Montpellier : Ces couturières qui reprisent le monde

Le collectif de couturières. Photo DR.

De SOS masques aux Les Nouvelles Grisettes, 50 couturières ont produit 6 000 masques en 45 jours. L’élan isolé d’une couturière a rencontré un formidable écho collectif. Au point d’imaginer, demain, de créer une coopérative et de participer à la redynamisation de la filière confection… !

Les Nouvelles grisettes, un nom qui fleure bon le Montpellier d’antan. C’est ainsi qu’un groupe de couturier(e)s se font désormais appeler en hommage à leurs aînées, « ces jeunes femmes à l’élégance légendaire qui, aux siècles passés, ont gagné leur indépendance en travaillant comme couturières, modistes, boutiquières… Les Grisettes de Montpellier ont porté l’excellence jusque dans les grands salons de la capitale : c’est à nouveau notre ambition », proclament-elles. Rien de moins.

À la tête d’un labo d’analyses, mon amie était paniquée ; elle me dit alors que c’est grave et qu’elle-même n’a pas assez de masques pour ses salariés… On était enfermées avec ma collègue en train de travailler sur les robes de mariées et habits de communion pour le printemps et l’été… »

Caroline Bouvier, couturière

Tout part de l’urgence. Du confinement. De l’économie, brutalement à l’arrêt. La Montpelliéraine Caroline Bouvier, 56 ans, qui, habituellement, fabrique des robes de mariées dans son atelier-maison de couture Lili Style, se rend spontanément bénévolement utile. Appartenant à un réseau de femmes entrepreneures, Femmes cheffes d’entreprises (FCE), auquel elle fait appel, elle prend conscience très tôt, dès le début du confinement, des immenses difficultés d’approvisionnement quand une amie d’un labo d’analyses l’alerte en toquant à sa porte : « Elle était paniquée ; elle me dit alors que c’est grave ; qu’il faut vite se protéger et qu’elle-même n’a pas assez de masques pour ses salariés… On était enfermées avec ma collègue en train de travailler sur les robes de mariées et habits de communion pour le printemps et l’été… » Ils attendront.

Une cagnotte permet d’acheter les matières premières

Caroline Bouvier (2e, de gauche à droite) à côté de Muriel Fournier. Ph. DR.

Vu que le gouvernement ne préconise toujours pas, à l’époque, le port du masque, Caroline Bouvier se rapproche d’elle-même de « virologues suisses pour suivre leur protocole de fabrication de masques, en satin duchesse polyester, très dense, ne nécessitant pas plusieurs couches comme ceux préconisés aujourd’hui ». Elle en achète de sa poche deux cents mètres à 17 euros le mètre chez le grossiste montpelliérain Montex, et offre des dizaines de masques fait main. Au laboratoire d’analyses.

N’écoutant que son coeur, Caroline Bouvier sera la première couturière d’un collectif, elle se met donc à fabriquer 150 premiers masques, selon les règles de l’art helvète ; puis, elle en livre 400 autres au Super U de Castelnau-le-Lez, près de Montpellier, dont la directrice s’engage à les revendre à prix coûtant. Autre illustration, le Moulin de Sauret – le seul de Montpellier – a fourni 650 masques à ses clients boulangers ; il a contribué à la cagnotte en ligne et offert de la farine à toutes les couturières… C’est ce qui s’appelle des entreprises solidaires.  Mais, « il était hors de question de faire de l’argent et de vendre ces masques, dit aujourd’hui Caroline Bouvier, pour justifier la pureté de son élan. Mais plus question de continuer à les offrir non plus. « Et comme les PME du tissu économique montpelliérain avaient du mal à se procurer des masques pour protéger leurs salariés, on a pensé à créer une cagnotte en ligne », précise Muriel Fournier, gérante d’Espace propreté à Montpellier, dont Dis-Leur avait publié le portrait. Et qui en entrepreneuse reconnue est de l’aventure.

6 000 masques, calots, sur-blouses !

Muriel Fournier,Ph: O.SC.

