Entretien : « L’eau n’est plus un sujet clivant, tout le monde se sent concerné… »

Arboriculture et irrigation. Ph. G&C Deschamps

Aridité, canicule, les habitants souffrent, la viticulture s’assoiffe… Les étés se suivent et se ressemblent de façon récurrente en Occitanie. Dans ce contexte, la société gardoise BRL, présidée par Damien Alary, qui gère le réseau hydraulique régional, s’impose comme un acteur incontournable dans la mise en place de solutions pour moins et mieux consommer la ressource. Son DG, Jean-François Blanchet, livre sa vision dans un entretien à Dis-Leur.

Comment évaluez-vous la sécheresse de cet été 2020 ?

Pour cet été 2020, elle n’est peut-être pas aussi spectaculaire que celle de l’été 2019 (1) mais la sécheresse est une fois de plus d’une grande sévérité en matière de manque d’eau et de grandes sensibilité envers les activités qui en dépendent. Pour l’agriculture, et même sous une certaine forme, les activités liées au tourisme.

Ce manque d’eau revêt quelle importance ?

On l’apprécie au travers de l’état des nappes phréatiques et conséquemment des arrêtés préfectoraux qui sont pris pour limiter certains prélèvements. Dans notre région, on a eu la chance d’avoir des pluies notamment début juin qui ont permis de relativement bien recharger les nappes. Et de faire face à des situations qui auraient pu être davantage critiques.

Les prélèvements pour des usages non essentiels sont pour la plupart interdits. C’est une situation sensible. Le nombre d’années avec sécheresse a tendance à singulièrement augmenter »

Jean-François Blanchet, DG du groupe BRL. ph.BRL

Si on regarde les milieux les plus sensibles, comme c’est le cas dans le département du Gard, dans le secteur du Vidourle, dans le bassin versant de la Cèze, par exemple, on observe des restrictions avec des niveaux d’alerte élevés : les prélèvements pour des usages non essentiels sont pour la plupart interdits. C’est une situation sensible. Le nombre d’années avec sécheresse a tendance à singulièrement augmenter.

Comment s’adapter à cette situation ?

Le premier point, c’est de questionner l’aménagement du territoire : quelles sont les sensibilités des activités quand on les projette dans le futur, à un horizon d’une trentaine d’années. C’est tout le travail des schémas directeurs. Le département du Gard a, par exemple, lancé d’un tel schéma d’eau brute, en phase d’être terminé. C’est pour étudier selon différents scénarios quels seraient les besoins en eau et la manière de les satisfaire. L’autre question c’est de savoir si on a l’eau de nos ambitions. C’est un sujet sensible. Car on observe qu’une partie de la viticulture pourrait, s’il n’y avait pas d’irrigation, à terme, être en régression. Certains cépages qui dépendent d’un apport d’eau pluvial non remplacé pourraient régresser.

« L’irrigation de la vigne : l’équivalent de trois gros orages… »

Il y a à peu près 15 000 hectares de vignes dont les besoins en eau sont satisfaits partiellement par le réseau. Sachant que l’irrigation de la vigne, ça peut aller jusqu’à 1 000 mètres cubes par hectare : cela signifie l’équivalent d’un apport d’eau de 100 millimètres d’eau. C’est l’équivalent de trois gros orages qu’on observait, avant – l’un en juin,  le second en juillet et le dernier en août. Si on regarde d’autres cultures, un hectare de pêchers, par exemple, c’est 5 000 mètres cubes d’eau d’irrigation à l’hectare.

Vignes irriguées. Photo : G&C Deschamps

Le besoin de la vigne est donc cinq fois moins important. Lorsque l’on développe l’irrigation de la vigne, certains disent : « Vous allez épuiser les ressources…! » Eh bien non, c’est un apport de précaution, qualitatif et non quantitatif. Quelle est la situation sur le reste de l’Occitanie ? La sécheresse y a été plus précoce que sur la façade méditerranéenne. Parce que les pluies y ont été moins importantes en début d’été. Et on a pu y voir des « arrêtés sécheresse » pris plus tôt.

Au bout d’un certain temps, cette « course à l’armement » hydraulique aura ses limites ; Donc : avant toute chose, penser économies d’énergie ; à limiter les gaz à effet de serre »

Êtes-vous inquiets, à moyen terme ?

C’est un phénomène extrêmement préoccupant à l’échelle planétaire. Globale. qui exige des politiques à la fois globales mais aussi locales. Des politiques globales qui doivent être à tout prix des mesures d’atténuation. On n’a pas d’autre option que de réduire la vitesse d’augmentation de la température sur Terre. À défaut, c’est une cause perdue : on courra sans arrêt pour contrer des effets, de plus en plus élevés. Et, au bout d’un certain temps, cette « course à l’armement » hydraulique aura ses limites. Donc : avant toute chose, penser économies d’énergie ; à limiter les gaz à effet de serre. Ce sont des éléments que nous introduisons d’ailleurs dans la gestion du groupe BRL. Puisqu’on a comme objectif à l’horizon 2030 d’atteindre à la fois la neutralité carbone mais aussi de devenir un groupe à énergie positive.

