Tourisme : Air Tahiti Nui, exemple d’une petite compagnie dans la crise

Agilité économique, gestion rigoureuse, anticipation, avions moins polluants, tourisme inclusif… Le P.-D.G d’ATN, Michel Monvoisin, décrypte les mécanismes à l’oeuvre dans le domaine aérien et comment sa compagnie affronte cette crise qui met à mal le secteur du tourisme de masse qui n’existe pas en Polynésie et qui a déjà nécessité le coûteux sauvetage d’Air France. Le maire de Toulouse en appelle à sauver le secteur aéronautique dont la Ville Rose est la capitale.

Fleuron national, Air France, sinon rachetée mais largement renflouée vendredi par l’État Français à hauteur de 7 milliards d’euros et l’État néerlandais (entre 2 et 4 milliards d’euros), annonce d’ores et déjà un plan de départs volontaires en attendant un hypothétique retour à la normale… pas avant deux ans… « Il faut soutenir Air France à bout de bras en attendant de réinventer ce secteur et la société », répète l’ancien grand sherpa de Mitterrand qui a l’oreille de Macron. « Quelle difficulté de penser quand tout est complexe et incertain… », philosophe de son côté le presque centenaire et néo-montpelliérain Edgar Morin…

Plus largement, le tourisme va devoir aussi se réinventer. Être moins gourmand en carburant. On voyagera peut-être moins souvent mais plus longtemps comme les apôtres du slow tourisme le prônent depuis des lustres. Prenons le cas extrême de Tahiti, une destination de rêve qui ne veut pas vivre un cauchemar lié au covid-19. La plus éloignée : pour s’y rendre, il faut traverser douze fuseaux horaires. Ses postulants, moins de 250 000 touristes chaque année, mettent de l’argent de côté pendant des années pour poser le pied au Fenua, comme disent les autochtones. Air France et French Bee desservent aussi cet archipel des îles du Vent qui commence un lent déconfinement après des chiffres miraculeux (aucun décès).

Record du monde d’un vol sans escale

Michel Monvoisin, P-D.G d’Air Tahiti Nui. Photo : DR.

La compagnie à la fleur de tiaré, ATN, y dépose continûment ses passagers depuis 20 ans. C’est une micro compagnie qui a patiemment construit son modèle qui ne se base pas sur le tourisme de masse. Air Tahiti Nui est propriété (à 85 %) du Territoire polynésien : à peine quatre avions affrétés, dont deux en location, qui dispose d’une agilité économique et d’une gestion rigoureusement anticipée qui permet de salarier 760 personnes au Pays et réaliser un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros par an. Elle est la première compagnie au monde à avoir réalisé un record : Paris-Papeete sans escale, un vol qui reste « domestique » puisque la Polynésie est en France. Michel Monvoisin, dont une partie de la famille est originaire de Perpignan, et dont le père vit à Castres (Tarn), en est son P.-D.G, et l’autre partie à Barcelone. Certes, ATN assure actuellement « une continuité territoriale pour emmener du frêt en Polynésie et des ressortissants si besoin. Le Territoire nous a missionnés pour aller chercher des masques en Chine. Mais plus aucun touriste, pour l’instant. Et pour le reste nos quatre avions sont cloués au sol. » Comment s’organise-t-elle dans cette crise profonde qui va toucher toutes les filières aéronautiques et impacter le coût des vacances, et tous les aéroports dont évidemment les dix d’Occitanie ?

Distorsion de concurrence

Comment voyez-vous l’aide apportée à Air France ?

C’est normal que l’État soutienne la compagnie nationale qui sans cela s’arrêterait en août ou septembre. L’Italie vient bien de décider de nationaliser Alitalia qui était pourtant en graves difficultés avant la crise. Probable que les Allemands et les Britanniques fassent la même chose avec leurs compagnies nationales. Il serait quand même bon que l’Etat se préoccupe des autres compagnies françaises. Car au-delà du fait que c’est l’ensemble du pavillon français qui est menacé, l’aide à AF va forcément créer une distorsion de concurrence entre ceux qui auront du cash pour une relance agressive et ceux qui seront à sec.

Le président Macron a décidé un début de déconfinement le 11 mai. Mais on ne sait pas trop ce que ça veut dire. Qui va pouvoir travailler ? Parce qu’il y a aussi le problème des sous-traitants… »

Comment votre compagnie vit-elle cet arrêt brutal ?

