Circuits courts : De la fringale à l’appétit permanent

La chambre d'agriculture de l'Hérault a mis en place des drive fermiers. A Montpellier, Sète, Balaruc-les-Bains, Frontignan, Béziers... Photo : Chambre d'agriculture de l'Hérault.

Paniers, Amap, drive fermiers… Autant de formules qui réinventent la vente directe. Le confinement donne un élan au consommé local. Secrétaire général de la FNSEA, Jérôme Despey l’assure. Directrice de recherche à l’Inrae, Yuna Chiffoleau explique que la demande est forte mais il est temps que ce secteur soit soutenu et bénéficie d’investissements structurants.

Le consommé local va davantage remplir nos assiettes. Lait, fromage, vin, viande, fruits, légumes, poisson, miel… Le confinement a accéléré le recours aux produits de saison, aux fruits et légumes, viande, laitages, fromages, etc., récoltés à proximité et vendus à quelques kilomètres de là. Le succès de la plate-forme mise en place par la région Occitanie en atteste, comme Dis-Leur vous l’a expliqué. Celui des drive fermiers également, dont le dernier-né vient d’ouvrir dans le bassin de Thau avec trois points de livraison à Sète, Frontignan et Mèze, après Montpellier et Béziers. Depuis ce site dédié, on constitue de chez soi son panier que l’on paie avec sa carte bleue. Un rendez-vous est fixé pour le récupérer. Sur place, on ouvre son coffre et on repart aussitôt. Le tout, en cinq minutes. Le système est plébiscité.

Ph. chambre d’agriculture de l’Hérault.

Ce dispositif naissant est présent depuis deux semaines dans la région « dans l’Hérault, le Tarn, la Lozère et dans l’Aude, notamment ». Le département de l’Aveyron vient d’en recenser une floppée sur un site internet. Bref, le succès grandit. « On s’est aperçus qu’au-delà du début du confinement où les gens se sont rués vers les pâtes, le riz… dans les grandes surfaces, qui s’est calmé, se développe un engouement envers les producteurs locaux et les circuits courts. Notre action est complémentaire de tout ce qui existe« , explique Jérôme Despey.

Président de la chambre d’agriculture de l’Hérault, viticulteur et secrétaire général de la FNSEA, il ajoute : « Dans l’Hérault ce sont déjà une quarantaine de producteurs qui ont adhéré à cette plate-forme. On y retrouve des produits de saison. Et ça marche : à Montpellier nord, la semaine dernière sur une journée, on a compté 108 « paniers » vendus ; à la chambre d’agriculture, une soixantaine… Cela va de 5 euros pour certains qui n’achètent qu’une salade et des fraises jusqu’à 150 euros. Le panier moyen est de l’ordre de 40 à 50 euros. »

Les gens réclament de plus en plus d’authentique. Nous vendons aussi au drive fermier de Montpellier et à la boutique de producteurs de Gignac. Les gens nous soutiennent à fond. Tous les jours je reçois des coups de fil… »

Odile Boutière productrice de fromages de chèvre

À Saint-Pargoire, Odile Boutière et son fils Jordan, producteurs de fromages de chèvre – pélardon AOP, bûche cendrée, yaourth…- du Gaec La Fontaine de Lacan bénissent ce dispositif qui « nous a sauvés de la galère ». Ils vendront leur production au drive fermier de Sète, ce qui compensera un peu « les restaurants et les traiteurs que nous n’alimentons plus depuis le confinement ». Odile renchérit : « Les gens réclament de plus en plus d’authentique. Nous vendons aussi au drive fermier de Montpellier et à la boutique de producteurs de Gignac. Les gens nous soutiennent à fond. Tous les jours je reçois des coups de fil… »

En capacité de répondre à la demande ?

Un tout premier bilan est très encourageant. Au début du confinement, les producteurs avaient « beaucoup d’inquiétude » : pas ou peu de ventes à l’export, fermeture des restaurants… Ces drive fermiers et autres Amap proposent une offre qui ne demandait qu’à grandir auprès des consommateurs qui, crise aidant, se tournent de plus en plus vers le local et la vente directe. Mais au moment du déconfinement ces producteurs vont-ils pouvoir continuer à vendre directement au consommateur ? En auront-ils la capacité ?

Les Français continuent à se servir en grandes surfaces mais cherchent en même temps d’autres options. La demande de produits locaux a crû de 60 % à 100 % depuis le début du confinement, selon Xavier Hollandts, professeur de stratégie et entrepreneuriat à la Kedge Business School. Cela amorce-t-il un changement profond d’habitude ? Un nouveau paradigme ? Ces drive et autres plate-formes ont « limité la casse » de la perte de chiffre d’affaires. Ils sont un test grandeur nature de la capacité de ces circuits courts à proposer une alternative crédible au-delà de la crise et à satisfaire l’appétit des consommateurs, en volume et en qualité.