« L’eau a longtemps été un sujet clivant. Aujourd’hui, on a dépassé les antagonismes et nul ne peut se l’approprier. Tout le monde se sent concerné… »

JF Blanchet. Ph. Claude Corbier

C’est-à-dire à produire davantage d’énergies renouvelables que nous en consommons pour nos pompages. C’est un objectif que nous fixons avec le soutien de nos actionnaires. On accompagne ainsi des programmes photovoltaïques le long de nos canaux. Nous envisageons des programmes de gestion responsable de forêts et de développement forestiers notamment à proximité du barrage du Mont-d’Orb, à Avène (Hérault). Nous nous sommes engagés à consommer moins d’énergie. Déjà en limitant les fuites d’eau sur nos réseaux : on économise l’eau et les pompages. On a aussi mis en place des systèmes d’optimisation des pompages qui nous permettent d’avoir des moteurs plus efficients. Nous en avons même à vitesse variable pour ajuster la pression au débit injecté au réseau. Au total, on a limité de 10 % notre consommation d’énergie, de l’ordre de 70 gigawatt/heure par an. Nous sommes tous convoqués à agir.

Nous devons être des acteurs de la RSE. L’eau a longtemps été un sujet clivant. Aujourd’hui, on a dépassé les antagonismes et nul ne peut se l’approprier. Tout le monde se sent concerné. L’ensemble des collectivités soutiennent le processus. Ce n’était pas le cas il y a dix ans. Ce fut possible grâce au président Damien Alary, sous l’impulsion de Carole Delga, présidente de la Région Occitanie. C’est important pour passer de l’avenir des possibles, à l’avenir souhaitable et aller vers un avenir désiré.

Où en est Aqua Domitia (2) ?

On est en phase d’ici un an, en 2021, de pouvoir transférer l’eau du Rhône dans le Biterrois et le Narbonnais. Ce qui est une très bonne nouvelle. L’eau du Rhône s’arrête pour l’instant à Frontignan, près de Sète (Hérault). Avec les nouveaux ouvrages, l’eau du Rhône permettra surtout d’y mixer les ressources. L’idée n’est pas d’amener l’eau du Rhône à la place des ressources locales. C’est un complément. À 40 % destinés à l’agriculture et principalement la viticulture ; à 40 % destinés à la production d’eau potable pour le Syndicat du Bas-Languedoc qui rassemble un grand nombre de communes qui sont entre Montpellier et Béziers.

1 200 ha du Minervois bientôt satisfaits

Station Aqua Domitia -Photo : G&C Deschamps

Les 20 derniers pourcent, sont destinés à éviter des prélèvements dans le milieu naturel. On allège la pression sur les milieux sensibles. Il nous reste un maillon que nous sommes en train de préfigurer pour 2022 dans le Minervois pour sécuriser l’apport et permettre des substitutions de prélèvements dans les milieux sensibles, là aussi, en l’espèce un cours qui s’appelle L’Argent Double pour répondre à des besoins agricoles de l’ordre de 1 200 hectares de vignes dans le Minervois qui pourront être satisfaits à partir d’Aquadomitia. Ce ne sera pas l’eau du Rhône dans ce cas mais celle du lac de Jouarres.

Où en est-on du recyclage des eaux usées, est-ce une vraie solution ?

Il ne faut pas considérer, qu’aujourd’hui, développer un territoire, c’est prélever davantage de ressource. L’idée, c’est de beaucoup mieux gérer l’eau et faire appel à des solutions non conventionnelles, comme on dit, dont la réutilisation des eaux usées retraitées. Le principe : que les eaux destinées à la consommation humaine aient une seconde « vie », en se demandant qu’au sortir de la station d’épuration, dès lors que le milieu naturel n’en a pas besoin, n’y aurait-il pas faculté après traitement supplémentaire à réutiliser cette eau ?

La société gardoise exploite un projet pilote inauguré ce 16 juillet 2019. Il permet l’irrigation de 15 hectares de vignes grâce aux eaux usées traitées de Roquefort-des-Corbières. Photo : G&CDESCHAMPS

Cette question se pose avec acuité pour cause de dérèglement climatique. Ce n’est pas un sujet nouveau. Il est développé depuis 50 ans. Mais, en France, on est parmi les pays d’Europe, on est parmi ceux qui réutilisons le moins les eaux usées. C’est dû au fait que nous bénéficions d’une certaine abondance, en moyenne, de cette ressource. Et jusqu’à présent la présence de l’eau sur le territoire n’avait pas rendu nécessaire cette réutillisation qui nécessite quand même des investissements à consentir.