On est une petite compagnie, certes, mais à ce stade on est comme tout le monde : à l’arrêt. Moins de 5 % de notre programme tourne. La problématique, c’est la décision de fermeture des aéroports prise par la plupart des États. Et ça a commencé quand les USA ont décidé de fermer le pays (habituellement, le vol Paris-Papeete fait une escale aux USA, Los Angeles pour ATN) à tous les résidents de l’espace Schengen, dont fait partie la France. Los Angeles fait partie des quelques aéroports ouverts mais impossible d’y débarquer des passagers en provenance de l’Europe…

Peut-on imaginer que vous changiez de route ?

Actuellement, quand nous faisons une escale, c’est juste une escale technique, on s’arrête à Pointe-à-Pitre qui est aussi en France. On ne peut pas prendre de passagers. Pour l’avenir ? Le problème c’est qu’il n’y a pas assez de trafic, pas assez de voyageurs à embarquer, entre les Antilles et Papeete ensuite.

Pas de visibilité…

Comment voyez-vous l’avenir proche ?

Le programme de vols est figé, fixé à l’avance. On prend les engagements bien à l’avance. On a donc maintenu le programme. En fonction de l’évolution, on annule les vols. C’est comme ça que l’on a annulé les vols en avril et que l’on vient d’annuler ceux de mai. Le problème est commun à l’industrie aéronautique : on n’a pas de visibilité sur la réouverture des frontières et des autorisations. Pour juin, on maintient mais beaucoup de choses vont entrer en ligne de compte. Le président Macron a décidé un début de déconfinement le 11 mai. Mais on ne sait pas trop ce que ça veut dire. Qui va pouvoir travailler ?

Il y a aussi le problème des sous-traitants : une compagnie aérienne est impactée par l’arrêt de ses sous-traitants ; avec la baisse d’activité, ils ont mis une partie de leurs personnels au chômage partiel… Ils faut qu’ils puissent redémarrer pour qu’on le puisse aussi. On est vraiment dans le flou le plus complet. Dans sa dernière allocution le président a dit que l’ouverture des frontières ce ne serait pas avant mi-juillet, hors Europe. Pour la Polynésie, on peut a priori considérer que l’on est en France.

Donc on devrait rouvrir le trafic vers Papeete après le 11 mai. Mais par où passerons-nous ? Et si les USA sont toujours fermés ? Pointe-à-Pitre ? Los Angeles est, pour ainsi dire, incontournable pour nous : les Américains représentent 40 % du remplissage de l’avion. Nous avons passé des accords avec American Airlines qui nous connecte à 30 villes des USA et qui ont des millions de passagers bénéficiant d’un programme de fidélisation, notre premier marché. On ne peut pas se fermer aux USA. Sans eux, comment on remplit nos avions ? Ça a été le problème de nos concurrents French Bee…

Faut être un peu sérieux : voler à 50 % de remplissage ? Vaut mieux ne pas voler à ce compte-là… Ou alors on multiplie le prix du billet par deux. À moins que l’on soit subventionnés… ? »

Allez-vous être obligés de remplir l’avion à moitié pour respecter la distanciation sociale ?

Faut être un peu sérieux : voler à 50 % de remplissage ? Vaut mieux ne pas voler à ce compte-là… On ne pas se générer des pertes sur des charges variables et voler donc à perte. Déjà que l’on doit payer les charges fixes sans entrer de recettes… Ça n’a pas de sens. Ou alors le prix du billet d’avion va être multiplié par deux ! De quoi faire fuir les clients. À moins que l’on soit subventionnés…?

Vous maintenez le programme de vols de juin ?

(Il hésite). Le programme de vols de juin est maintenu mais on ne sait pas quand on va concrètement pouvoir opérer ; si en plus de l’inconnue sur l’ouverture de l’espace aérien dans quelles conditions on pourra ou non voler… Il y a beaucoup de polémiques sur les réseaux, etc. La priorité pour tous les gouvernements, c’est la crise sanitaire. La santé. Rien à redire. Mais l’inquiétude que nous avons c’est la crise économique qui va suivre : on se demande qui réfléchit à comment l’affronter. Dans l’aérien, le 11-Septembre a été une crise très violente. Du jour au lendemain on nous a pondu des réglementations de sécurité qui a fait exploser le budget des assurances ; ça a été une folie. Demain, qu’est-ce les pouvoirs publics vont imaginer en matière de sécurité sanitaire…?

Êtes-vous associés à cette réflexion, justement ?

Il y a deux grands syndicats. Nous faisons partie du Scara avec d’autres petites compagnie comme Air Austral. Ils n’ont jamais été associés à la réflexion sur l’après. Scara fait beaucoup de propositions, pour le moment pour la sauvegarde des compagnies.

Une double crainte perce : celle toujours de la crise sanitaire. Et l’autre c’est : si j’annule, vais-je retrouver des disponibilités dans les hôtels que j’avais choisis ? »

L’été, c’est la haute saison pour vous. Quel message avez-vous envers les futurs passagers angoissés pour qui c’est souvent le voyage d’une vie ?