Cet élan de solidarité et de confiance retrouvée doit perdurer ; pour répondre à la demande, il faudra mettre en place une autre organisation et continuer à retrouver notre souveraineté agricole »

Jérôme Despey, secrétaire national FNSEA
Ph. chambre d’agriculture de l’Hérault.

On est loin de l’agribashing dénoncé par Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. « Parfois, les producteurs sont en situation de flux tendus ; on peut avoir parfois une pénurie sur certains produits, confie encore Jérôme Despey. Mais il se passe quelque chose entre agriculteurs et consommateurs. Cet élan de solidarité et de confiance retrouvée doit perdurer comme les drive fermier que nous avons créés. Pour répondre à la demande, il faudra mettre en place une autre organisation. Continuer à retrouver notre souveraineté agricole. » Ce qui préoccupe Jérôme Despey, c’est les cantines scolaires. « Pour la restauration scolaire, on arrive en bout de chaine » ; les producteurs ne le disent pas comme ça mais ils sont victimes de la « recherche du coût le plus bas et bien souvent ce sont des produits hors CEE qui sont achetés pour nourrir nos gamins. » Faut-il profiter de cet élan pour changer de paradigme. « Oui », dit-il sans hésiter.

Dix mille marchés de plein air en France

Les circuits courts ont toujours existé. À commencer par les marchés forains, au Moyen-Âge. Il existe plus de dix mille marchés de plein vent aujourd’hui. Avec la modernisation de l’agriculture, la standardisation des produits et l’apparition des grandes surfaces, ces circuits courts, du producteur au consommateur ont peu à peu décliné jusqu’aux années 1970, avant de connaître un regain modéré il y a vingt ans. Avec une réémergence précoce au Japon où, dans les années 1960, est apparu les teikei, sorte de contrat entre consommateurs et producteurs, qui donnera naissance ensuite dans les années 2000 aux fameuses Amap (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne) – quelque 4 000 paysans dans deux milles structures qui promeuvent une agriculture paysanne et mettent la mondialisation à distance – sous forme de paniers que les consommateurs s’engagent à acheter chaque semaine. L’irruption de la crise de la vache folle qui éclate en 1996 décuple les peurs alimentaires et exhausse la perte de confiance dans les filières longues. Avec leur difficile traçabilité et leurs labels flous, de plus en plus de consommateurs s’approvisionneront désormais en circuits courts pour se rassurer.

La tendance de fond est là ; ce sont des produits frais et pas forcément plus chers… »

Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à l’Inrae
Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à l’Inrae. DR.

Yuna Chiffoleau est directrice de recherche à l’Inrae à Montpellier (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et sociologue. « En 2013, nous avions fait une enquête : 42 % des ménages faisaient déjà appel aux circuits courts avec un panier moyen qui était plus bas qu’aujourd’hui, de l’ordre de 25 euros. »Comme le confirme Anne Favier Baron, « les Paniers de Thau existent depuis 12 ans. Une cinquantaine de producteurs locaux en vivent et 4 000 familles en bénéficient. » Aujourd’hui, de plus en plus de ménages y ont recours. « Est-ce que le consommer local va durer ? C’est une vraie question. Mais on peut estimer, logiquement, qu’après cette crise, même si la vie d’avant reprendra ses droits avec les habitudes d’avant pour certains, pas mal de gens continueront à venir vers les circuits courts. La tendance de fond est là : on diversifie de plus en plus ses sources d’achat. Pour plein de raisons : non, ce n’est pas réservé aux bobos : c’est davantage une question de niveau d’éducation. Ce sont des produits frais qui ne sont pas forcément plus chers. »

Ces circuits courts vont pouvoir pendant cette période être jugés sur pièces et faire tomber les clichés »

La spécialiste pointe les avantages de ce mode d’approvisionnement : « Quand on constate qu’une salade se conserve longtemps ; qu’elle n’est pas chiffonnée dès l’achat ; qu’elle n’a pas connu la chambre froide et les aléas d' »un supermarché ; que la viande d’un producteur local rejette moins d’eau quand on la cuit, etc., ça change sensiblement la vision que l’on a de son alimentation. De plus, les gens ont davantage de temps pour faire la cuisine ; ont a faire de moins en moins d’efforts pour trouver ces produits : il y a des livraisons, des points de retrait ; les producteurs se disent que ce n’est pas stupide de remplacer l’un de leurs marchés par un service de livraisons. Ces circuits courts vont pouvoir pendant cette période être jugés sur pièces. Et faire tomber les clichés. »

