Secteur fragilisé : Les métiers d’art veulent continuer à faire rêver

Olivier Mallemouche, souffleur de verre, installé à Bretenoux-sur-Lot, dans l'ex-Midi-PyrénéesPhoto : DR.

Mal protégés, mal identifiés, sans branche professionnelle, disséminés… Les métiers d’art vivent un cauchemar à cause de la crise qui accentue leur fragilité. Une crise qui peut être un moyen de redéfinir ce secteur qui souffre d’un manque de reconnaissance. Dis-Leur fait le point avec la présidente nationale des Ateliers d’Art de France, Aude Tahon.

Les métiers d’art participent du lustre de la France. On s’émerveille tous devant la délicatesse d’une dentelle ; la beauté insolente d’un cuir de Cordoue ; devant des chaussures fait main épousant le pied comme une seconde peau et même devant de magnifiques selles de vélo, moyen de locomotion désormais en vogue, aidé par l’Etat en ces temps d’épidémie. Antichambre du luxe, les métiers d’art, déjà fragiles, émerveillent mais souffrent de la crise qu’ils prennent de plein fouet. Comme tout le monde, certes, mais en plus pour des raisons structurelles profondes qu’il est urgent de régler selon les professionnels.

Se dire qu’à quelques années de la retraite, après 38 ans de travail, deux mois de coronavirus peuvent tout foutre par terre, c’est… »

Olivier Mallemouche, souffleur de verre dans le Lot

Très ému, Olivier Mallemouche, souffleur de verre, installé à Bretenoux-sur-Lot, dans l’ex-Midi-Pyrénées, lance un cri d’alarme : « Je ne suis pas salarié de ma SARL. J’ai 56 ans. Se dire qu’à quelques années de la retraite, après 38 ans de travail, deux mois de coronavirus peuvent tout foutre par terre, c’est… » Il ne termine pas sa phrase. Il se reprend : « Il faut que les pouvoirs publics comprennent qu’il y a un problème avec les entreprises unipersonnelles. Quinze ateliers qui ferment sur un territoire c’est l’équivalent d’une PME. »

TVA à 5,5 % ou à 20 %…

Olivier Mallemouche ne sait pas dans quelles conditions il va pouvoir rouvrir son atelier. « J’ai accédé à l’aide de l’Etat, oui, mais ça me permet juste de payer mes charges et mon apprenti… Il me faut 7 000 euros par mois que je n’ai plus. On ne pourra pas se relever s’il n’y a pas un vrai plan de relance pour nous. Et s’il n’y a pas d’harmonisation : pourquoi certains artisans d’art ont une TVA à 5,5 % et moi à 20 % ? Il faut un statut unique pour tous ; une seule filière professionnelle, etc. Songez que je n’ai pas de code Naf et que mon code APE me fait dépendre des grandes industries, comme Baccarat, Saint-Louis ou Cristal d’Arques ! On ne fait pas le même métier, encore moins aujourd’hui où ces grandes marques vont vers de plus en plus d’industrialisation. Ceux qui apportent ce savoir-faire dans de nombreux métiers d’art, c’est nous. Jusqu’à quand… ? Quand j’ai deux apprentis, une fille et un garçon, il me faut avoir deux douches… »

Il y a un enjeu à rendre nos professions visibles auprès des pouvoirs publics, notamment des régions et des collectivités territoriales qui s’organisent pour la reprise de l’activité… »

Aude Tahon
Aude Tahon, présidente d’Ateliers d’Art. Ph. Julien Cresp

Ateliers d’arts de France est une chambre syndicale qui fédère quelque 6 000 adhérents, 1 700 entreprises et 120 associations. « On parle souvent de nous. Il ya une bienveillance généralisée dans la population. On dit toujours que ce sont des métiers formidables ; que l’on représente le patrimoine français ; la culture ; la création mais pour la mise en oeuvre d’une politique de défense du secteur, il y a très peu d’outils. » C’est le principal acteur dans ce domaine. « Nous couvrons les 16 domaines d’activités dévolus aux 281 métiers d’art reconnus », indique Aude Tahon, elle-même créatrice textile, en techniques de passementeries et de noeuds coréens à Vanves (Hauts-de-Seine) pour des parures de mariage, par exemple. Présidente de ce syndicat professionnel, elle ne dit pas autre chose : « Il y a un enjeu à rendre nos professions visibles auprès des pouvoirs publics, notamment des régions et des collectivités territoriales qui s’organisent pour la reprise de l’activité les métiers d’art ne disposant pas de codes Naf bien identifiés (Nomenclature d’activité française, qui identifie une activité économique productive). » Or, en fonction de la branche à laquelle on appartient, on a plus ou moins de facilités de crédit, par exemple, et les relations avec sa banque s’en trouvent améliorées.

