Analyse : « On peut s’attendre à des rachats de festivals »

Le Sétois Jean-Louis Baille dans Ronce Rose. Photo : Ernesto Timor.

L’un des rares spécialistes français, le chercheur Montpelliérain Emmanuel Négrier, pointe l’opportunisme possible de grands groupes. La région, très festivalière, compte près de 700 événements qui ne pourront pas trouver de place sur le calendrier. Analyse.

Rio Loco à Toulouse, Montpellier Danse… Un effet domino… Tous les festivals s’annulent sous l’effet de la lutte contre le coronavirus. « Aucun ne se tiendra avant mi-juillet », a martelé Macron. Dans la foulée, le festival d’Avignon (Vaucluse), l’éminent porte-étendard du théâtre, a remisé ses tréteaux. Quelque 1 500 compagnies, qui s’y pressent chaque année, se savent pas de quoi demain sera fait. L’annulation du célèbre événement créé par le Sétois Jean Vilar il y a 73 ans n’est pas seulement un coup dur pour cette manne de quelque 100 millions d’euros que sa direction dit générer chaque année.

Ce séisme a des répercussions graves à long terme au-delà de la perte des recettes immédiates liées aux entrées. C’est ce qu’explique Jean-Louis Baille, sétois de 55 ans cocréateur de la Compagnie des Indiscrets, basée à Limoges. Comme les 1 500 compagnies théâtrales qui s’y pressent, « 90 % des compagnies viennent ici pour jouer et jouer devant des professionnels et des directeurs de théâtre ». Si la plupart d’entre-eux ont déjà bouclé leur programmation de l’année, ils sont toujours à la recherche de pièces ou de spectacles pour l’année suivante. Jean-Louis Baille poursuit. « Nous devions y jouer Ronce Rose un spectacle issu d’un texte d’Eric Chevillard que nous n’avons joué que six ou sept fois en Limousin. » L’avenir de cette création est en pointillé. « On ne pourra pas non plus le montrer aux programmateurs qui ne se déplacent que rarement ailleurs. C’est un effet boule de neige… »

Déjà 590 millions d’euros de pertes

Le comédien Jean-Louis Baille dans son rôle de Ronce Rose. Ph.Ernesto Timor.

Le secteur du spectacle représenterait plus de 1,4 milliard d’euros en retombées directes et indirectes. Syndicat national du spectacle musical et de variété, le Prodiss a estimé à 590 M€ la perte totale de chiffre d’affaires (recettes de billetterie, contrats de cession de spectacles, locations de salles, recettes annexes de bar, restauration, sponsoring…) causée par l’interruption forcée des activités de l’ensemble du secteur du spectacle vivant privé, du 1er mars jusqu’au 31 mai 2020. Et pour cause : une bonne partie, sans doute plus de la moitié, des 7,5 millions de visiteurs habitués à ces événements ne seront plus de fait au rendez-vous des quelque 6 000 festivals (!), comme l’explique l’un des rares spécialistes français, Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre d’études politiques de l’Europe latine à l’université de Montpellier.

De grands groupes mettent la pression sur les artistes en live qu’ils ont dans leur portefeuille pour racheter certains festivals. Ils ne feront pas forcément de l’argent sur la billetterie mais sur tout-ou-partie du reste… »

Emmanuel Négrier

Première conséquence immédiate : la concurrence n’aura jamais été aussi vive entre festivals. « En Occitanie, il y a une profusion d’offres. On considère qu’il y a 30 % de plus de festivals que la moyenne nationale : c’est-à-dire entre 600 et 700. Ils reposent sur une économie fragile. Très peu prendront l’initiative d’essayer de trouver une date dans un calendrier hyperserré de l’été qui suppose une gestion du calendrier délirante », décrypte Emmanuel Négrier. D’autant qu’à l’automne ils se percuteraient de plein fouet avec les programmations des théâtres de villes et les Scènes nationales. « La chaine de diffusion culturelle est fragile. »