En basse saison, en janvier-février, on en est à trois vols par semaine. En juillet-août, on peut monter à neuf depuis Paris. On peut multiplier par trois pour l’activité totale d’ATN. Ils faut qu’ils maintiennent leurs vols. Vu les circonstances exceptionnelles, on accepte – on n’est pas les seuls – les reports sans frais. Faut pas annuler tout de suite. Si annulation devait arriver, on proposerait un report du billet. La destination est toujours belle. En Polynésie, on n’a pas été trop affectés par le covid-19. On a eu pas mal d’annulations en mars et en avril. Maintenant il y a une double crainte qui perce : celle toujours de la crise sanitaire. Et l’autre c’est : si j’annule, vais-je retrouver des disponibilités dans les hôtels que j’avais choisis ? Et puis le déconfinement est une chose, l’ouverture des frontières en est une autre. Rouvrir est dépendant des marchés source : les USA et la France et ensuite l’Asie (Japon). Comme on est petit, on est effectivement réactifs.

Pourquoi la Polynésie est-elle moins touchée?

Les mesures, notamment de confinement, ont été prises assez tôt. Et donc on a très peu de cas. Un seul cas hospitalisé. Et que sur Tahiti et Moorea. Les autres iles ne sont pas touchées. L’espoir, il y en a de voir l’économie repartir. C’est l’incertitude. La ministre du Tourisme réunit les professionnels du secteur chaque lundi pour préparer l’après. C’est comme partout : il y a des mouvements spontanés pour dire : « ça suffit le confinement ».

Pendant longtemps c’était les plages de sable blanc et le lagon. On y a rajouté la qualité de vie, la culture, le côté accueillant du peuple polynésien. Et ça a bien pris. On est déjà dans un tourisme inclusif. On se démarque des destinations concurrentes »

Est-ce que vous réfléchissez au tourisme de demain ?

On a déjà un tourisme différent. En Polynésie, il n’y a pas de tourisme de masse. On est autour de 225 000 touristes par an. On vise les 300 000 à terme, ce n’est pas énorme surtout vu l’étendue de la Polynésie. Quel sera le monde d’après ? La communication a pris un virage il y a quelques années : pendant longtemps c’était les plages de sable blanc et le lagon. On y a rajouté la qualité de vie, la culture, le côté accueillant du peuple polynésien. Et ça a bien pris. On est déjà dans un tourisme inclusif. On se démarque des destinations concurrentes. Hawai, c’est vraiment le tourisme de masse ; les Maldives, c’est beau mais il y a peu de contacts avec la population, c’est une République islamiste. La Polynésie maintenant c’est un tourisme écologique, inclusif, à l’écart des routes encombrées, de la pollution massive. Ce qui correspond à la demande actuelle.

Aujourd’hui, vous perdez des millions d’euros, pensez-vous vous relever ?

On a changé notre flotte pour des avions neufs (boeing 787), qui consomment moins de carburants. C’est le plus économique, on a baissé l’empreinte carbone de 35 %. C’est un avion composite très confortable sur les ultra-longue distance. En vol, la pressurisation est comme au sol. Le confort y est exceptionnel. On a changé nos avions à temps, en 2018, deux en location, deux en acquisition. Du coup, en coût de maintenance, on est plutôt épargnés.

La chance que l’on a c’est que l’on a fait quelques belles années. On a fait des réserves. On est au-dessus de la moyenne en termes de trésorerie. En moyenne une compagnie aérienne a deux voire trois mois de trésorerie. Nous, on est plutôt vers les six mois. On est entrés dans la crise en étant solides. Mais si ça dure on sera comme tout le monde… On tape au guichet de la BPI pour le fameux prêt garanti par l’État, en cours d’instruction ; on a un partenaire public, le Pays, qui devrait soutenir son économie, même s’il a des limites. Mais on a démontré largement que la Polynésie a besoin de sa compagnie : on est allés cherché des masques en Chine. Sans nous, ça aurait été compliqué.

Nous faisons des vols de continuité territoriale et puis c’est le principal outil de désenclavement : on transporte 55 % des touristes qui viennent en Polynésie. Si ATN venait à disparaitre ce serait un drame économique majeur pour ce pays. Mais on ne pourra pas rester éternellement sans recettes. Même les compagnies américaines gavées de cash, Trump leur a fait un chèque de 50 milliards de dollar. Toutes les compagnies sont dans cette situation. En plus, nous nous devons payer les salaires : en Polynésie, on ne bénéficie pas du chômage partiel.

