Chronique : Élections municipales, antidotes au coronavirus !

(Mis à jour). L’histoire nous apprend que jamais les élections municipales n’ont été annulées sauf en temps de guerre. Justement : « Nous sommes dans une guerre sanitaire », a proclamé le président Emmanuel Macron…

Incroyable pays que le nôtre, capable de s’écharper en permanence sur d’infinis sujets de société, du chant du coq au régime des retraites. Et, parfois, d’afficher un consensus sur une poignée d’autres, à l’instar des élections municipales, dont le premier tour se tiendra contre vents et marées ce dimanche 15 mars, mais pas le second le 22 (1). On en sera peut-être au « stade 3 » de la pandémie Covid-19, cet échelon sanitaire où les autorités ne sont plus capables d’identifier chaînes de transmission et clusters, ces grappes de contamination. Mais peu importe.

Reporter les élections ? Reporter le scrutin à l’automne, par exemple, pour espérer une baisse de l’activité de ce virus qui nous empoisonne ? Personne n’y songe ! Surtout pas les oppositions à Macron ! Les municipales, c’est l’antidote au coronavirus ! Aucune voix ne s’élève pour demander à déployer le trop fameux principe de précaution ! De quoi fabriquer un corridor sanitaire pour les porteurs de voix électorales : réaménagement des bureaux de vote pour éviter des contacts trop rapprochés ; gel hydroalcoolique à disposition, faciliter les procurations… Alors qu’un tiers des électeurs disent qu’ils n’iront pas voter à cause du coronavirus, il fallait bien cela pour protéger le vote démocratique qui n’a jamais – ou presque – été empêché (lire ci-après).

Aucune voix pour déployer le principe de précaution

Le droit de vote n’a pas de prix : à Montpellier Saurel n’a pas hésité à acheter 300 000 stylos ! L’État déploie, lui, ses batteries de chargés de communication tous azimuts pour « transmettre les bonnes pratiques » une fois franchi le seuil du bureau de vote. Il y a comme cela un pouvoir magique du vote, de l’inaltérable exercice démocratique, alors que certains ont annulé leurs derniers meetings, que la conviviale poignée de main et la bise sont exclues des « bonnes pratiques » ! Il faut croire que le coronavirus ne tiendra pas de bureau de vote grâce au pouvoir magique de l’exercice démocratique coûte que coûte ; à moins que le « coro » ne soit pas la tempête du siècle aussi démente qu’on nous le dit. Allons ne versons pas si facilement dans le complotisme.

Quoi qu’il en soit, les électeurs se rendront aux urnes les 15 et 22 mars, peut-être en moins grand nombre que d’habitude. Selon un sondage Elabe, cité par le Monde, et publié vendredi 6 mars par Les Echos, les plus de 65 ans, qui constituent le public le plus vulnérable, seraient encore 75 % à vouloir participer au premier tour, mais le chiffre accuse une baisse de 7 points par rapport au mois de janvier. Globalement, la participation pour ce type de scrutin s’annonce l’une des plus faibles de l’histoire de la Ve République (62 %), avec des taux traditionnellement plus bas chez les jeunes : 32 % chez les 18-24 ans, 50 % chez les 25-34 ans.

Seules deux élections ont été annulées en France : celle de 1916 à cause de la Première Guerre mondiale et celle de 1941 supprimée par le régime de Vichy qui revint au mode de nomination des maires par les préfets »

Chaque soir, c’est pourtant la même litanie : depuis l’entrée de la France au stade 2 épidémique lié à la propagation du SARS- CoV-2, les médias se font le relais du nombre de cas et de personnes décédées de la maladie en France. Alors que l’entrée au stade 3 de l’épidémie se fait attendre, la question de savoir si les élections municipales pourraient être reportées était dans toutes les têtes et sur toutes les lèvres. Il se serait agi d’une première dans l’histoire politique française, une élection reportée pour cause d’une pandémie. En effet, seules deux élections ont été annulées en France : celle de 1916 à cause de la Première Guerre mondiale et celle de 1941 supprimée par le régime de Vichy qui revint au mode de nomination des maires par les préfets.

Supprimer une élection en France relève ainsi du très exceptionnel dans un contexte politique particulier, celui de l’Union nationale durant la Grande Guerre et celui du régime politique de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale. En outre, reporter ou annuler les élections municipales ne s’est tout simplement jamais produit ni sous la IVe République ni sous la Ve République. Pourtant, deux élections municipales auraient pu entraîner cette décision.