Il va falloir que les pouvoirs publics investissent, comme l’a fait la métropole de Montpellier qui a réservé des terres en statut agricole pour que des agriculteurs puissent s’y installer et produire davantage local »

Est-ce qu’une fois tout revenu à la « normale », les producteurs locaux pourront être en capacité de fournir toute la demande de consommer local ? « Ils sont victimes de leur succès, c’est sûr », abonde Yuna Chiffoleau. Ils n’ont pas été trop soutenus jusque-là. Il va falloir que les pouvoirs publics investissent, comme l’a fait la métropole de Montpellier qui a réservé des terres en statut agricole pour que des agriculteurs puissent s’y installer et produire davantage local. Sans aller jusqu’à des fermes hydroponiques sur quatre étages avec des lampes led, etc., il reste pas mal de choses à faire » pour mettre le secteur au niveau.

« On m’a prêté un Combi WW et je me limite maintenant à 50 paniers à livrer les mardis, jeudis et vendredis. Je me suis fait aider » , commente Antoine Reboul qui livre des paniers de producteurs locaux sur Sète. Photo : Olivier SCHLAMA

La directrice de recherche liste les freins à lever. « Il faut accompagner et former ces producteurs et relancer l’aspect recherche et développement. Sur la logistique de proximité par exemple. Pour cela, il est nécessaire de mettre en route des solutions intelligentes en mettant en oeuvre des solutions collectives. Comme la mise en place de livraisons à plusieurs et apprendre à mutualiser. « Pour les producteurs actuels, ils cumulent plusieurs métiers : produire, vendre, entretenir la relation avec les clients, etc. Pour ceux qui produisent de la viande, il faut qu’ils trouvent un abattoir et pas à 200 km sinon ça va leur coûter plus cher et ils seront tentés de repartir dans un circuit long. » Ce n’est pas tout. « Pour créer de la valeur ajoutée, les producteurs devront s’équiper de quoi transformer une partie de leurs productions. Pour proposer des soupes, des ratatouilles… Et pour cela il faut acheter des autoclaves, des cuiseurs, etc. »

Le grand flou en grandes surfaces

Même en supermarché, les produits locaux commencent à être valorisés, comme le fait, dit-elle, Intermarché, en ajoutant, « sans négocier les prix, ce qui est important », signale Yuna Chiffoleau. Mais c’est pour l’instant une exception. Les grandes enseignes – qui ont augmenté leurs prix (1) – contrairement aux circuits courts ont tout intérêt à mettre en accord leur communication avec la réalité. Or, « les grandes surfaces en général ont moins recours aux petits producteurs qu’elles veulent bien le dire dans leur communication. Quand on regarde les grandes photos d’agriculteurs apposées devant les bacs à fruits et légumes, ceux-ci sont le plus souvent issus de grandes exploitations. Et pour une raison : elles peuvent leur fournir les quantités et les volumes souhaités ; ça leur évite également de passer par de coûteuses centrales d’achats… Et il est impossible de poser des questions sur la provenance exacte et le type d’exploitation : la personne qui met en rayon n’en sait rien… »

Rééquilibrer notre assiette et sortir plus résilient de la crise… »

Plus largement, Yuna Chiffoleau explique qu’il faut retisser des liens perdus, y compris avec les commerces de bouche : « Les restaurateurs qui s’approvisionnent à 80 % chez Métro ; les boulangers qui font du pain avec des farines des Grands Moulins et les bouchers qui reçoivent, au lieu des bêtes entières, des pièces prédécoupées… Il s’agit moins de changer totalement de paradigme. Il faut rééquilibrer notre assiette, imaginer un avenir plus serein et sortir plus résilient de la crise, y compris pour en affronter une prochaine qui ne manquera pas de nous tomber dessus. Elle ne sera peut-être pas sanitaire mais environnementale, d’ailleurs. » Les deux se conjuguent. Autant s’y préparer.

Olivier SCHLAMA

(1) L’association UFC-Que choisir a mené une enquête auprès des drive de grandes enseignes d’hypermarchés. Ses conclusions sont sans appel : entre 6 % et 12 % d’augmentation sur les fruits et légumes. Grégory Caret, responsable des études, ajoute qu’a contrario de ces hausses importantes, « les circuits courts, eux, maintiennent leurs prix et en plus proposent une offre bio intéressante ».

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