Exclu/L’inventeur du gel hydroalcoolique : « La crise ? C’est peut-être une chance, si… »

Le professeur Didier Pittet. Photo : DR.

Didier Pittet est une référence mondiale. C’est ce professeur de médecine qui a généralisé le gel dans les hôpitaux sauvant chaque année 8 millions de vies dans le monde ! Il en faudra suffisamment pour le déconfinement. Le Sétois Thierry Crouzet écrit le second tome de l’épopée de ce professeur suisse et sur ce produit totalement entré dans nos moeurs. Pour lui, cette crise peut être une opportunité « si nous faisons un vrai débriefing mondial et si nous en tirons toutes les conclusions. Mais il y a du travail… »

Alors que le mot déconfinement court sur toutes les lèvres, que le président de la République, Emmanuel Macron, doit justement s’adresser à la nation le lundi de Pâques, il y a un point incontournable dans cette crise : rien ne pourra être possible sans la généralisation de ce fameux gel hydroalcoolique. Et d’ailleurs tous les pays se sont mis à le produire en masse. Parfois, avec des solutions alternatives comme le fait ce navire à Sète, Ôdeep One, producteur en quantités industrielles de cette solution à même de combattre le Covid-19. Et ce, grâce en partie indirectement à Didier Pittet.

Très peu connu, Didier Pittet, professeur de médecine à l’hôpital universitaire de Genève (Suisse), a tout simplement révolutionné la prophylaxie hospitalière. Il a universalisé le fameux gel hydro-alcoolique auprès de tous les hôpitaux de la planète, leur offrant gratuitement une formule plus perfectionnée et mieux tolérée. En montrant que le temps de lavage convenable des mains à l’eau et au savon n’était pas compatible (1). Il ne regrette pas de ne pas avoir breveté son produit même si « certains se font parfois beaucoup d’argent en revendant ce gel…En tout cas, c’est formidable qu’en France, le gouvernement ait pris un décret pour limiter le prix à 3 euros maximum le flacon de 50 ml, même si ça reste très cher ».

Ce gel devient un bien de première utilité. De première nécessité et on fait tout ce que l’on peut pour que chacun puisse en disposer »

Didier Pittet

Didier Pittet & Thierry Crouzet. Photo : Federal Studio

Aujourd’hui, comme en 2014, certains pensent même à lui pour le prix Nobel de la paix. « Car, chaque année, Didier Pittet sauve huit millions de vies de patients infectés par des maladies nosocomiales », avait expliqué Margaret Chan, ex-directrice générale de l’organisation mondiale de la santé (OMS) dans la préface du Geste qui sauve, le livre du Sétois Thierry Crouzet sorti en 2014. Ce dernier en prépare la suite pour 2021 ou 2022. Son titre ? Adapter pour adopter. Comme le précédent, il sera en accès numérique gratuit pour prolonger cette économie du don qui caractérise si bien cette merveilleuse histoire. Didier Pittet, qui a offert sa formule à l’OMS, se félicite d’ailleurs que la France ait limité les prix de vente des solutions hydroalcooliques.

La production locale d’alcool destinée à l’origine aux pays pauvres eh bien on l’adapte pour nos contrées »

Qu’est-ce qui a changé en six ans, entre les deux bouquins ? « Les soignants ne sont pas au chômage, plaisante-t-il. « Plus sérieusement, ce gel devient un bien de première utilité. De première nécessité et on fait tout ce que l’on peut pour que chacun puisse en disposer. Ce second livre de Thierry Crouzet c’est un symbole de ce qui s’est passé au cours de ces dix dernières années. On laisse les gens adapter la stratégie de manière à ce qu’ils l’adoptent. La production locale d’alcool qui était destinée à l’origine aux pays pauvres – parce que ça coûte trop cher d’amener l’alcool dans les pays pauvres en taxes et en transports – eh bien on l’adapte pour nos contrées. »

Il poursuit : « Nous avons une task force qui travaille pour Genève et toute la Suisse avec pour objectif de produire au minium 1 flacon de 150 ml pour chaque habitant en Suisse au moment du déconfinement. J’espère que ce sera aussi le cas en France. J’espère… C’est beaucoup de travail, vous savez… Beaucoup de gens s’y sont mis en France. De grands producteurs. Beaucoup de stratégies de déconfinement sont à l’étude qui ne sont pas prêtes. On ne connaît pas encore la prévalence dans la population générale ; mais on va bientôt la connaître. »

La clé d’un changement de comportement

Photo : DR.

