Viticulture : Quand les vignes de Champagne venaient… du Midi !

Plus pratique que les amphores romaines... Trois tonneaux découverts à Reims sur le chantier du boulevard Henrot, datés de la seconde moitié du Ier s. ap. J.-C. et restaurés grâce au mécénat de la maison de champagne Taittinger. Photo : Philippe Rollet.

La Champagne, une région clé dans l’histoire de la viticulture. L’histoire de ses vins d’avant le champagne que nous connaissons, effervescent, était énigmatique jusqu’à ce que des chercheurs montpelliérains du CNRS découvrent que ce sont les cépages du Sud qui poussaient jadis dans cette région, à la faveur de changements climatiques et sociétaux.

Au pays de la première région viticole au monde, le Midi de la France, il y a des scientifiques qui s’intéressent au… champagne, au Nord. Cela peut paraître paradoxal. Mais c’est cohérent… Une équipe de recherche menée par des scientifiques du CNRS et de l’Université de Montpellier à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier vient de lever le voile sur cette histoire en analysant des pépins de raisin archéologiques récoltés par des archéo-botanistes en marge de fouilles préventives à Troyes (Aube) et à Reims.

Une étude qui a duré « sept ans », confie Vincent Bonhomme, post-doctorant au CNRS à Montpellier, et qui vient d’être publiée dans une célèbre revue scientifique internationale. De quoi parfaire l’histoire de la vigne qui commença géographiquement à Marseille pour s’étendre à tout le bassin méditerranéen, Narbonne comprise.

Ces vins nous éclairent pour la première fois sur l’évolution de la viticulture champenoise, avant l’invention du fameux champagne effervescent.

La réputation du champagne n’est plus à faire. C’est « le vin le plus connu, renommé et fréquemment imité, mais jamais égalé », dit l’adage. Depuis son invention présumée au XVIIe, son histoire récente est bien documentée quoiqu’elle soit largement mythifiée autour du moine bénédictin Dom Pérignon, qui importe la prise de mousse et donne au champagne son effervescence caractéristique.

Une découverte sans doute due au hasard. Pour l’anecdote, selon certaines sources, Dom Pérignon aurait carrément importé la blanquette de Limoux, sans doute le premier effervescent, pour concevoir le champagne…!

L’histoire ancienne des vins et du vignoble de Champagne présente, elle, de nombreuses lacunes chronologiques. Datés entre le Ier et le XVe siècle de notre ère, ces vins nous éclairent pour la première fois sur l’évolution de la viticulture champenoise, avant l’invention du fameux champagne effervescent.

La viticulture inventée par les Phocéens il y a 2 600 ans

Grappes de Pinot Noir et de Chardonnay avant extraction des pépins. Matériel échantillonné au Centre de ressources biologiques de la vigne de Vassal-Montpellier. Photo Sarah Ivorra.

La Champagne est une région clé pour mieux comprendre l’histoire de la viticulture française dans son ensemble. Si la viticulture est introduite par les Phocéens lors de la fondation de Marseille, il y a 2 600 ans, puis largement diffusée par les Romains dans cette autre conquête de la Gaule, quand parvint-elle à ces latitudes ? Et pourquoi ?

Vigne importée du Sud de la Gaule

Selon les chercheurs et chercheuses, des vignes de « type sauvage dans de très fortes proportions » (1) dans les premiers siècles ont été vinifiées pendant toute la période étudiée très tardivement dès le 1er siècle (40 avant après JC) jusqu’au Moyen-Âge.