Étude en situation réelle sur trois ans

Aujourd’hui, soit on apprend à se passer d’eau soit on apprend à réutiliser l’eau. On a mis en place une opération à Roquefort-des-Corbières qui n’est pas pilote : on a souhaité être à l’échelle d’une cave coopérative de Cap Leucate (Lire ICI notre article complet sur le sujet). On a décidé d’investir avec l’Agence de l’eau pour répondre aux besoins de 15 hectares. qui permet, avec un stockage puis une filtration fine et un traitement par ultraviolet, de distribuer l’eau dans le réseau d’arrosage. Là, on a voulu tester de façon industrielle un service d’irrigation et le valider sur le plan technico-financier. Combien ça coûte, y compris avec les analyses ? Et quel est le prix à faire payer aux agriculteurs ? Ce gros programme va nous amener à étudier tous les paramètres durant trois ans mais qui est déjà en place et produit ses effets.

Le premier bilan est-il positif ?

Les retours sont très positifs de la part de la profession agricole. On s’efforce d’optimiser les coûts pour industrialiser le processus qui a une forme artisanale aujourd’hui. L’idée est d’en faire procédé éprouvé et qui puisse se monter très facilement pour répondre à la demande, y compris à l’international. Nous accompagnons un certain nombre de collectivités dans cette voie. On travaille sur différents territoires. Notre société d’ingénierie a même mis en place un guide de la réutilisation des eaux usées en Occitanie.

L’idée, c’est de se sentir responsable et donner une deuxième vie et, en même temps, faire des économies d’eau. Ça peut paraître paradoxal mais si on souhaite des aménagements et des activités humaines, elles induisent forcément et mécaniquement une consommation d’eau. Il est donc indispensable que nous ayons – je n’aime pas trop le terme sobriété – une vision responsable des usages. Nous sommes à la fois aménageurs, ingiénéristes, et exploitants de service d’eau ; on a, par ce triptyque, une responsabilité supérieure et il nous appartient d’avoir des solutions et de les promouvoir. C’est ce que l’on fait avec tout le soutien de nos actionnaires : la Région Occitanie, le département, la Caisse d’Epargne, la Caisse des dépôts, etc.

Avez-vous d’autres projets similaires à Roquefort ?

Nous avons des réflexions sur le Narbonnais. Mais on ne peut pas trop en parler ; ce n’est pas encore finalisé avec la collectivité. Mais sur cette bande littorale, il y a des enjeux réels d’économiser l’eau et satisfaire les besoins nouveaux liés au dérèglement climatique. On est en phase de développement.

Station spatiale, Namibie…

C’est aussi un problème de culture et d’image ?

Par nature, et par calcul économique, l’approche est d’abord classique : on a tendance à investir dans les solutions les plus faciles. Les moins coûteuses. Les plus robustes. Dès lors que l’on parle d’eau usée, on est sur un investissement et donc une prise de risque, on est sur une approche d’image (cette eau usée est bien sûr connotée) et il faudra que l’opinion publique évolue. Une fois les analyses faites, il faut les publier.

La station Aristide Dumont sur le site
de Pichegu, commune de Bellegarde
(30), est l’une des pièces maîtresses
du réseau que BRL a réalisée pour
l’irrigation et l’alimentation en eau
des villes et des plaines du littoral,. Photo DRONESTUDIO pour BRL

À partir de là, il n’y aucune raison qu’il y ait des inquiétudes. Toutes proportions gardées, vous prenez la station spatiale européenne, c’est en circuit fermé. Il n’y a pas d’adduction d’eau… Le matin, on l’utilise pour le thé. Elle est recyclée et revient le lendemain matin pour autre chose. Si on prend l’exemple de la capitale de la Namibie, Windhoek, il y a 400 000 personnes qui consomment en eau potable le recyclage des eaux usées de la ville. C’est Véolia qui en est à l’origine depuis le milieux des années soixante. Donc, les procédés fonctionnent. Il n’y a pas de raison que ça ne soit pas accepté.

En France, on a une approche hygiénistes. Parce qu’on est la patrie de Pasteur ; on a une culture forte de l’hygiène publique et c’est bien ! C’est une chance qui a permis des avancées considérables mais cela a amené en contrepoint le fait d’avoir des niveaux d’exigence très très élevés. Des standards sur lesquels il faut que l’on se questionne. Je ne dis pas que c’est bien ou mal. À chaque fois, il faut qu’on innove. C’est mettre de la technologie, de la sûreté, de l’information, de la « data » pour apporter la preuve que c’est suivi, comparé à des normes dans lesquelles on a confiance et, enfin, qu’il y ait quelqu’un pour porter la sécurité.

