30 ans de Pays d’Oc : La saga qui changea le visage de la viticulture

Une photo sur fond noir avec l'oeil malicieux de Robert Skalli et de Jacques Gravegeal. Ce dernier dit du premier : "Robert Skalli, c'est l'homme providentiel que j'ai eu la chance de rencontrer. A un an près, on a le même âge, mais on ne se ressemble pas. On n'est pas du même milieu social. Lui c'est un business man né en Tunisie... Rien ne devait nous rapprocher, sauf le vin, et cette vision commune." Photo : DR.

Le label des vins de l’IGP Pays d’Oc a été créé en 1987. Jacques Gravegeal, président de cette interprofession au goût unique, qui réunit 1 200 vignerons et 175 caves coopératives pour 6 millions d’hectos par an, raconte comment, visionnaire, il a su mutualiser la profession et commercialiser des vins de cépages de qualité pour répondre à la demande des consommateurs. Il rend aussi hommage à Robert Skalli, lui aussi précurseur, qui lui a ouvert les portes du négoce international, tuant dans l’oeuf la tentative de leadership des pays producteurs du Nouveau monde. Un tournant vital pour la viticulture languedocienne.

 

Le fond de la photo est noir comme la noirceur qui tétanise la profession à l’époque. Mais l’image s’éclaire d’une malice éclatante. C’est la période de l’après-manif de Montredon, quand la Californie allait oser faire ruisseler de sueur âcre les fronts des vignerons languedociens, en tentant d’inonder de leur « tisane boisée », l’Europe qui ne savait pas faire autre chose que de faire pisser sa vigne millénaire, en espérant que chaque récolte ne serait pas la dernière ; la Californie, cet état américain dont le négoce n’hésitait pas à copier grossièrement nos meilleurs nectars en investissant des sommes pharamineuses et tant pis si les nôtres de nectars restent à jamais au fond de la barrique… C’est une photo qui épingle l’oeil malicieux d’un pionnier, Jacques Gravegeal, et celui d’un négociant avant-gardiste Robert Skalli, installé sur le port de Sète, qui serre le premier contre lui. Comme un duo qui scelle une belle histoire à raconter à leurs enfants. Celle de la relance de la viticulture. La métaphore se lit à livre ouvert. La saga dure depuis trente ans. Alors que l’assemblée générale du trentenaire de Pays d’Oc se déroulera le 1er décembre 2017 à la Grande-Motte (Hérault), cette aventure n’est pas prête de s’arrêter. Président des Jeunes agriculteurs de l’Hérault, Samuel Masse, 30 ans dans quelques semaines, a le même âge que le label. « C’est la seule appellation, la seule IGP,  qui rivalise avec d’autres productions de pays du Nouveau monde. Je suis de la « génération Pays d’Oc », un vin de cépage de qualité. Je me rappelle de la remarque d’un prof de marketing lors d’une conférence à Philadelphie lors de mes études en 2010 : « Pays d’Oc a tout compris », m’avait-il dit quand il a su que je suis du Languedoc. Et ça c’est grâce à Jacques Gravegeal. Sa grande force ? Il sait lire les gens ; il sait anticiper sur les besoins des viticulteurs et des consommateurs, parfois même en mettant sa vie personnelle de côté… »

« Créer cette interprofession et développer les vins de cépage de qualité, c’était une nécessité absolue » Jacques Gravegeal, président de Pays d’Oc.

Jacques Gravegeal, président de Vins de Pays d’Oc. Photo : Olivier SCHLAMA

« On est passés de 200 000 hectolitres il y a trente ans au lancement à 6 millions d’hectolitres produits aujourd’hui », résume Jacques Gravegeal, président de Pays d’Oc. L’interprofession rassemble désormais sur cinq départements de l’ex-Languedoc-Roussillon 1 200 producteurs et qui écoule sa production à 52 % à l’export et à 48 % dans l’Hexagone contre 80 % à l’export en 1987. « Créer cette interprofession et développer les vins de cépage de qualité, c’était une nécessité absolue », confie Jacques Gravegeal. « Le niveau de consommation se dégradait ; plus personne ne voulait de nos vins de table. Les gens voulaient toujours boire du vin mais mieux, de meilleure qualité. Cela a débouché sur une crise énorme », raconte Jacques Gravegeal. Une déflagration économique avec une chute considérable de la comsommation passant en 1974 de 33 millions à 20 millions d’hectos qui arrivaient difficilement à trouver preneur. « Il fallait trouver une parade – et vite ! », glisse Jacques Gravegeal –  dans la terre de prédilection du vin ! Romains et gallo-romains ne s’y sont pas trompés, quand même. « Le défi, il fallait le relever face à ce déclin que rien n’arrêtait, avec un élément novateur… »

