Pyrénées : Cohabitation avec l’Ours, la France doit trouver des solutions

Le Conseil d’État vient d’annuler le recours à des tirs d’effarouchement qui avaient été imaginés en 2019 après des attaques supposées de troupeaux de brebis. Par ailleurs, l’Europe met en demeure la France de remplacer les ours tués, conformément à la loi. Pas si simple…

Les ours ne seront plus visés par des tirs d’effarouchement. Ils pourront se réveiller de leur hibernation paisiblement. Europe et Conseil d’Etat rappelle la France à l’ordre, à deux reprises pour son rôle insuffisant dans la protection de l’ours brun représenté par une cinquantaine d’individus dans les Pyrénées. Le 4 février dernier, le Conseil d’Etat a en effet annulé la possibilité de faire appel aux tirs dits d’effarouchement à l’aide de tirs non mortels, annulant ainsi l’une des dispositions prises par le gouvernement français à travers l’arrêté du 27 juin 2019.

« Utiliser des tirs non létaux est illégal »

Pour l’infatigable défenseur de l’ours, Alain Reynes, directeur de l’association Pays de l’ours, c’est évidemment une victoire, ainsi que pour la dizaine d’organisation de protection qui s’étaient associés dans un recours (1). « Utiliser des tirs non létaux est donc illégal en plus d’être inefficaces », réagit Alain Reynes. L’association qu’il dirige ajoute que c’est « inutile, cela n’a en rien fait baisser la prédation » ; « superflu », la « présence de l’homme est suffisante » pour le faire partir ; « néfaste » ; « dangereuse pour l’ours et l’homme »…Et : « Les effarouchements sont potentiellement dangereux, mais heureusement aucun ours ne s’est retourné contre les personnes ayant pratiqué les effarouchements pour l’instant. »

Attaques en Ariège à l’été 2020, émotion de la ministre

Ours brun à Bordes-sur-Lez. Photo : caméras automatiques de l’agence de la biodiversité.

On avait recouru à ce type d’effarouchement entre autres en Ariège à l’été 2020, là où eurent lieu des attaques supposées de troupeaux de brebis et une tension vive entre pro et anti-ours. L’Etat français est désormais mis en demeure de trouver des solutions de cohabitation entre présence de l’ours et pastoralisme. Cela sera difficile d’autant que depuis le 29 janvier 2021, la Commission européenne, cette fois, réclame à la France de remplacer les ours tués et de procéder à de nouveaux lâchers, comme la loi le lui impose. Une infraction qui, si elle n’était pas comblée, pourrait mener l’Etat français devant la Cour de justice européenne. De quoi raviver les plaies vives rouvertes il y a peu.

Discorde réactivée entre associations et opposants

L’année dernière, trois ours sont morts côté français et espagnol des Pyrénées. Le 5 avril, on découvre le cadavre de Cachou, mâle de cinq ans, sur une pente du val d’Aran, côté espagnol, empoisonné. Deux mois plus tard, le 9 juin, un jeune mâle de presque 5 ans, pesant 200 kg, git sur les hauteurs d’Ustou, en Ariège, tué par balles. L’auteur des faits reste introuvable. La triste nouvelle n’a pas évité de réactiver les plaies d’une antique discorde entre opposants et pro-ours, entre le monde agricole et les associations de défense. La découverte du cadavre d’un ours brun a été faite mardi à Ustou, au lieu-dit de Gérac, près de la station de ski de Guzet, en Ariège, à 1 800 mètres d’altitude. Un acte illégal. Qui a ému jusqu’à la ministre de la Transition écologique et solidaire. 

L’ours a été abattu par balle, en Ariège. Photo : capture Twitter d’Elisabeth Borne.

De quoi rouvrir les plaies d’une cohabitation difficile depuis la mort de la fameuse Cannelle, également tuée par un chasseur, en 2004. Enfin, en novembre dernier, l’ourse Sarousse, qui vivait dans les Pyrénées espagnoles depuis 2010, a été tuée par un chasseur dans la vallée de Bardaji, en Aragon, lors d’une battue au sanglier.

Trois ans de prison, 150 000 € d’amende

Or, l’ours brun est protégé par un arrêté interministériel de 1981 ainsi que par la directive européenne dite Habitats de 1992. Les auteurs de ce genre de faits peuvent être poursuivis pour « destruction non autorisée d’une espèce protégée », une infraction passible de trois ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende. Mais rien n’y fait.

Président de la chambre d’agriculture de l’Ariège, Philippe Lacube réagit : « C’est de l’indécence. C’est vrai, dit-il avec ironie, que l’on a que ça à faire dans ce pays, dans un tel contexte économique et sanitaire à penser à remplacer des ours… Pour nous, cette décision d’annuler les tirs d’effarouchement est une catastrophe, surtout ceux qui vont continuer à vivre cette situation… »

« Tirs d’effarouchement inefficaces et dangereux… »

Interrogé, Olivier Maurin, président de la fédération nationale du pastoralisme et éleveur lui-même confirme que « les tirs d’effarouchement sont inefficaces envers l’ours qui se retourne et même charge parfois ceux qui tirent et c’est même très dangereux ; on l’a bien vu en Ariège pour les agents de l’Agence de la biodiversité ».

