. En assurant juste nos besoins fondamentaux : manger, dormir, se soigner. » Alors même que, dans le cas historique le plus marquant – celui de la peste noire, en 1347, à Marseille – la « mort noire » a malgré tout envahi la Provence puis déferlé sur l’Europe tout entière, faisant 25 millions de morts.

Dans cette période contemporaine, où tout le monde prône l’action tous azimuts soi-disant salvatrice pour soi, eh bien, c’est tout le contraire qu’il faut faire, philosophe l’anthropologue Abdu Gnaba, fondateur du labo SocioLab. Il faut lutter contre cette tentation. Pourquoi ? Pour laisser « infuser ses idées. Se laisser traverser par elles. » Faire un pas de côté, comme dirait la psychanalyse. Comme quand on nage : on fait avec le flux. Pas contre lui. On ne se bat pas avec l’eau mais on s’appuie sur elle. On est en « symbiose », dit-il.

En voulant être à tout prix dans l’action, on réutilise les mêmes méthodes qu’il faut fuir ; on en attend un bénéfice à très court terme : on reproduit un savoir-faire, une technique. On reste dans une maîtrise »

À ceux qui s’escriment à remplir leurs journées de confinés à l’envi, il dit, en substance : « En voulant être à tous prix dans l’action, on réutilise les mêmes méthodes qu’il faut fuir ; on en attend un bénéfice à très court terme : on reproduit un savoir-faire, une technique. On reste dans une maîtrise. On ne laisse pas passer ses émotions. On se dit, à tort : « Sinon, ma journée ne sera pas rentable ». Or, il faut être dans le lâcher-prise. « Le lâcher-faire », reformule Abdu Gnaba, pour mieux participer à l’après. « Se laisser infuser, inspirer afin d’imaginer autrement le monde qui nous entoure. Car l’heure nous invite à distinguer l’essentiel du nécessaire. » Il faut aussi résister à la tentation d’être « focalisé sur ce que nous perdons en cas de changement de modèle », ce qui augmente évidemment l’angoisse et fait souvent en sorte que « nous préférons finalement être prisonnier de quelque chose que l’on connaît… »

Pas le chef d’oeuvre de l’évolution

« Ce qui nous arrive c’est une crise respiratoire d’un monde qui étouffe de son néo-libéralisme ; qui court toujours plus vite vers son asphyxie », formule l’anthropologue. Comme ce covid-19 qui nous étouffe de son inavouable vitalité. Ce virus est le symbole d’un échec et d’un espoir, suscite-t-il. En clair, on n’a pas encore réussi à changer le monde de façon douce. Mais tout n’est pas perdu. Pour cela, il faut changer de paradigme. D’habitudes. D’angle de vue. Pour mieux co-construire le monde de demain. Tout se passe comme si l’homo sapiens se croyait le chef-d’oeuvre de l’évolution. À son acmé. Rien n’est moins vrai.

Développer symbiose et entraide

Une fois ceci posé, Abdu Gnaba renchérit : « Il faut mettre en oeuvre une co-évolution, comme Darwin, dont la théorie de l’évolution a souvent été mal interprétée, le dit : certes il y a une compétition des espèces mais surtout une co-évolution entre elles. N’oublions pas que 8 % du génome humain dériverait de  rétrovirus… Il faut développer la symbiose et l’entraide. Cela reste une hypothèse, bien sûr. Mais regardez : même si l’homme de Néandertal était plus fort, plus grand et doté d’une boîte crânienne un tiers plus grande que Sapiens sapiens, c’est ce dernier qui a survécu. Pourquoi sapiens ? Parce qu’il a créé des groupes d’entraide. Pas Néandertal qui avait créé des groupes isolés des uns des autres. » Pour le savant, cette interdépendance et cette co-évolution, « ce covid-19 nous les rappelle ».

Les activités humaines, le néo-libéralisme et leur vorace appétit qui ne satisfait que ceux, un petit nombre, qui en tirent bénéfice, bouleversent les écosystèmes, réduisent la biodiversité et engendrent la hausse du nombre d’épidémies, comme l’expliquent certains savants. La symbiose s’impose. Comme une pause générale s’impose, note Abdu Gnaba. « Il faut un monde nouveau, pas un nouveau monde puisqu’il faut s’inspirer de l’ancien et y greffer quelque chose de neuf. Mieux distribuer les ressources et sortir de ce monde cadenassé. C’est un test pour l’humanité. Et on ne sait pas encore de quoi sera fait le monde de demain. Si on croyait le savoir, cela voudrait dire que l’on serait là aussi dans la répétition technique d’un savoir-faire… »

Il cite volontiers le petit jeu des sept fusions, de Patrick Burensteinas, un alchimiste (!) (ci-dessous). Ou le film magnifique Pierrot le Fou. Dans ce film culte de Jean-Luc Godard, Ana Karina se plaint comme un mantra : « Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire ». Dans ce long métrage autour du vide et de l’ennui, les personnages se réinventent. Et réinventent leur vie. L’éloge du rien faire. Pour mieux faire. Pour « mieux vivre ce rendez-vous avec l’essentiel. Avec notre essence ».

Olivier SCHLAMA

Les étapes du « jeu » des sept fusions, selon Patrick Burensteinas :

  • La confusion : Je suis perdu dans ma vie, il faut que je trouve une solution.
  • La Perfusion : Une réponse, possiblement mauvaise, à la confusion.
  • La fusion : C’est faire à outrance, à en oublier le reste. Et à ne pas pouvoir s’en passer, donc l’addiction en quelques sortes.
  • La défusion : Arrêter de faire.
  • L’infusion : Les idées nouvelles viennent de la place laissée libre par la défusion.
  • La diffusion : Echange avec les autres
  • La profusion : L’acceptation de ce qui vient en échange.

Extrait vidéo de Pierrot le Fou 👉 https://youtu.be/OuuEe-qBdGQ

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