Première Guerre mondiale et grippe espagnole

En 1919, les élections municipales se tiennent alors que la population avait été durement frappée par la saignée de la Première Guerre mondiale et par la grippe espagnole qui n’était pas encore totalement achevée. En France, ce sont 1,8 millions de personnes qui ont été tuées, soit sur les champs de bataille (1,4 millions) soit par la maladie (environ 400 000), les élections municipales se déroulent ainsi dans un contexte particulier. Les conseils municipaux et les électeurs ont été décimés par la guerre et la pandémie grippale, ainsi malgré le danger lié à d’éventuelles contaminations dans les bureaux de vote, c’est le système politique français qui menace de s’enrayer si les élections ne se tiennent pas rapidement. En effet, rappelons que pour cause de guerre, les élections n’ont pas pu se tenir depuis 1912, bien avant bon nombre d’évolutions politiques et géopolitiques, le contexte national et mondial de 1919 n’a en effet pas grand chose à voir avec celui de 1912.

Comparer la pandémie de 1918-1919 au Coronavirus de 2019-2020 n’est cependant pour l’instant d’aucun intérêt. En effet, sur une période d’à peine plus d’un an, la grippe espagnole a fait près de 50 millions de victimes contre actuellement 4 299 pour le COVID19. Cette mortalité, surtout avérée en Europe, est dû au fait qu’elle touche une population largement affaiblie par la guerre dans une société au système de santé encore peu développé et où les avancées scientifiques et médicales sont encore bien moindres que ce qu’elles sont aujourd’hui.

En 1918, 50 % à 70 % de la population mondiale était atteinte par la grippe espagnole

La pensée hygiéniste et les connaissances sur le fonctionnement des épidémies et des pandémies sont également encore très limitées. Entre 50 % et 70 % de la population mondiale fut atteinte par la grippe espagnole pour un taux de mortalité de 3 % touchant particulièrement les personnes jeunes avec un pic de mortalité pour ceux ayant autour de la trentaine. La diffusion, la morbidité et la mortalité du coronavirus 2019 n’est pour l’instant pas comparable à la grippe espagnole et si les élections de 1919 se sont déroulées, il paraît difficilement imaginable que celles de 2020 soient reportées pour cause de pandémie.

Avant la capitulation allemande, Dachau pas encore libéré…

Une autre élection municipale aurait pu être reportée mais a finalement bien eu lieu : celle de 1945. Connue comme la première élection où les femmes purent prendre part au vote, elles sont aujourd’hui entrées dans l’histoire et se sont déroulées les 29 avril et 13 mai 1945, pourtant, le bon sens aurait voulu qu’elles soient reportées. Tout d’abord, le premier tour se déroule avant la capitulation allemande du 8 mai 1945, le Maréchal Pétain vient tout juste de se constituer prisonnier à la frontière franco-suisse, Hitler ne s’est pas encore suicidé, le camp de concentration de Dachau n’a pas encore été libéré et des prisonniers du camp autrichien de Mauthausen sont encore gazés à la veille du premier tour des élections municipales françaises.

Dans ce contexte, reprendre une vie politique normale apparaît comme paradoxal, d’autant plus que la vie politique française est encore très troublée, marquée par l’anarchie de l’épuration et une situation économique et sociale extrêmement précaire. Cette situation inédite s’en ressent par la composition étonnante du corps électoral, il manque à l’appel 2,5 millions de prisonniers de guerre et travailleurs envoyés au STO, sans compter les déportés en camp de concentration ou d’extermination, les français qui combattent encore les restes de l’Allemagne nazie et ceux, réfugiés au sein de l’Empire Colonial, qui ne sont pas encore rentrés.

Ni pandémie mondiale ni contexte politique, économique et social très troublé n’ont été par le passé des motifs suffisants

Ainsi, l’électorat se compose à grande majorité de femmes ce qui est peu représentatif de la population française. Le résultat de cette élection fut également surprenant, marqué par la percée du Parti Communiste Français qui remporte de nombreuses villes dont Nantes, Toulon, Nîmes, Limoges ou encore Brest, il devient même le parti majoritaire à Paris. Les élections municipales de 1947 qui se déroulent dans un meilleur contexte voient la consécration du Rassemblement du peuple français (RPF) de Charles De Gaulle qui stoppe net l’expansion du PCF.

Au travers de ces deux exemples d’élections dont la tenue fut remise en question, la seule raison qui entraîna l’annulation d’une élection fut la tenue d’une guerre sur le territoire national. Ni une pandémie mondiale ni un contexte politique, économique et social très troublé n’ont été par le passé des motifs suffisants pour annuler une élection, quitte à ce que le corps électoral ou les résultats ne soient pas représentatifs de l’opinion de l’ensemble de la population. Si les élections municipales de 2020 avaient été annulées à cause du coronavirus cela aurait été première depuis la Première Guerre mondiale, une décision historique donc.