Crise : Dix-neuf départements veulent tester le revenu de base

Dans le quartier Saint-Jacques, à Perpignan. Photo : Olivier SCHLAMA

La crise du covid-19 creuse les inégalités comme jamais. Alors que l’État providence revient sur le devant de la scène en élargissant des dispositifs d’aides, de nombreux président(e)s PS de départements plaident pour un droit à l’expérimentation d’un revenu comprenant les aides actuelles « améliorées ». Ils attendent une réponse du gouvernement.

Une fois décongelé, le néo-libéralisme débridé redonnera-t-il le… pire de lui-même ? Ce fameux jour d’après sera-t-il vraiment le jour renouvelé, plus humain, moins marchand ? Cette crise est aussi le produit de l’organisation socio-économique de la société : le covid-19 exploite avec une incroyable efficacité les faiblesses du corps humain tout autant que celles du corps social. En quelques semaines, on a pu, chacun, se concentrer sur l’essentiel : prendre soin de nous, se nourrir, redonner le primat à l’humanité.

Le capitalisme, lui, est comme suspendu. Ce qui fait espérer à ses contempteurs en des jours vraiment meilleurs. Mais rager ses inconditionnels : pour « revenir comme avant » oublier la perte de 30 % du PIB, ces derniers montent au créneau. En pleine crise, Medef et gouvernement veulent que l’on travaille davantage, une fois déconfinés… Avec report des vacances et des RTT…

Proposition de loi balayée il y a un an

C’est dans ce contexte d’une urgence vitale où les pays ont élargi les dispositifs d’aide et de chômage exceptionnels lors de cette crise inédite qu’une veille nouveauté revient sur le devant de l’actualité : le revenu de base. Une manière également de continuer à renforcer l’État providence, avec ses aides et ses investissements puissants, sans lesquels le monde ne tournerait plus. Dix-neuf président(e)s de conseils départementaux – dont huit d’Occitanie (1) – ont pris la plume pour défendre cette idée progressiste dont Dis-Leur vous avait largement et régulièrement parlée.Et espérer un retour positif du gouvernement.

Il y a un an, une proposition de loi pour l’expérimentation locale du revenu de base, issue des travaux de ces départements avec l’appui de la Fondation Jean-Jaurès a été rejetée « sans aucun débat contre l’avis de nombreux groupes parlementaires de toutes sensibilités. Aujourd’hui, ajoutent-ils dans une tribune au JDD, alors que la crise sanitaire du Covid-19 évolue chaque jour un peu plus en une crise économique mondiale, poussant nos systèmes de solidarité dans leurs retranchements, le revenu de base apparaît dans toute l’Europe, en Espagne, en Allemagne ou au Royaume-Uni, comme une solution pour amortir le choc social qui risque de faire basculer nombre de nos concitoyens dans la précarité. Le débat émerge aussi aux États-Unis et au Canada. »

Il faut ce droit à l’expérimentation, aujourd’hui encore plus qu’hier. C’est essentiel de ne pas laisser trop de gens sur le bord du chemin »

Christine Téqui, présidente du département de l’Ariège
Christine Téqui, première femme présidente du département de l’Ariège. photo D.-R.

La présidente du département de l’Ariège invoque « ce droit à l’expérimentation, aujourd’hui encore plus qu’hier. C’est essentiel de ne pas laisser trop de gens sur le bord du chemin ». Christine Téqui ne sait pas encore quelle forme pourrait prendre précisément ce revenu de base, qui incluerait les aides actuelles, ni son montant. « Nous avons créé une commission prospective sur les questions de solidarité générale », l’une des compétences fortes des départements. « Il y a urgence à réinventer notre fonction sociale », réaffirme-t-elle, soulignant que « 30 % des gens qui ont droit à des prestations ne les sollicitent pas et que certains travailleurs sont installés dans un système de pauvreté… » Christine Téqui ajoute : « La question qui se pose à nous c’est un nouveau pacte social qui intègre tout le monde. Aujourd’hui, des entreprises ferment et les inégalités se creusent… »

Il n’y a pas de néo-libéralisme heureux. Les premiers de cordée sont les premiers de corvée… Et remettre l’humain au centre du projet de société. Pas les dividendes.« 

Georges Méric, président du département de Haute-Garonne.

Président du département de Haute-Garonne, Georges Méric ne dit pas autre chose : « Nous attendons une réponse du gouvernement. Nous avons mis en place trois aides d’urgence. Nous finançons, en fonction des revenus, entre 50 % et 100 % du  prix des repas des enfants de 21 700 familles du département qui ne mangent plus à la cantine et qui est un surcoût pour les familles pauvres. Cela représente entre 30 euros et 60 euros par enfant et par mois. Nous avons aussi créé un fonds de solidarité pour les familles défavorisées, les étudiants isolés à Toulouse, les femmes seules, etc., pour qu’ils achètent à manger, tout simplement. C’est 150 euros par mois. » Et enfin la Haute-Garonne a créé un revenu exceptionnel de 500 euros par mois pour tous les conjoints de commerçants, d’artisans, etc. »

Georges Méric, président du département de Haute-Garonne. Ph DR.