L’action du professeur Didier Pittet s’inscrit à l’origine sur le long cours. « Nous continuons à largement promouvoir cette solution hydroalcoolique à travers le monde, notamment dans les hôpitaux, via une campagne de l’OMS (1) que l’on drive complètement depuis mon service, à Genève. Ce gel est la clé d’un changement de comportement mais pas suffisante. Il faut l’accompagner d’une stratégie. L’alcool doit être disponible sur le lieu même du soin. Et qu’avec ça, il faut une éducation et un apprentissage des cinq moments de l’hygiène des mains, de la façon de se frictionner les mains ; il faut mesurer la performance de cette mesure pour montrer aux soignants s’ils font ou non des progrès. Il faut également avoir des posters et des rappels visuels sous mille formes, stylos, etc. Il faut, dernier élément, et c’est totalement passé dans les moeurs dans les hôpitaux en faire un indicateur de la qualité des soins. C’était notre but. Toutes les infections nosocomiales sont en baisse sensible. Ce mouvement international va continuer, je n’aime pas dire ça, mais ad vitam aeternam. » 

Magnifique projet-modèle en Ouganda qui s’inscrit dans l’économie du don

Didier Pittet, sauveur de l’humanité ? « C’est gentil mais beaucoup de gens travaillent avec moi. Je ne suis pas seul », dit celui qui hésita entre prêtre et médecin. Il ajoute : « Ce gel, au départ, nous l’avions imaginé pour les pays sans ressources. Pour l’Afrique. Nous avons, par exemple, mis sur pied un projet magnifique pour l’Ouganda pour sauver des vies dans les centres de soins. C’est le plus beau modèle aujourd’hui. On a commencé à y produire du gel en 2014. C’est un immense territoire à Jinja avec 10 000 employés qui fabriquent de la canne à sucre depuis 60 ans. On y extraie le jus avec lequel on fait du sucre et, désormais, avec les déchets, on fait de la distillation d’alcool. Là aussi, c’est une histoire de dons : quand on les as rencontrés en 2009, ils nous ont spontanément offert le terrain. On est dans l’économie du don ! On leur achète une partie de leur production d’alcool qui est un alcool de haute qualité médicale. Avec cet alcool, on a monté une usine de fabrication de solution hydroalcoolique. »

Il ne s’agit pas de faire de l’argent mais de sauver des vies »

Photo : DR.

« Ce qui est magnifique c’est qu’il ne s’agit pas de faire de l’argent mais de créer des jobs et de sauver des vies. Dans ce complexe, il y a un hôpital gratuit pour toute la population, soit 35 000 à 40 000 personnes, avec beaucoup d’écoles. Accessoirement, c’est probablement la meilleure éducation qui y est donnée là bas : les cadres y ont fait venir des professeurs étrangers. On a un modèle parfait d’un social business venture étonnant à la Mohammad Junus. Surnommé le « banquier des pauvres », il devient prix Nobel de la paix en 2006. D’ailleurs, nous travaillons à son équipe pour dupliquer ce modèle dans d’autres pays. Nous avions débuté cette aventure avec une compagnie japonaise. Une quinzaine de ces cadres étaient là au départ sur place pour nous aider ; ils ne sont plus que six Japonais, le reste sont des Ougandais. » Un joli exemple de réussite locale en écho avec les malheurs de la mondialisation.

Parfumeurs, producteurs de vins…

C’est ce qu’explique Didier Pittet. « Ce qui est remarquable, c’est que cette production locale tout d’un coup devient nécessaire en Europe. C’est ce qui s’est passé très rapidement en Suisse. Pour répondre à la demande massive de gel, notamment, on s’est immédiatement adressés aux parfumeurs ; évidemment ils ne feront pas beaucoup de bénéfice (le prix 1 franc les 150 ml). Ils ont tout de suite dit oui. Dans les hôpitaux universitaires, on en a refait à la main, comme avant, ce qui prend beaucoup de temps. Et même des producteurs de vins ont dit : on va vous donner de l’alcool ! »

Et la France ? « Le gouvernement français nous a appelés ; nous a demandé les procédures. » Il raconte aussi des initiatives positives. Au Danemark, par exemple, « le flacon de gel est à 2 euros mais bien plus cher 300 euros les deux ! C’est une bonne chose pour obliger les gens à rendre les flacons vides. On va avoir besoin de contenants que l’on peut réutilisés une fois nettoyés convenablement ; nous avons aussi donné cette formule à l’OMS. Autre exemple. Nestlé, la grande firme suisse qui produit aussi du soda, a accepté d’arrêter sa chaine de production pendant quelques jours pour remplir des flacons d’alcool. »

On devra se poser la question de savoir : qu’est-ce qu’on aurait dû faire ; qu’est-ce que l’on aurait pu faire pour éviter ça ? Pourquoi a-t-on tous manqué de masques ?  De solution hydroalcoolique ? De médicaments ? Pleins pleins de pourquois se poseront. »

