Les cellules d’écoute se multiplient : Au chevet des patrons déprimés

La CCI de l’Hérault vient de mettre deux numéros en place : 06 14 28 07 11 et 06 35 49 62 54 derrière lesquels des psychologues sont à l’écoute des chefs d’entreprise qui en ressentent le besoin. Pour les autres départements, le gouvernement a missionné une association nationale, Apesa France, qui vient elle aussi lancer un numéro vert : 08 05 65 50 50.

Après la sidération, la dépression. Mais demander de l’aide implique de reconnaître que l’on a « un problème »… aider un chef d’entreprise n’est pas simple. « On sait que l’on ne sortira pas tous indemnes de cette crise sanitaire et que l’inquiétude est grande », souligne André Deljarry, président de la CCI de l’Hérault. Sur les 76 000 entreprises qui y sont affiliées, « nous en avons aidé 28 000 pour des dossiers d’aide ». Selon lui, beaucoup de ces dirigeants sont « déprimés ». « J’ai fait un rapide calcul : pour une entreprise avec un chiffre d’affaires juste en dessous de 1 M€, malgré les aides de l’État, de la Région, etc., elle doit débourser en frais fixes chaque mois entre 15 000 € et 25 000 €… L’angoisse, le stress, l’épuisement ne sont généralement pas loin », dit encore André Deljarry.

Il s’agit d’une prise en charge rapide par des psychologues d’Amarok. C’est gratuit. Cette cellule est amenée à poursuivre son activité en mai, juin et juillet »

André Deljarry, président de la CCI de l’Hérault
Cellule d’Ecoute CCI Hérault-Amarok. L’universitaire Olivier Torrès, le président de la CCI André Deljarry et Ruth Nevesny, Gnosis santé. DR.

C’est pourquoi, la CCI de l’Hérault vient de mettre en place une cellule d’écoute psychologique. Deux numéros ont été mis en place : 06 14 28 07 11 et 06 35 49 62 54 derrière lesquels des psychologues sont à l’écoute des chefs d’entreprise qui en ressentent le besoin. « Quatre personnes de la CCI qui ont été formées par l’observatoire Amarok, indique-t-il, pour que le chef d’entreprise puisse verbaliser son mal-être, pour qu’il puisse reconnaître les signaux d’alerte : idées noires, insomnies, etc. Le chef d’entreprise doit prendre soin de sa santé et être accompagné, s’il le faut. Car, en plus, s’il est en souffrance, son entreprise en pâtira. » André Deljarry ajoute : « Il s’agit d’une prise en charge rapide par des psychologues d’Amarok. C’est gratuit. Cette cellule est amenée à poursuivre son activité en mai, juin et juillet » et peut-être au-delà.

C’est davantage le sentiment d’impuissance et le fait d’être coincé qui sont les déterminants les plus forts. Ils combattent l’arme au pied ; ils sont prêts à la bataille au jour le jour »

Olivier Torrès, universitaire, président d’Amarok.

De son côté, le spécialiste des PME, le Sétois Olivier Torrès révèle les tout premiers résultats d’une enquête nationale que l’observatoire Amarok, qu’il préside, a menée en ce mois d’avril : « Je ne veux pas être alarmiste. Nos résultats montrent une dégradation de la santé des dirigeants en général mais dans le détail, c’est davantage le sentiment d’impuissance et le fait d’être coincé qui sont les déterminants les plus forts. Ils combattent l’arme au pied ; ils sont prêts à la bataille au jour le jour. Leur capacité d’adaptation est exacerbée. Ils sont en vigilance. Et donnent davantage de sens à ce qu’ils font. Certes, l’optimisme est à la baisse. » On le serait à moins.

Check-up santé possible

Ils se préparent mentalement à affronter la crise économique. Or, « les crises économiques tuent », dit-il avec un ton direct et solennel comme pour mieux concrétiser et donc affronter cette ennemi invisible. Olivier Torrès a rappelé que l’État a pris « 42 ordonnances pendant cette crise sanitaire. Mais entre les décrets et la volonté…C’est pour cela que nous avons créé cette cellule d’écoute ». Dans ce cadre, les chefs d’entreprise qui le voudront pourront faire un check-up à la clinique Oc Santé : un partenariat a aussi été noué par la start-up Gnosis santé.