Il ne faut pas de moratoire et payer les taxes dans six mois. Il faut qu’elles soient annulées dont la plupart servent à financer la sécurité des aéroports, la SNCF, etc. »

Est-ce que cette crise va changer des choses pour vous ?

Nous n’avons pas de problème de capacité avec quatre avions. Le problème, c’est que l’on assure que de la desserte touristique. C’est bien d’avoir des sièges mais il faut des chambres d’hôtels. Le parc hôtelier de la Polynésie aujourd’hui ne permet pas une croissance folle. Il faut d’abord construire des hôtels. Ça fait un moment que je tire la sonnette d’alarme : il y a de nouvelles compagnies qui desservent Tahiti offrant 40 % de touristes en plus, mais les chambres d’hôtel n’ont pas progressé d’autant. Heureusement, qu’on a eu le phénomène AirBnB qui s’est intensifié.

Après on peut débattre du fait que c’est bien ou pas bien mais dans un premier temps, c’est une bonne chose. Et puis les hôtel ne rouvriront pas avec un taux de remplissage faible. L’année 2020 est compromise. La question, c’est comment on passe le cap. Le redémarrage va être long. Tout le monde pense que la crise sera derrière nous en septembre. Mais nous, à l’automne, c’est le début de la basse saison, consommatrice de cash, et ce, après avoir raté la haute saison… C’est ce que l’on essaie de faire comprendre au gouvernement : il ne faut pas de moratoire et payer les taxes dans six mois. Il faut qu’elles soient annulées dont la plupart servent à financer la sécurité des aéroports, la SNCF, etc.

Olivier SCHLAMA

  • Selon Heilani Tessier, trésorière de l’Association des étudiants polynésiens de France (AEPF) de Montpellier qui compte neuf délégations en métropole « on peut estimer à 400 le nombre d’étudiants polynésiens à Montpellier et Toulouse réunis ». Le nombre de Polynésiens, étudiants et non étudiants, est bien supérieur mais « il est très difficile de savoir combien. Il y a des bébés, des couples, des mamies. » Elle ajoute que « peu de Polynésiens en métropole sont informés de la possibilité ou non de rentrer en Polynésie, pour y visiter leurs familles ».
  • Sauver la filière aéronautique française. Jean-Luc Moudenc, le maire de Toulouse, a écrit au ministre de l’Économie pour « lancer un appel au soutien des filières aéronautiques et spatiale », notamment au travers de l’ingénierie financière spécifique.Toulouse accueille, il est vrai, des entreprises-clés dans ce domaine qui représente, en France, plus de 70,5 milliards d’euros chaque année et dont l’emploi, tout confondu, s’établit à quelque 350 000 salariés, rien qu’en France.

ONG et syndicats contre un sauvetage inconditionnel

Pour eux, tout renflouement des entreprises de ce secteur doit être conditionné à sa reconversion, avec une réduction des émissions de gaz à effet de serre.

#SavePeopleNotPlanes :  c’est le mot-clé d’une lettre ouverte lancée par quelque 250 organisations et ONG du monde entier, dont Attac en France pour dénoncer un sauvetage massif du secteur aérien et notamment d’Air France. Ils viennent de publier une lettre ouverte adressée aux gouvernements, intitulée Non au sauvetage inconditionnel du secteur aérien ! Pour elles, tout renflouement des entreprises de ce secteur doit être conditionné à sa reconversion, avec une réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Exonérations fiscales inéquitables, refus de contribuer à la baisse des émissions de gaz à effet de serre…

Un sauvetage mal perçu, comme celui des banques en 2008, « alors que ces dernières années, les compagnies aériennes se sont fermement opposées à toute tentative de mettre fin à leurs exonérations fiscales inéquitables et ont refusé de contribuer aux objectifs globaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre – objectifs qui nécessiteraient de réduire de manière significative l’activité du transport aérien. Non seulement celui-ci est déjà responsable de 5 % à 8 % de l‘impact climatique mondial, essentiellement du fait d’une minorité aisée de grand.e.s voyageur.euse.s, mais le secteur prétend également qu‘il peut continuer à croître. D‘énormes profits ont été réalisés au cours des dernières décennies sur le dos de travailleurs à bas salaire et au détriment du climat ».

Le texte n’oublie pas les salariés du monde aérien qui « ont besoin de soutien (…) mais nous ne devons pas laisser l‘industrie aéronautique continuer à privatiser ses bénéfices et à combler ses pertes avec l’argent public ».Ils en appellent à s’attaquer aux problèmes structurels. « Le sauvetage financier des compagnies ne doit pas permettre au secteur aérien de reprendre ses activités habituelles une fois la crise du Covid-19 terminée. L’argent public doit être utilisé en priorité pour les travailleur.euse.s et le climat. »

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