Georges Méric ajoute : « Si on nous avait laissé expérimenter ce revenu de base, ce serait clair et limpide et applicable aujourd’hui. On va – et il faut – changer de société. » Ce revenu de base serait composé, peu ou prou, de la somme des aides actuelles « améliorées : il faut l’étendre aux 18-26 ans qui n’ont pas le RSA ; aux « uber-travailleurs » ; auto-entreporeneurs qui n’y ont droit à rien ; aux agriculteurs précaires. Je suis pour l’inclusion. Il n’y a pas de néo-libéralisme heureux. Les premiers de cordée sont les premiers de corvée… Et remettre l’humain au centre du projet de société. Pas les dividendes. »

Même si notre modèle amortira un peu le choc, il ne sera pas suffisant… »

André Viola, président du département de l’Aude

De son côté André Viola, président PS du département de l’Aude et secrétaire général de l’Assemblée des départements français, ajoute : « Le président de la République a déclaré qu’il y aura un après. Là dessus, je le rejoins. Sauf que Sarkozy avait dit la même chose en 2008 et il ne s’est rien passé après la crise. Aujourd’hui, nous mettons cette proposition sur la table. C‘est le moment. C’est le moment aussi de se projeter. La crise sanitaire n’est pas terminée. La crise économique et sociale sera de très grande ampleur. Et même si notre modèle amortira un peu le choc, il ne sera pas suffisant… »

Préparer la résilience de la société

Pour l’ensemble des présidents de Départements, « nous avons besoin d’un dernier rempart (…) disent-ils dans la tribune. Nous souhaitons pouvoir mettre en œuvre un revenu de base sans contrepartie mais avec un accompagnement renforcé, automatique pour résoudre le problème du non recours aux droits, ouvert dès 18 ans pour lutter contre la précarité des plus jeunes, dégressif en fonction des revenus d’activité et d’un montant égal au seuil de pauvreté. »  Une démarche qui pourrait donner toute sa cohérence et son efficacité si elle était portée par l’Union européenne. « Une fois sortis de l’état de guerre dans lequel nous sommes, nous devrons préparer activement la résilience de notre société. Nos départements sont prêts à expérimenter cette solution et à en évaluer les bénéfices escomptés pour les personnes qu’ils accompagnent. »

Actée en Espagne, l’idée revient aux USA

Photo : O.SC.

En Espagne, c’est quasiment acté. C’était l’une des promesses électorales de Podemos, le parti de la gauche radicale, au pouvoir avec les socialistes. On y envisageait un revenu minimum de 600 euros par mois pour 10 millions d’espagnols les plus pauvres. Il y a 15 jours, le gouvernement espagnol a déjà validé une aide pour un mois de 440 euros pour ceux qui ont perdu leur travail. Le revenu de base pourrait y être permanent après la crise.

Aux USA cette idée de revenu de base a aussi refait surface. Le concept avait émergé dans les années 1960 et connaît là aussi un regain d’intérêt en même temps que les inégalités grandissent. L’idée développée par Andrew Yang, ancien candidat à la Maison blanche : un revenu de base universel de 1 000 dollars par mois, un dividende liberté, soutien perpétuel. Le plan de relance actuel inclut des chèques de quelque 1 000 dollars par adulte et 500 dollars par enfant.

Benoît Hamon en 2017

Le grand Milton Friedman, pourtant chantre du libéralisme économique et prix Nobel d’économie plaide déjà en 1962 pour un « impôt négatif sur le revenu », une allocation gouvernementale, comme le rappelle le Monde. Dans la foulée, le président Nixon lance l’idée d’un revenu annuel garanti pour familles avec enfants, mais le Sénat refoule cette idée. Mark Zuckerberg himself, fondateur de Facebook, s’est fait l’avocat de ce concept en 2017.

En 2017, c’est Benoît Hamon, ministre de François Hollande, puis candidat à la présidentielle en avait fait le point central de son programme. Et en 2018, la Finlande a testé cette idée auprès de 2 000 chômeurs avant d’arrêter les frais un an plus tard. Ceux qui y sont opposés avancent que ce dispositif encouragerait une dépendance anesthésiant la valeur travail. Beaucoup d’expérimentations ont été faites au cours des cinquante dernières années d’un revenu de base plus ou moins universel.

Olivier SCHLAMA

(1) Les signataires :

Sophie Borderie (Lot-et-Garonne), Denis Bouad (Gard) ; Jean-Luc Chenut (Ille-et-Vilaine) ; Xavier Fortinon (Landes) ; Jean-Luc Gleyze (Gironde) ; Philippe Grosvalet (Loire-Atlantique) ; Mathieu Klein (Meurthe-et-Moselle) ; Alain Lassus (Nièvre) ; Philippe Martin (Gers) ; René Massette (Alpes-de-Haute-Provence) ; Georges Méric (Haute-Garonne) ; Kléber Mesquida (Hérault) ; Christine Tequi (Ariège) ; Germinal Peiro (Dordogne) ; Serge Rigal (Lot) ; Nathalie Sarrabezolles (Finistère) ; Stéphane Troussel (Seine-Saint-Denis) ; Laurent Ughetto (Ardèche) ; André Viola (Aude).

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