« Là, je me suis dit, avec leurs firmes pleines de fric, ils vont tout casser (…). Ils avaient déjà des bagnoles deux fois plus grandes que chez nous ; quand ils devaient tuer un moustique, ils envoyaient l’équivalent d’un éléphant en traitements, alors si une idée liée au vin promettait de marcher économiquement, ça va être terrible. Ils vont investir massivement et on va en mourir… » Jacques Gravegeal

Face au déclin, un déclic s’opère. D’abord, l’observation suivie d’une analyse payante. « On était en présence de deux systèmes de consommation. L’un, latin, avec plutôt du rouge ; l’autre anglo-saxon avec plutôt une préférence pour le blanc, explicite Jacques Gravegeal. Pour les américains, au passage, le vin est plutôt considéré comme un apéritif ; on commence à voir des films américains en Europe avec du vin à l’image – ce qui est paradoxal pour un pays qui n’en produisait pas encore- mêlés aux références : jeans, rock, etc. » Tous ces ingrédients que les anglo-saxons se réapproprient pour mieux l’intégrer à leur culture et à leur économie laissent imaginer à Jacques Gravegeal que les Américains vont mettre les moyens pour lancer leur business. Ce sera le cas, dès la fin des années 1970 avec des pseudos Bordeaux et Bourgogne, à la sauce étasunienne bien sûr, soit de pâles copies de nos nectars, faites de décoctions de bois, mises ainsi sur le marché. L’initiative ne prend pas mais avec son potentiel de pays producteurs – Etats-unis, Australie, Afrique du Sud – le Nouveau Monde fait un pari sur le futur et réajuste sa stratégie.

Ainsi, au trait trop épais d’un vin d’inspiration française, les multinationales du Nouveau Monde, célèbre Mondavi en tête, se mettent-elles à vouloir remplacer dans l’esprit de l’Américain moyen le whisky considéré comme has been pour une boisson davantage dans l’air du temps des Trente Glorieuses. Moins de copeaux pour mieux ressembler aux breuvages français ; et, surtout, au lieu de mal copier allègrement nos grandes appellations (Sancerre, Chablis…), ils préfèrent miser sur le cépage. Finie, la référence au terroir où l’amateur préfèrera toujours l’original à la copie. Et ça marche. « La consommation explose ! », se remémore Jacques Gravegeal. Lisibilité rapide, donc communication facile, goût plaisant : la stratégie est un succès. « Là, je me suis dit, avec leurs firmes pleines de fric, ils vont tout casser, ces américains avec cette formule efficace. Ils avaient déjà des bagnoles deux fois plus grandes que chez nous ; quand ils devaient tuer un moustique, ils envoyaient l’équivalent d’un éléphant en traitements, alors si une idée liée au vin promettait de marcher économiquement, ça va être terrible. Ils vont investir massivement et on va en mourir… », tique-t-il à l’époque. La démesure ne leur fait pas peur.

« Avec Robert Skalli, nous avons scellé une amitié profonde après un délicieux plat de pâtes, à Sète, où il avait son siège. C’est là qu’est née véritablement la saga de Pays d’Oc.

Jacques Gravegeal avec Robert Skalli. Photo : DR.

Parti avec du retard, la viticulture languedocienne va faire un bond en avant, sous l’impulsion de Vins de Pays d’Oc et prendre les commandes des vins de cépages. « Mon discours était simple : on n’a rien à perdre. » La bataille est encore loin d’être gagnée. « Il fallait trouver comment mutualiser la production pour devenir une force de frappe crédible face aux maisons de négoce géantes comme Mondavi. » Ce sera l’interprofession. Parallèlement, Robert Skalli, sans connaître les intentions de Jacques Gravegeal, est déjà dans ce négoce-là possédant des exploitations en Californie. Quand les deux hommes se rencontrent, un peu plus tard, ils mettent en oeuvre la formule magique. Mais, au début des années 1980, le vice-président délégué des Côteaux du Languedoc, Gravegeal, n’en est qu’à réorganiser sa propre filière. « Vins de Pays, aramon comme hybride, pas question. Il nous fallait des cépages qualitatifs produits au niveau régional que l’on a dû choisir », confie encore Jacques Gravegeal. Le négociant Jeanjean lui parle de l’épopée qu’est en train d’écrire Robert Skalli. « Avec Skalli, nous avons scellé une amitié profonde après un délicieux plat de pâtes, à Sète, où il avait son siège. C’est là qu’est née véritablement la saga de Pays d’Oc. » Et d’ajouter : « Robert Skalli a été agréablement surpris que le président des Jeunes Agriculteurs que j’étais lui tende la main à lui. C’était singulier. alors que la contestation vigneronne n’en avait pas fini avec ses opérations coup de poing et de vidange de certaines caves. » Et visionnaire. « On a finalement gagné car cette association, c’était du gagnant-gagnant », poursuit Gravegeal.