Apesa France met en place un numéro vert et mobilise 900 psychologues

Plus généralement, le gouvernement a demandé à une association nationale, Apesa France, de venir au soutien des chefs d’entreprises débordés. Son président, Marc Binié, le président d’Apesa France et greffier de métier, explique : « On n’a pas attendu cette crise pour venir aux entrepreneurs ruinés. À Toulouse, nous ne sommes pas représentés et à Montpellier, les contacts sont naissants. Le monde patronal jusqu’à aujourd’hui n’a pas cru bon dans certaines régions de se préoccuper des patrons angoissés… » L’originalité et la force de ce réseau, c’est qu’il est animé par des personnels de justice qui voient quotidiennement des patrons qui craquent dans les tribunaux de commerce où sont liquidiées leurs entreprises.

Dans un premier temps, Apesa France a donc mis en place un numéro vert (0805 65 50 50) valable pour la France entière pour six mois. « Ce numéro est ouvert de 8 heures à 20 heures et mobilise quelque 900 psychologues dans toute la France. C’est une grande mobilisation avec une spécificité : ces psychologues sont payés. Nous disposons pour cela d’un budget de 150 000 euros avec le soutien d’Harmonie Mutuelle et l’Etat, les chambres des métiers, de commerce, etc.. » L’écoutant fait « une évaluation rapide de la santé mentale de l’entrepreneur en souffrance et l’oriente, si besoin, vers un psychologue pour une prise en charge. Dans ce cadre, le patron bénéficie de trois consultations gratuites. » Un premier bilan sera fait dans un mois. Ce n’est pas tout.

Des lanceurs d’alerte pourront appeler des psys

Marc Binnié greffier à Sainte. DR

Dans un second temps, Apesa va lancer une approche totalement nouvelle. Sans doute dès demain, « nous aurons un outil informatique pour ceux des professionnels (greffiers, avocats, personnels de chambre de commerces, etc.) au contact des chefs d’entreprise. Ils auront sous leurs yeux, dans leur base de données, la liste des psychologues de leur département. » Ils pourront en quelque sorte être des lanceurs d’alerte. « Ils pourront appeler un psychologue, leur expliquer leur crainte pour un patron et c’est ce psychologue qui appellera la personne en souffrance ou, pire, qui aurait des idées noires. » Le patron en souffrance pourra bénéficier de trois consultations.  « On s’attend globalement à beaucoup d’appels, oui. Même si on ne sait pas vraiment. Les chefs d’entreprise sont dans un état second, ils s’adressent à un tiers qui se plie en quatre », aime-t-il à formuler.

Repérer les patrons en souffrance

Apesa France a été créée en septembre 2013 et a déjà pris en charge quelque 3 000 patrons. Elle a déjà une longue expérience.  « Nous sommes organisés en une fédération d’associations locales proches des tribunaux de commerce », explicite Marc Binié. Celle-ci s’appuie sur ce qu’elle appelle des « sentinelles » – greffiers, avocats, personnels de CCI – « que nous avons formés pour repérer les patrons en souffrance. Souvent, cela se passe à l’issue d’une audience de tribunal de commerce. Ils ont à leur disposition des « fiches d’alerte » et peuvent appeler pour signaler un cas une structure basée à Nantes, Ressource Mutuelle Assistance, forte de 250 salariés et de 6 psychologues. Ce sont ces psychologues qui sont à même d’appeler les chefs d’entreprise qui en auraient besoin. Ils font une évaluation et passe ensuite, si besoin, le relais à un collègue psychologue proche géographiquement du chef d’entreprise qui pourra bénéficier de cinq consultations. »

« Pour être bassement économique, le coût d’un suicide est de l’ordre de 350 000 euros, en comptant soins, hospitalisation, etc. », précise Marc Binié. Tout ce qui est mobilisé aujourd’hui pour venir en aide n’a pas de prix. « Quand un psychologue arrive à enlever la corde autour du cou de quelqu’un, ça fait du bien à tout le monde. »

Olivier SCHLAMA

Vivre la crise avec Dis-Leur !