Portrait : Elle redonne leur lustre aux femmes de ménage

Muriel Fournier, devant le Théâtre Molière de Sète. Pour la patronne d'Espace nettoyage Montpellier, "On ne fait qu'improviser aussi toute la journée comme patronne face à des situations diverses et variées ! Ça me sert énormément de monter sur scène." Photos : Olivier SCHLAMA

Une super-patronne ! Muriel Fournier, 38 ans, est la gérante épanouie d’Espace Propreté depuis un an à Montpellier qui rend ses salariés heureux. A l’heure de la souffrance généralisée au travail et de la perte de sens, sa façon de manager en laissant de l’autonomie à ses salariés, en embauchant des jeunes, en étant entrepreneur responsable, est rare. Et ça marche ! Elle s’est confiée à Dis-Leur pour les 20 ans de l’entreprise qu’elle a reprise il y a juste un an. Son équilibre, elle le trouve sur la scène, en faisant du théâtre !

Un sourire solaire. Un regard malicieux. Un langage simple. Authentique. Naturelle. Énergique. Une montre en simili or au poignet comme une concession à la mode qui passera, mais une réussite professionnelle colorée saluée par tous et appelée à durer. Grâce à une détermination bienveillante.

Muriel Fournier, 38 ans, est l’épanouie patronne d’Espace propreté, une entreprise de nettoyage professionnel de 28 salariés, des personnels « heureux ».  Petit poucet du secteur face aux géants que sont les Nicollin, Onet…, elle a même reçu, en 2017, les lauriers d’or René Maury, le Davos des PME pour le nombre de jeunes à qui elle donne leur chance.

C’est une super patronne, gentille, et très présente quand on a besoin d’elle. Disponible. Et du coup, nous, comme on travaille dans de bonnes conditions, on travaille mieux… »

Ny Ony Rakotondramonja, salariée à Espace Propreté.

« C’est une super patronne, gentille, et très présente quand on a besoin d’elle. Disponible. Et du coup, nous, comme on travaille dans de bonnes conditions, on travaille mieux… », témoigne Ny Ony Rakotondramonja, salariée à Espace Propreté. Muriel Fournier met ses employés en avant. Diplômée en communication, Ny Ony Rakotondramonja, d’origine malgache, a du mal à trouver un premier emploi dans sa branche. Sa patronne l’aide. La présente à des employeurs potentiels. Récemment, elle lui a donné la possibilité de co-organiser la soirée des… 20 ans de sa société, ce vendredi 23 novembre !

Avant la reprise d’Espace Propreté, j’ai participé à un déjeuner avec d’autres chefs d’entreprises. Je m’étais donné comme but de « réseauter » pour trouver des clients. Mais, ce soir-là, je me suis trouvée nulle. Je suis partie ensuite pleurer dans ma voiture… »

Muriel Fournier, gérante d’Espace Propreté.
Muriel Fournier. Photo : Olivier SCHLAMA.

« Je dors mieux depuis que je gère cette entreprise que lorsque j’étais salariée. » Un management rafraîchissant dans un pays où l’on transmet aux dirigeants un mantra séculaire et stupide et que Muriel Fournier n’a évidemment pas suivi. « Les six premiers mois de ton arrivée à la tête d’une boîte, dis non à tout. Après, tu seras tranquille ! », lui avait-on conseillé. Devant un thé, elle dit aujourd’hui, très à l’écoute et confidente à la fois : « Avant la reprise d’Espace Propreté, j’ai participé à un déjeuner avec d’autres chefs d’entreprises. Je m’étais donné comme but de « réseauter » pour trouver des clients. Mais, ce soir-là, je me suis trouvée nulle. Je suis partie ensuite pleurer dans ma voiture… » Ses pleurs ont bien séché. Elle délivre une astuce personnelle depuis cette douloureuse première : « Je me montre toujours en forme et souriante. Je ne me plains jamais. Ce n’est pas le lieu. »

Tout le monde veut créer sa boîte. Pas moi qui suis une piètre créatrice… »

Depuis un an qu’elle a repris cette société, dont le chiffre d’affaires de 568 000 euros n’a pas baissé, alors qu’habituellement, dans ce cas-là, la baisse est quasiment automatique de l’ordre de 15 % en moyenne. Dans l’intervalle, nombre d’institutions lui demandent souvent de témoigner sur la reprise d’entreprises, l’angle mort de l’entreprenariat. « Tout le monde veut créer sa boîte, dit-elle. Pas moi qui suis une piètre créatrice. » C’est, certes, moins valorisant d’avoir – ou de faire croire à – l’idée du siècle. De conceptualiser la martingale de la décennie. Or, une niche s’offrait à elle : 30 % des chefs d’entreprises laisseront les commandes de leur boîte à d’autres d’ici les cinq prochaines années, notamment pour prendre leur retraite. »

Muriel Fournier fait partie de deux compagnies de théâtre. Photo : DR.