Forte de 18 000 euros, la cagnotte permet d’acheter les matières premières, des machines à coudre professionnelles et de fabriquer plus de 6 000 masques, calots, sur-blouses ! Couturières et couturiers affluent spontanément pour prêter main forte. Ils sont une cinquantaine, des anonymes qui ont eu vent du projet de créer des masques dans l’urgence, désormais dont la chef couturière de la série, Demain nous appartient, tourné à Sète, ville où une groupe des « nouvelles Grisettes sont très actives ! »

La motivation est à son comble. L’aventure se nomme SOS Masques Montpellier. Tout le monde y va de son écot. De sa sueur. De ses commandes : plus de soixante entreprises achètent les masques, dont certains sont même envoyés au Brésil ou aux USA. « Montex, le grossiste montpelliérain de tissus, offre ou en tout cas fait des prix intéressant sur le tissu » ; d’autres donnent de leur temps ; construisent le site internet, bientôt en ligne. « Mais il restait un problème éthique, relate Muriel Fournier : hors de question de vendre des masques faits par des bénévoles. »

Il y avait un problème éthique ; il était hors de question de vendre des masques faits par des bénévoles »

Muriel Fournier

Comment garder cette éthique ? En faisant évoluer le projet. Qui se professionnalise. Des clients, un savoir-faire unique, des commandes : les Nouvelles Grisettes ont la force d’une PME sans en être une. Le problème était : comment rémunérer les professionnels de la couture, sachant que la plupart de ces couturières n’ont plus de rentrée d’argent et qu’habituellement à leur compte elles ne roulent pas sur l’or.

Une équipe de direction qui ne dit pas son nom se constitue  pour créer une association : Muriel Fournier en est la présidente ; Richard Préau, fondateur de Mode Made in France, une plate-forme ; Caroline Bouvier, à l’origine du projet et présidente régionale des FCE Occitanie (femmes cheffes d’entreprises), et présidente de l’association atelier 217 métiers d’art, et Roger-Yannick Chartier DG de Corum immobilier et président d’Initiative Montpellier Pic-Saint-Loup, un réseau associatif de financement des créateurs d’entreprises.

Faire émerger l’excellence des métiers du textile

« En quelques semaines nous avons monté tout cela ; l’agglo du Pays de l’Or nous a prêté 160 mètres carrés des locaux jusqu’en septembre. À ce moment-là, nous devrons trouver des locaux pérennes. Car l’idée c’est, certes, de répondre à la demande de masques fait main mais aussi d’allez plus loin et faire émerger l’excellence des métiers du textile sur notre territoire ». En clair, passer de l’urgence des masques à la création d’une filière couture. Les créateurs, coupeuses, monteuses, ouvrières travaillent souvent seules, dans l’ombre, moyennant des salaires étiques.

Muriel Fournier précise : « Notre idée est de regrouper ces professionnels de la confection dans un tiers-lieu, en se servant de cet élan entrepreneurial pour créer une filière locale, la professionnaliser. Les couturières pourront rester indépendantes. On pourra alors transformer l’association en coopérative d’ici quelques années. Dans ce tiers-lieu, en plus des couturières et couturiers, pourront s’y ajouter d’autres professions connexes. Nous pensons également monter une crèche sur place… » Les Nouvelles Grisettes envisagent également la création d’un fablab, d’une plate-forme numérique, d’un pôle d’insertion et de formation, des boutiques éphémères… Au niveau de l’insertion, les Nouvelles Grisettes envisagent également de prendre contact avec les fondations des grandes marques pour leur proposer de la main d’oeuvre qualifiée. De la même manière, dans ce tiers-lieu, on pourrait facilement répondre à la demande de petiotes collections dans le domaine de la mode ou du linge de maison.

Muriel Fournier, à la tête d’Espace propreté, ajoute que « notre objectif est de créer un outil pérenne pour redynamiser cette filière de la confection dans le montpelliérain, une filière que les pouvoirs publics cherchent aussi à relancer. »C’est un peu le monde d’après qui commence…? « Je l’espère », souffle-t-elle. Ce qui permettra également de relocaliser des emplois. « Il faut travailler ensemble d’une autre manière. Que les relations ne soient pas seulement celles du salariat-patronat. Un nouveau modèle… Que ces couturières soient en boutique ou à leur compte, qu’elle travaillent pour le cinéma, le théâtre, etc., ce tiers-lieu pourrait être un endroit où l’on se forme également. » Où l’on s’épanouit.

Olivier SCHLAMA

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