« On en est qu’aux balbutiements dans cette affaire mais peut-être est-ce pour une histoire de goût, d’opportunité…? Ou un peu de tout cela.«  Le scientifique ajoute : « Ces variétés de vigne domestique, probablement importées du Sud de la Gaule sous influence romaine à une période favorable d’un point de vue climatique, deviennent majoritaires au IIe et IIIe siècles après. J.-C. et la diversité variétale cultivée semble augmenter. »

Deux sortes de vignes cohabitent

On pensait ne trouver que des preuves de cépages du Nord adaptés à la froide champagne. Pas du tout. Dès le début, deux sortes de vignes cohabitent : la sauvage qui reste donc historiquement très tard dans les vignobles et la domestique qui arrive très tôt dans l’histoire. Sans doute cette cohabitation a-t-elle été favorisée par des changements sociétaux, à l’instar autour de l’an mil qui voit un retour en force, mille ans après, non seulement de l’utilisation de vignes du type sauvage mais aussi de types domestiques méridionaux.

Révolution agricole médiévale

« Cette période historique coincide a priori d’une part à la « révolution agricole médiévale », période d’intenses changements économiques et sociétaux, et d’autre part à « l’optimum climatique médiéval », un réchauffement climatique de quelques dixièmes de degré pendant quelques centaines d’années. Auquel la vigne est très sensible. Ce qui a donc probablement favorisé l’encépagement des vignes importées du Sud vers le Nord, la Champagne.

Petit âge glaciaire

Résidus de marc issus du site de Troyes Place de la Libération dans l’Aube. Les restes végétaux ont été préservés gorgés d’eau car ils sont issus de la base d’un puits. On distingue des pépins de raisin, des pédicelles, des fragments de rafles et des fragments de limbes foliaires. Photo : Véronique Zech-Matterne.

De telles conditions semblent avoir joué un rôle déterminant dans l’histoire de l’encépagement et du vin en Champagne, mais probablement dans d’autres régions viticoles. À cette période succède, cette fois, « le petit Âge glaciaire », (2) qui trouve écho dans les assemblages archéologiques avec les premières apparitions des types caractéristiques, et adaptés au froid, des régions bourguignonne et champenoise, un peu plus de deux siècles avant l’invention du champagne.

Pinot noir et chardonnay de retour, climat normalisé

Cette période correspond à la fois à d’intenses changements économiques et sociétaux, et à un réchauffement climatique de quelques centaines d’années. Les cépages septentrionaux, adaptés au froid, apparaissent plus de trois siècles après, dès les débuts d’une période climatique plus froide et supplantent alors les cépages méridionaux.

« À la faveur d’un rafraichissement climatique, d’un retour à une certaine normalité météorologique, l’encépagement se fait à partir de ce que l’on connaît aujourd’hui, à base des emblématiques pinot noir et de chardonnay », conclut Vincent Bonhomme, post-doctorant au CNRS à Montpellier. La Champagne pourra, si elle est touchée fortement par le réchauffement climatique actuel, recourir de nouveaux aux cépages méridionaux…

Olivier SCHLAMA

  • Publiés dans Scientific Reports le 27 janvier 2021, ces résultats ouvrent la voie à une analyse plus globale qui permettra de mieux comprendre l’histoire de la viticulture en combinant des données biologiques, archéologiques et historiques.
  • Isem (CNRS/Université de Montpellier/IRD). Ont également participé à ces travaux des chercheurs et chercheuses du laboratoire Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques et environnements (CNRS/MNHN), du laboratoire Archéologies et sciences de l’Antiquité (CNRS/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/Université Paris Nanterre/Ministère de la Culture), du laboratoire Archéologie et histoire en Méditerranée et en Europe (CNRS/Université de Strasbourg/Université de Haute Alsace), du laboratoire Amélioration génétique et adaptations des plantes méditerranéennes et tropicales (Université de Montpellier/CIRAD/Inrae/Montpellier SupAgro) et de l’Inrap ; avec le soutien de l’ANR.
  • (1) Les pépins archéologiques de ces vignes ont une morphologie sauvage, en opposition à ceux des vignes domestiquées dont les caractéristiques ont été modifiées par sélection de la part des communautés humaines.
  • (2) Le Petit Âge glaciaire a principalement touché l’Atlantique nord et s’est étendu du début du XIVᵉ à la fin du XIXᵉ siècle.

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