Finalement toute cette affaire si noire, si déprimante n’est-elle pas une chance pour l’humanité ? « Malheureusement, certains vont faire les frais de cette crise sanitaire. Inévitablement, et c’est très rude. Mais, quelque part, si nous faisons un vrai débriefing mondial et si nous tirons les conclusions de la crise, oui, nous pourrions en sortir grandis. Mais il y a du travail. Il faudra de la solidarité. Entre cantons en Suisse. Entre pays en Europe. Il y a vraiment du travail. Je suis très optimiste de nature. On devra se poser la question de savoir : qu’est-ce qu’on aurait dû faire ; qu’est-ce que l’on aurait pu faire pour éviter ça. Pourquoi a-t-on tous manqué de masques à moment donné ?  De solution hydroalcoolique ? De médicaments ? Pleins pleins de pourquois se poseront. » Il ajoute : « Les épidémiologistes l’avaient bien dit : des épidémies pourront devenir des pandémies. Beaucoup de gens disaient oui oui d’accord… sans y croire. Comme quand ça a commencé en Chine. Même le professeur Didier Raoult de Marseille, qui promeut la chloroquine, avait dit avant que l’épidémie n’arrive en Europe qu’il n’y a que trois Chinois qui toussent… »

Pour un cas détecté, cinquante existants

Le gel hydroalcoolique est incontournable. Photo : O.SC.

Et débriefer sur les mensonges d’Etat, notamment en Chine sur le nombre de cas…? « Je ne sais pas jusqu’où est allé le mensonge. Je l’ai dit depuis le début : on ignore un grand pourcentage de cas. Au minimum pour un cas détecté, il y en a probablement cinquante existants. C’est très compliqué de dire que l’on caché ces 50 cas. Ils ne les ont pas vus. Comme nous n’avons pas vu les nôtres. Nous sommes le pays au monde qui fait le plus de détection de virus. Plus on teste, plus on trouve. Les Chinois ne se sont pas rendu compte que c’était si grave. Alors, y a-t-il eu des choses cachées au tout début, sur la mortalité, oui ; qu’il y ait eu scientifiques muselés, c’est sûr mais les 15 premiers jours. Mais j’aimérais bien savoir ce qui se serait passé si le Covid-19 avait démarré aux USA… Ils ont reçu l’épidémie à la fin et c’est cent fois pire…

À Genève, nous avons bien maîtrisé la situation mais nous avons beaucoup beaucoup appris des Chinois et des Italiens. Des Italiens qu’on critique alors qu’ils ont pris la « pêche » en premier en ratant certes le début de l’épidémie, cafouillant un peu dans la gestion au début ; la France a également raté le début de l’épidémie. Il faut regarder ça de très près. A partir de quel moment a-t-on appliqué les mesures de distanciation sociale ? En Chine, c’est à partir de 500 cas ; en Italie, c’est 7 000 cas ; en France 3 000 cas en Suisse 700 cas. Avant de critiquer, faut se regarder soi-même. »

Ce qu’a apporté Didier Pittet, c’est une nouvelle formule et la preuve que ce gel fonctionne ! Depuis 2006, il sauve entre 5 millions et 8 millions de vies à travers le monde, infectés par des maladies nosocomiales »

Thierry Crouzet

Ce don pour l’humanité passera en tout cas à la postérité. « Le premier gel date de 1965 et a été créé en ex-RDA, explicite l’écrivain sétois Thierry Crouzet. Ce dino-geek féru de nouvelles technologies, écrivain et cofondateur, entre autres, de PC Expert à Paris, est l’une des autorités de la Toile. Depuis une dizaine de grosses firmes dans le monde produisent du gel. Ce qu’a apporté Didier Pittet, c’est une nouvelle formule et la preuve que ce gel fonctionne ! Depuis 2006, il sauve entre 5 millions et 8 millions de vies à travers le monde, infectés par des maladies nosocomiales. » Didier Pittet a surtout réussi à imposer le gel dans les hôpitaux, prouvant que se laver les mains sauve des vies.

Face à cette pandémie silencieuse, médecins de brousse et labos pharmaceutiques fabriquent donc à moindre coût la solution permettant aussi de pallier la raréfaction, voire l’absence de l’eau dans les hôpitaux du tiers-monde. Un gel que tout le monde a un jour utilisé, surtout depuis l’apparition du virus H1N1, en 2009. Dix ans après, personne ne s’en ait lavé les mains. Le gel sauve toujours. Dans La Peste, Albert Camus reprenait déjà : « Un café ayant affiché que “le vin probe tue le microbe”, l’idée déjà naturelle au public que l’alcool préservait des maladies infectieuses se fortifia dans l’opinion.

Olivier SCHLAMA

(1) Et surtout que pour être parfaitement efficace aux urgences et soins intensifs, un lavage traditionnel des mains, avec eau et savon, nécessite 22 frictions par heure ! Pas le gel alcoolique, plus efficace : quelques gouttes et envolés virus et bactéries ! Son étude, prouvant aussi qu’avec le gel on peut diminuer par deux le taux d’infection, est publiée en 2000 dans la prestigieuse revue anglaise The Lancet. En 2005, l’OMS recrute Didier Pittet pour lancer le programme mondial “Clean hands save your life” auquel adhèrent plus de 15 000 hôpitaux et 170 des 194 états membres.

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