Après des études brillantes (maths Sup, matchs Spé et un master en management à Montpellier), Muriel Fournier, elle, l’avoue sans tabou avec un incroyable recul sur elle-même : « Je ne voyais pas qu’elle idée je pouvais avoir à développer. Je suis cartésienne. Je me suis dit alors que la reprise d’une entreprise serait dans mes cordes. Que le secteur du nettoyage avait du potentiel. » C’est le cas.

Chacun de mes clients connait nos collaborateurs. On n’est pas dans une entreprise libérée mais nul besoin d’avoir ce label pour penser au bien être de ceux qui y travaillent. »

Son approche là aussi est humaine : « Quand je vois qu’un chef d’une petite entreprise faire le ménage le samedi, je me permets de lui dire qu’il a peut-être autre chose à faire… » Accessoirement, ces heures de ménage externalisées ouvrent droit à des déductions fiscales. Ce n’est pas tout. « Chacun de mes clients connait nos collaborateurs. On n’est pas dans une entreprise libérée mais nul besoin d’avoir ce label pour penser au bien être de ceux qui y travaillent. »

Les salariés bénéficient d’une vraie autonomie

C’est ce qu’elle fait : « Chez nous, personne ne démarre au plus bas de la convention collective, par exemple ; nous avons 30 % de jeunes salariés, la plupart sont des étudiants, dont l’un, chef d’équipe, est en master en informatique… » Même si elle avoue « avoir vingt candidatures qui s’impatientent sur son bureau, ce sont d’abord ses salariés qui cooptent leurs futurs collègues. Des salariés qui bénéficient d’une vraie autonomie. On les autorise à être, autre exemple, force de propositions quant à l’organisation de l’entreprise sans jamais subir un jugement négatif de la direction si on en tient pas compte.

On peut tout entendre : que c’est dur de se lever à 5 h du matin ; que c’est dangereux pour une femme seule de se rendre à tel endroit en pleine nuit pour y faire le ménage. Et on trouve des solutions ensemble. »

Muriel Fournier.

Ses salariés peuvent aussi donner leur avis sur la définition des fiches de poste. « On peut tout entendre : que c’est dur de se lever à 5 h du matin ; que c’est dangereux pour une femme seule de se rendre à tel endroit en pleine nuit pour y faire le ménage. Et on trouve des solutions ensemble. Mon seul indicateur, c’est la satisfaction du client. » Plus généralement, Muriel Fournier élabore : « A quoi ça sert de brider les gens ? De partir en guerre contre le « reste du monde ». Je ne suis pas naïve. Si un petit pourcentage abuse de la situation, un maximum l’améliore. Ça ne vaut pas le coup de perdre du temps. C’est juste du bon sens de faire en sorte que tout le monde bosse dans de bonnes conditions. » Titulaire d’un master en droit du travail, son frère l’a rejointe pour fortifier justement les ressources humaines. « Une équipe a besoin d’un cadre. Mais à l’intérieur de ce cadre nous leur laissons de l’autonomie. »

96 % du personnel en CDI, permanence administrative, billetterie réduite, cours de français, financement du permis de conduire…

Vendredi soir, c’était fête et petits fours pour fêter les 20 ans d’Espace propreté. Photo : DR.

Ainsi de suite : 96 % du personnel est désormais en CDI ; la société a ouvert une permanence pour aider les salariés à remplir leurs documents administratifs personnels : CPF, impôts, aide au logement… Espace Propreté a rejoint la plateforme Accès CE qui permet aux salariés de TPE-PME de profiter d’avantages : billetterie à tarifs préférentiels, promotions… Des cours de français ; la société encourage ses salariés à bénéficier du financement de leur permis de conduire au titre de la formation ; la formation aux premiers secours prônée : fin 2018, l’entreprise comptera six salariés sauveteurs secouristes… 

Muriel fait sortir le positif chez l’autre. Elle se réveille le matin en se disant comment revaloriser ce métier de nettoyage. Comment redonner de la fierté à ceux qui le pratiquent. Pour elle, ce n’est pas un sous-métier… »

Wissam Mimouni, librairie Fiers de Lettres.