Quant à la réintroduction de trois ours abattus ces dernières années, Olivier Maurin affirme que ce ne serait pas un bon signal pour les éleveurs en détresse et « ça ne changerait pas grand-chose » à la situation ursine dans les Pyrénées. « Dans le cadre de cette politique envers l’ours, pilotée depuis Toulouse, nous, en Béarn, où j’ai mes troupeaux, nous travaillons pour une meilleure coexistence avec l’ours avec la Région, le département et tous les acteurs concernés. Sans dialogue, on ne peut arriver à rien. Sans prendre en compte l’avis des gens qui vivent dans ces territoires. »

Quand on fait un tour d’Europe, là où la coexistence est la plus apaisée, c’est là où l’on peut avoir des tirs létaux contre l’ours – comme pour le loup – quand il se comporte comme un prédateur »

Olivier Maurin président de la Fédération du pastoralisme
Ours adulte, 15 septembre 2019. Photo : caméras automatiques de l’agence de la biodiversité.

L’éleveur-président ajoute : Aujourd’hui, le dialogue est rompu ; les représentants du monde agricole concernés ne veulent plus s’asseoir autour de la table. Or, il faut se poser un peu. Si coexistence il doit y avoir – on n’est pas dupes : on vient que les associations sont très écoutées – tout le monde doit y mettre du sien. Quand on fait un tour d’Europe, on s’aperçoit que là où la coexistence est la plus apaisée, c’est là où l’on peut avoir des tirs létaux contre l’ours – comme pour le loup – quand il se comporte comme un prédateur ; ailleurs, quand il y une protection stricte, c’est là qu’il y a le plus de problèmes. Ces tirs létaux pourraient être déclenchés par les agents de l’Agence de la biodiversité, par exemple. Il y a un équilibre à trouver. Si on ne signifie rien à l’ours, c’est open bar… »

Randonneurs et chiens de protection

Olivier Maurin, éleveur et président de la Fédération nationale du pastoralisme. DR.

Olivier Maurin poursuit sa démonstration : « Si on doit vivre avec l’ours, il y aura des conséquences importantes que personne n’anticipe. On dit à l’éleveur de développer un triptyque : de la présence humaine, un gardiennage et des chiens de protection. Il y a un impact financier pour tout cela. Il y aura un impact environnemental. Et puis, quelles seront les conséquences sur les autres activités et le tourisme. Il y a, par exemple, de plus en plus de randonneurs. Si dans notre massif il y a des milliers de chiens de protection dans la nature, on va droit à des accidents avec des randonneurs comme c’est le cas dans les Alpes. Il savoir cela et anticiper. C’est ce que je regrette dans cette affaire : l’absence d’anticipation. En Ariège, par exemple, on leur dit, aux éleveurs de se protéger. Mais dans les estives, il n’y a pas une seule cabane aux normes pour pouvoir être occupée par un salarié… Je comprends la détresse et la colère des populations… »

« Des chasseurs étrangers paient très cher pour les trophées »

Caramelles et ses deux oursons. Photo: caméras automatiques de l’agence de la biodiversité le 12 juin 2019.

Alain Reynes, directeur de l’association Pays de l’ours, renchérit : « Nulle part en Europe on ne pratique des tirs létaux contre des ours pour favoriser la cohabitation. Des ours sont chassés dans certains pays, par dérogation à la directive Habitats, mais sans lien avec la cohabitation ou la protection des troupeaux. Ce sont le plus souvent des chasseurs étrangers qui paient très cher pour les trophées. À l’inverse, on pratique abondamment le tir de défense de loups en France, mais ça n’arrange rien à la cohabitation et ça ne fait pas baisser les dégâts … Comme partout en Europe et dans le monde, la solution passe par la protection des troupeaux. » 

Mais il partage la vision d’Olivier Maurin sur un point : « Nous regrettons également le manque d’anticipation : à force de s’opposer au retour de l’ours, en vain, les organisations agricoles et collectivités ont pris des années de retard dans la nécessaire évolution de l’élevage, avec entre autres la construction des cabanes nécessaires pour les bergers … Sauf en Béarn, via l’IPHB qui a engrangé des dizaines de millions d’euros de subvention pour cela grâce à l’ours avant de se défiler au moment d’assumer des lâchers pour restaurer la population. »

Olivier SCHLAMA

(1) Les Associations signataires : Férus, Pays de l’Ours – Adet, France Nature Environnement (National et Hautes-Pyrénées), Comité Ecologique Ariégeois, FIEP Groupe Ours Pyrénées, Société Nationale de Protection de la Nature, Animal Cross, Sepanso Pyrénées-Atlantiques, Altaïr-Nature, Nature Comminges, Nature en Occitanie.

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