Dans ce contexte, le chercheur développe : « Souvent un festival n’est pas rentable. Sa rentabilité intègre les subventions, parrainages, les droits Sacem… Actuellement, il y a de grands groupes comme Vivendi, Live Nation, etc., qui ont une stratégie dite à 360 degrés : c’est-à-dire qu’ils intègrent tout de A jusqu’à Z. Ils mettent la pression sur les artistes en live qu’ils ont dans leur portefeuille pour racheter certains festivals. Ils ne feront pas forcément de l’argent sur la billetterie mais sur tout-ou-partie du reste ; tout ce qui est susceptible de faire de l’argent. Certains possèdent, en plus de gérer des artistes, disques et produits dérivés, autour d’un même festival le fooding (les restaurants) ; un camping avec un carré VIP ; ils peuvent proposer des packagings aux festivaliers… » Et il « est trop tôt pour savoir quelle ampleur aura ce mouvement de rachat. Cela dépend de l’ampleur des dégâts, des stratégies des uns et des autres. »

« Beaucoup d’argent… »

Joe Jackson à Sète, le 19 juillet 2019, au Théâtre de la Mer. Photo : Olivier SCHLAMA

Une stratégie éprouvée. « Ces grands groupes peuvent alors faire beaucoup d’argent et face à cela le petit déficit du festival lui-même, ils s’en foutent. Ils peuvent perdre un peu d’un côté et gagner bien plus de l’autre. » D’où : « On peut s’attendre à des rachats de festivals. » Il donne un exemple : « Souvent « approché » le festival Pause Guitare à Albi résistera-t-il à une firme du divertissement ? » Des prédateurs. Et : « Il y a une pression aussi sur le prix des artistes. Ceux-ci, ceux des musiques du monde sont un bel exemple, se produisent de plus en plus en live, surtout depuis la crise économique du disque. Par ailleurs, pour de nombreux artistes les festivals représentent une grande part de leur activité, parfois la moitié. »

Pouvons-nous imaginer des mutualisations, des rapprochements entre festivals et scènes nationales par exemple ? On aurait pu croire que cela se fasse avant, en phase « normale », mais cette idée s’est toujours heurtée au bal des égos. »

L’avenir est incertain pour les festivals et événements culturels d’été. Les collectivités souvent en soutien vont-elles continuer comme avant ? Et à l’intérieur de ce secteur de la culture, vont-elles aider dorénavant tous les festivals existant…? « La question peut se poser, dit Emmanuel Négrier. L’offre culturelle est vaste. Et il n’est pas évident que les festivals soient en position de force vis-à-vis des théâtres municipaux, les réseaux de médiathèques, des conservatoires que les villes ont en gestion. Pouvons-nous imaginer des mutualisations, des rapprochements entre festivals et scènes nationales par exemple ? On aurait pu croire que cela se fasse avant, en phase « normale », mais cette idée s’est toujours heurtée au bal des égos. »

« Un modèle avec de l’énergie à revendre… »

Est-ce un coup irrémédiable porté à la culture ? « On peut avoir envie de prioriser un festival qui rayonne et qui fortifie l’attractivité d’un territoire, imagine Emmanuel Négrier. On peut aussi faire le choix inverse et être attentif à  la dimension sociale des festivals . Beaucoup se sont affirmés aussi sur cette vocation d’opérateur social et territorial : ce sont des bénévoles, des partenariats  avec Culture du cœur, Emmaüs etc. c’est un modèle qui a de l’énergie à revendre. Il y a peut-être là des ressources qui compteront pour demain. Et on peut souhaiter qu’il n’y ait pas là deux mondes se regardant en chiens de faïence, mais deux pôles complémentaires et solidaires de nos vies culturelles… Certes, les acteurs associatifs et de petite envergure, n’affichent pas les mêmes moyens que les grosses machines professionnelles. Mais ils ne font pas face aux mêmes gouffres financiers. »

Olivier SCHLAMA