Parmi celles avec qui elle a fait mûrir son projet de rachat, il y a Wissam Mimouni, qui a ouvert il y a cinq mois Fiers de Lettres, une librairie atypique, spécialisée dans l’économie sociale et solidaire, à Montpellier. Wissam Mimouni était auparavant spécialisée dans les méthodes de l’entreprise libérée pour de grandes sociétés. « Muriel, c’est une femme déterminée, pointe la libraire. Ce qui remarquable chez elle, c’est sa capacité à avoir du recul sur soi et sa bonne connaissance de ses atouts. Elle porte de vraies valeurs. Elle donne beaucoup d’importance aux valeurs humaines. Muriel fait sortir le positif chez l’autre. Elle se réveille le matin en se disant comment revaloriser ce métier de nettoyage. Comment redonner de la fierté à ceux qui le pratiquent. Pour elle, ce n’est pas un sous-métier… »

Muriel, c’est une battante (…) Elle a toujours dit qu’elle voulait monter sa propre boîte. Mais pour ça faut de l’argent et on n’est pas d’un milieu de nantis… »

Antoinette, maman de Muriel Fournier.

Muriel Fournier « n’a pas la grosse tête », comme l’affirme sa mère, Antoinette, d’origine sarde. La jeune patronne a reçu une éducation qui l’empêche d’avoir les chevilles qui enflent. Avant cette expérience de reprise, Muriel Fournier était ingénieur en management dans une grande entreprise de menuiserie qui a dû licencier la grande majorité des ses personnels à Montpellier. Elle fit partie d’une grosse charrette en  2016. « Muriel, c’est l’ainée de mes trois enfants. C’est une battante, explique gentiment Antoinette Fournier, infirmière à la retraite. Petite, elle voulait déjà faire ingénieur mais en automobile (normal, c’est une passion familiale !). Elle a toujours dit qu’elle voulait monter sa propre boîte. Mais pour ça faut de l’argent et on n’est pas d’un milieu de nantis… »

Les anciens propriétaires voulaient une vraie transmission patrimoniale

Muriel Fournier a trouvé des ressources pour boucler les 285 000 euros du rachat : « D’abord j’ai investi mes maigres indemnités de licenciement. Ensuite, j’ai fait le tour de ma famille et de mes proches, c’est ce que l’on appelle la love money ». Avec cet apport et sa détermination, ça m’a « servi de levier auprès des banques » et s’est faite aider par une plate-forme Initiatives Pic-Saint-Loup qui lui a octroyé un prêt d’honneur. La CPME et les Femmes chefs d’entreprise l’on aussi aidée. L’équation finit de ravir les précédents propriétaires d’Espace propreté, « un couple, Sylvie et Michel Doteau, qui ne voulait pas céder l’entreprise à n’importe qui. Ils y étaient attachés et voulaient une vraie transmission patrimoniale. »

Muriel a beaucoup travaillé. Elle a le caractère d’une aînée. Parfois, elle finissait les phrases de sa soeur, de trois ans et demi sa cadette… »

Sa mère poursuit : « Muriel a beaucoup travaillé. Elle a le caractère d’une aînée. Parfois, elle finissait les phrases de sa soeur, de trois ans et demi sa cadette. Je lui disait : « Mais laisse-là s’exprimer, même si ce n’est pas encore parfait. Elle, elle bouillait ! Muriel a des valeurs. Elle sait d’où elle vient et ne l’oubliera pas. »

On ne fait qu’improviser aussi toute la journée comme patronne face à des situations diverses et variées !

Muriel Fournier.

L’énergie, c’est aussi sur les planches que Muriel Fournier la puise. La jeune patronne fait partie de deux troupes de théâtre semi-professionnelle. « Je fais partie des Ours Molaires depuis dix ans. On fait de l’improvisation », confie Muriel Fournier. Rien à voir avec la journée millimétrée d’une cheffe d’entreprise. Quoi que : « On ne fait qu’improviser aussi toute la journée comme patronne face à des situations diverses et variées ! Ça me sert énormément de monter sur scène. » Ce n’est pas tout : elle brûle aussi les planches avec une autre compagnie, le Manoir du Crime ! Dans une sorte de Cluedo grandeur nature, elle joue un personnage clef dans un scénario connu d’avance par les comédiens et que le public-enquêteur devra deviner en ne cessant de questionner les comédiens. Là aussi, rôle de composition : « Mon personnage peut évoluer au cours des deux heures de spectacle, en devant violent, saoul… C’est super. »  Se trouver soi-même à travers l’autre.

Olivier SCHLAMA

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