Questionnaire et pétition avec 10 500 signatures

Ph : Catherina Suzzy

À force de persévérance, Aude Tahon a fini par se faire entendre. À faire valoir les besoins et spécificités de cette branche d’activité. Mais il reste beaucoup à faire. Les artisans d’art dépendent tantôt d’une Chambre des métiers, tantôt de la Maison des artistes, ou d’une Chambre du commerce et de l’industrie ou du régime des artistes-auteurs : rien n’est harmonisé. « Nous avons envoyé un questionnaire fin mars à nos adhérents pour connaître un état des lieux de la situation. » Parmi les conclusions, un fait puissant : « Plus de 70 % de l’activité de nos adhérents se déroulent dans les salons, manifestations diverses, marchés. » Et dépendent de commandes, parfois internationales, qui, là aussi, se sont dangereusement taries. Envolées les principales sources de revenus. Or, « nos ateliers comptent sur le printemps et la saison estivale, au moment où ces événements se multiplient. Ils se retrouvent brusquement pris de courts. » Avec une trésorerie, quand elle existe, famélique.

Mal protégés, mal identifiés, sans branche professionnelle, disséminés…

« Certes, certains artisans d’art perçoivent les aides d’urgence mais pas tous. C’est pour cela que nous avons lancé une pétition qui a déjà recueilli 10 500 signatures. » Les dizaines de milliers d’ateliers d’art, « mal protégés car mal identifiés socialement, sans branche professionnelle, disséminées au sein de branches industrielles dont ils ne constituent pas la priorité, se trouvent dépourvus et dans leur grande majorité en dehors des mesures de soutien prévues par les pouvoirs publics… », dit le texte. Aude Tahon complète : « Nous ne sommes pas comme des commerçants traditionnels avec une boutique et une clientèle régulière. Nos marchés sont multiples : notre boutique, salons, manifestations, commandes à l’international… Notre chiffre d’affaires est annuel ou saisonnier. »

Obligés de travailler, même à la retraite

Aude Tahon poursuit : « Notre appel a été entendu pour accéder aux aides mais il reste d’autres confrères, nombreux, qui bénéficient de très petites retraites car beaucoup de professionnels travaillent bien au-delà de 65 ans pour compléter la leur. Souvent en dessous de 1 000 euros par mois. Or, en touchant la retraite, ils ne peuvent pas toucher ces aides et ils doivent continuer à travailler… J’ai des collègues qui touchent 400 euros de retraite et qui ont maintenu leur activité pour avoir suffisamment à vivre. Certains travaillent jusqu’à 80 ans, faute de revenus suffisants et parce nos entreprises sont individuelles à revenus modestes. C’est une revendication qui est en suspend. Sans oublier qu’on ne sait pas si ce trimestre sera comptabilisé justement pour nos retraites. »

Exonération des charges demandée

Le secteur porte d’autres revendications : « Les charges et cotisations de l’entreprise : elles sont gelées mais elles vont reprendre en juin. Mais elles sont établies sur les chiffres 2019 avec une année 2020 avec une activité proche du néant. Nous avons demandé un nouveau calcul voire une exonération pour les plus fragiles d’entre-nous. Cette demande a été effectuée avec d’autres acteurs comme les chambres de métiers. » 

« On est mobilisés. Mais comme on est mal identifié, notre secteur est invisible et on est mal pris en compte. J’ai des collègues qui travaillent dans le patrimoine. Eh bien un couvreur, un tailleur de pierre peuvent tout à fait reprendre un chantier pour peu que l’on ait masques, gel et que l’on respecte les gestes barrière. Mais en entreprise individuelle tous ces chantiers pourraient reprendre facilement. On est en train d’établir des modalités simples à mettre en oeuvre. Pareil pour les ateliers-boutique qui ne reçoivent pas des flux incessants de clients ou de public. »

Un émailleur par exemple a un code naf par défaut. Un céramiste est dans la catégorie de fabricant de parpaings… »

À propos des codes Naf qui identifient les entrerises auprès des administrations, Aude Tahon explique avoir déposé un dossier auprès de l’Insee en 2019. Depuis, c’est en stand by. « Un émailleur par exemple a un code naf par défaut. Un céramiste est dans la catégorie de fabricant de parpaings… On n’arrive pas à nous identifier et cela peut nous limiter dans les aides. Il existe par exemple un crédit d’impôt pour les métiers d’art (réservé aux entreprises avec salariés, à peine 14 % des entreprises du secteur). L’administration n’est pas capable d’indiquer si toutes les entreprises qui en bénéficient sont bien des entreprises de métiers d’art… En région arriver à comptabiliser l’ensemble des métiers d’art, c’est d’ailleurs on n’en a pas les moyens. »  

« Nous demandons la création d’une branche professionnelle spécifique aux entreprises du secteur, des statuts fiscaux et sociaux harmonisés, des codes d’activité à l’échelle nationale (Naf) et européenne (Nace). La crise peut justement être l’occasion de remettre tout cela à plat. Et régler tous ces problèmes. » Pour que l’on continue à s’émerveiller devant tant de beauté et de savoir-faire.

Olivier SCHLAMA

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