« Robert Skalli, c’est l’homme providentiel que j’ai eu la chance de rencontrer. A un an près, on a le même âge, mais on ne se ressemble pas. On n’est pas du même milieu social. Lui c’est un business man né en Tunisie… Rien ne devait nous rapprocher, sauf le vin, et cette vision commune. »

Dernière étape, les feux se mettent aussi au vert en politique. En 1985, François Guillaume, président de la FNSEA, dont Jacques Gravegeal est l’un des proches, devient ministre de Jacques Chirac à l’Agriculture. Utile quand il faut vite trouver un cadre juridique pour la production des vignerons de Pays d’Oc qui passera avec succès l’épreuve de l’enquête publique. Et évitera les coups tordus d’autres organisations de la filière, rétives à l’initiative, en leur faisant croire que cette interprofession est vouée à l’échec… Depuis Pays d’Oc pèse dans le débat public. En octobre 1987, le décret est publié actant la naissance de Pays d’Oc. Ce label a inauguré la mondialisation du vin. « Robert Skalli trouvait, avec ses collègues négociants de par le monde, des débouchés à nos vins de cépages languedociens », dit Jacques Gravegeal. « Robert Skalli, c’est l’homme providentiel que j’ai eu la chance de rencontrer. A un an près, on a le même âge, mais on ne se ressemble pas. On n’est pas du même milieu social. Lui c’est un business man né en Tunisie… Rien ne devait nous rapprocher, sauf le vin, et cette vision commune. »

Un paradoxe inquiète toutefois : globalement, la viticulture languedocienne, l’une des premières au monde, se porte bien statistiquement parlant. Mais, ce n’est que grâce à cette martingale des vins de cépages qui se vendent à l’envi... « Notre production comblait le manque à gagner d’autres productions en chute libre », voire à la débâcle de certaines : « Les accords de Dublin, sous Rocard, lui imposaient de distiller massivement, jusqu’à 12 millions d’hectolitres d’excédents français! » Pour endiguer la crise, l’Europe mis aussi en place des primes à l’arrachage qui fut de masse. Parallèlement, « nous avons engagé un remembrement des vignobles avec les organismes comme la Safer et la chambre d’agriculture à faire en sorte que les exploitations aient toutes le plus possible une taille critique d’au moins 25 hectares chacune. » Les cépages qualitatifs imposés par le label ayant moins de rendement, la surface doit grossir.

« C’est un marché stabilisé. Notre but c’est de le maintenir. Il vaut mieux être un roi chez soi qu’un prince ailleurs. A neuf milliards d’humains sur Terre, on consomme toujours le vin comme à sept milliards. Notre label repose sur la consommation modérée, voulue de notre société ». Jacques Gravegeal

Aujourd’hui, Pays d’Oc s’inscrit durablement dans le paysage. Le label régional réunit 1 200 vignerons. Le marché intérieur français a été reconquis (48 % de la production). « C’est un marché stabilisé. Notre but c’est de le maintenir. Il vaut mieux être un roi chez soi qu’un prince ailleurs. A neuf milliards d’humains sur Terre, on consomme toujours le vin comme à sept milliards. Notre label repose sur la consommation modérée, voulue de notre société », philosophe Jacques Gravegeal. Parmi les projets, figure le « rosé à la demande, grâce à une méthode de conservation des moûts à froid », ce qui se fait déjà, chez Castel, à Sète, par exemple. « Les nouveaux modes de vinifications, la science va nous aide de plus en plus en prendra de plus en plus de place », augure le président de Pays d’Oc qui prépare son sourire malicieux sur la photo de famille.

Olivier SCHLAMA

  • (1) Cette année, la filière demande des mesures d’urgence aux pouvoirs publics pour les viticulteurs (dont les pertes se situent entre – 30% et – 80 % de leur chiffre d’affaires) à cause des aléas climatiques, une production historiquement basse et l’importation sous fausses marques françaises de vins espagnols. Parmi les mesures demandées, figurent l’exonération de la taxe sur le foncier non bâti ; prise en charge des cotisations sociales ; un plan de refinancement de la dette des viticulteurs et des coopératives de sorte que ce soit une année blanche pour eux (sans versement, Ndlr) ; la mise en place d’un fonds de garantie ; des prêts renégociés et, enfin, un audit d’accompagnement en lien avec les collectivités territoriales. Plusieurs mesures sont en partie activées mais d’autres tardent, souligne en substance Samuel Masse. Comme la prise en charge des cotisations sociales qui « représentent souvent un tiers des charges d’exploitation ». Par ailleurs, nous faisons tout un travail de sensibilisation auprès des agriculteurs dont seulement 16 % dans l’Hérault sont assurés pour leur récolte. Et nous travaillons à la mise en place du « plan européen Omnibus (gestion des risques agricoles) qui permet de déclencher une aide dès 20 % de dégâts sur une exploitation ».