Une expérience pilote est menée dans l’étang de Thau (3) pour tenter d’anticiper une seconde vague ; est-ce que la crise du covid a suscité des inquiétudes à BRL ?

Comme face à toute crise, on s’est d’abord organisés pour maintenir la continuité du service. Faire en sorte que la crise sanitaire ne porte pas atteinte à nos facultés d’intervention. Cela paraît facile à dire mais quand vous gérez des barrages, un patrimoine valeur à neuf de 2 milliards d’euros, on est amenés à adapter nos processus, segmenter les équipes pour limiter les contacts. De sorte que si l’une d’entre elle est touchée, la seconde puisse intervenir.

Rhône : pas de traces de covid

Sur la qualité de l’eau, il est considéré aujourd’hui que, quand bien même le flux des stations d’épuration contiendrait-ils des éléments du covid, que leur pouvoir de contagion n’est pas démontré d’autant qu’il se dilue dans le milieu naturel à de sfacteurs de puissance très élevé. Nous n’avons retrouvé aucune trace de covid dans les analyses sur les eaux du Rhône que l’on avait prélevées début juin. Dans l’approche de ces phénomènes-là, il faut beaucoup d’humilité en sortant des certitudes absolues. Et assumer ses responsabilités : agir, générer de la donnée quand c’est possible, prendre des précautions.

Retour d’expérience

D. Alary, C. Delga et J.-L. Blanchet. Photo BRL-G. LAMORTE

Donner de l’info et être transparent : pour nous, c’est une attitude essentielle, car l’enjeu, ce n’est pas simplement assurer un service en quantité et en qualité. C’est aussi avoir confiance dans un service. Ça ne se décrète pas, ça se mérite. quand on ne sait pas, on s’organise pour générer de la confiance. Et on en est digne. Il ne faut pas prendre les consommateurs pour des imbéciles.

On peut raisonnablement considérer d’avoir de nouveau, à l’avenir, d’avoir ce type de crise. Au niveau régional ou international. Au niveau de la filière de l’eau, ce qui est important, c’est le retour d’expérience pour tirer des enseignements et être mieux préparer pour l’avenir. Des points positifs et négatifs (circulation d’infos, masques…) Et c’est sur ces éléments-là d’une crise future nous soyons mieux préparés. Au niveau de la filière – qui dispose d’un pôle de compétitivité eau, France Water Team qui réunit les trois précédents -, dont j’assure la vice-présidence et dont le siège national est implanté à Montpellier, ce retour d’expérience est essentiel. Cette crise a été majeure mais pas critique. Elle aurait été critique si, en plus, nous avions eu des indisponibilités en personnels très fortes. Il est fort à parier que, températures montant, nous ayons dans le futur des crises comme celle-là, ou environnementale. Il faut développer la résilience : la capacité de réduire le phénomène en amont et la capacité d’adaptation.

Propos recueillis par Olivier SCHLAMA

(1) Dans l’Hérault, des records de chaleur avaient été enregistrés le 28 juin 2019, avec 46 degrés à Vérargues. La vigne, en plusieurs endroits, avait brûlé sur pieds. Du jamais-vu.
(2) Décidé par la Région en 2012, le programme Aqua Domitia est un projet d’extension du réseau hydraulique régional, permettant la sécurisation et l’adaptation au changement climatique des territoires littoraux de l’Occitanie, situés entre Montpellier et Narbonne. BRL, concessionnaire du réseau hydraulique régional, est l’opérateur qui réalise le projet. C’est un tuyau souterrain de 140 km de long charriant l’eau du Rhône pour alimenter les stations d’eau potable des plates étendues de l’Hérault et de l’Aude. Ainsi que les exploitations agricoles. Débit de transfert : 2 500 litres par seconde. BRL réalise un chiffre d’affaires de 80 M€ (40 % en France, 60 % à l’export) et emploie 250 personnes, dont 75 % en Occitanie.
Avec un objectif multiple : conjuguer la ressource du Rhône avec les ressources locales pour garantir durablement les besoins en eau de ce territoire ; concilier développement économique avec la préservation de l’environnement, en allégeant la pression sur les milieux aquatiques fragiles.
Le financement régional représente 45 % de l’investissement total (221 M€). Les départements de l’Hérault et de l’Aude, le concessionnaire BRL, ainsi que plusieurs agglomérations (dont Hérault MéditerranéeSète Agglopole et Béziers Méditerranée) participent également à ce grand projet.
(3) C’est une expérience pilote qui est menée à Sète et autour du bassin de Thau, comme Dis-Leur vous l’expliquait, Lire la suite… 

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