Nature : « La vieille forêt de Montious, un exemple de piège à carbone »

Le promeneur entre dans un écrin de nature remarquable. Quelque 100 hectares de vieille forêt avec des spécimens de 650 ans semblent vous protéger... Photos : Olivier SCHLAMA

Reportage – avec vidéos – dans la toute nouvelle et 14e réserve naturelle régionale, du massif du Montious, dans les Hautes-Pyrénées, inaugurée mardi, qui recèle des trésors de biodiversité.

Il n’y a de randonnée que dès potron-minet. Quand l’air pur à 9 °C pique les poumons ; quand les orchidées s’éveillent et les animaux s’étirent ; quand le soleil est prêt à gagner sa guerre quotidienne face à une mer de nuages.  Que le silence vous habite de sa sincère bienveillance. À la frontière de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées, depuis le col du Port de Balès, à 1 755 mètres d’altitude, un chemin caillouteux, sélectif, s’enfonce en direction Bordères-Louron, un village des Hautes-Pyrénées noyé dans un camaieux de verts à des kilomètres plus bas. À l’estive du Montné, le mollet grince. Le sourire se déploie quand un cerf aux grands bois nous observe de la rive ouest du lac de Bordères.

Gypaète, rivière, tourbières, écrin préservé…

En direction du lac de Bordères en plein coeur du massif de Montious. Photo : Olivier SCHLAMA

Plus tard, l’herbe mouillée lèchera les chaussures ; les recommandations des gendarmes – qui étaient aussi présents pour prévenir une manifestation anti-ours qui n’aura pas lieu même si les autochtones évoquent la présence pesante d’un plantigrade slovène Goiat pour ses supposés ravages carnivores – qui accompagnent cette méharée hétéroclite ne sont pas de trop.

« Accrochez-vous à ce que vous pouvez, rochers, plantes, ça glisse en certains endroits… », ont-ils largement prévenu au moment de la descente, parfois technique, jusqu’au lac de Bordères. Vrai : certains en feront les frais, comme la vice-présidente de la Région Occitanie, la Catalane Agnès Langevine, candidate malheureuse aux municipales (EELV) à Perpignan, qui se relèvera de sa chute pédestre sans mal et qui lui donnera l’occasion d’admirer un magnifique gypaète qui tournoie avec élégance. Passée une rivière, on entre pleinement dans la 14e réserve naturelle régionale (RNR) que l’élue a inaugurée ce mardi sous un ciel céruléen. Un écrin préservé. Seul au monde. Un monde qui ne veut pas de la fin d’un monde. Comme les deux autres de ce département celles du Pibeste-Aoulhet et d’Aulon et les 13 autres d’Occitanie (1).

« On ne trouve le potamot à feuilles de graminées que dans quelques lieux ; ici, c’est la plus importante colonie des Pyrénées… »

Photo : Olivier SCHLAMA

Agnès Langevine représentait Carole Delga, souffrante. Au lac de Bordères, des scientifiques du Conservatoire botanique national des Pyrénées ont découvert le rarissime Potamot à feuilles de graminées dont la population vernaculaire est la plus importante des Pyrénées. « On ne retrouve cette plante aquatique que dans quelques lieux ; ici, c’est la plus importante des Pyrénées », s’en émerveille l’inventeur.

L’Occitanie, première région de France en surface protégée par des réserves naturelles régionales

Cette réserve, de 1 590 mètres à 2 171 mètres d’altitude, s’étale sur 739 hectares dont 173 d’exceptionnelles vieilles forêts. Autour, ce ne sont que zones humides, tourbières, sapinières, landes, falaises froides… Tout un réservoir de biodiversité rare. Avec cette 14e réserve, l’Occitanie préserve ainsi 12 286 hectares de nature, ce qui en fait « la première région de France en surface protégée par des RNR », a souligné Agnès Langevine. L’élaboration du cahier des charges de cette réserve s’est faite en plusieurs années grâce à de nombreux scientifiques, notamment de l’Université Paul-Sabatier de Toulouse et l’association Nature Occitanie – 800 adhérents et 23 salariés – rayonnant notamment sur l’ex-Midi-Pyrénées de Toulouse à Bagnères de Bigorre et qui en a désormais la gestion. En partenariat entre la mairie de Borderes-Louron et la Région Occitanie. Grâce à une enveloppe de 85 000 € annuels, cette dernière financera le poste de directeur et des investissements nécessaires, comme le balisage. Chaque année, la collectivité débourse 1,2 million pour faire vivre ces 14 réserves qui en comptera une quinzième en 2021 avec la réserve de Camargue, qui sera multisites.

Territoire à multiples enjeux

Durant la marche, certains élus charrient ceux du coin sur l’opportunité de créer une route en pleine forêt ou d’exploiter l’eau du lac… Une façon de conjurer la menace et de consolider en creux la volonté commune d’une préservation forte. « Les enjeux de ce site sont multiples », explique Geoffrey Grezes de Nature Occitanie, qui gère déjà la réserve régionale Confluence Garonne-Ariège. Clairières, ruisseaux, crêtes, tourbières… « Ce massif rassemble le milieu typique des Pyrénées », décrypte-t-il. Au niveau des espèces animales, on y trouve des chouettes de Tengmalm, perdrix grise, murin d’Alcathoe, le grand tétras, cerfs, ou encore le fameux desman des Pyrénées, petit mammifère semi aquatique, en voie d’extinction, dont Dis-Leur vous a déjà parlé, des champignons, de la flore, des orchidées, des lichens remarquables, listère cordée, droséra à feuille ronde, ramondie des Pyrénées, etc. Au total, on a inventorié 312 espèces de flore.

Photo : Geoffrey Grezes

« Le maintien du pastoralisme est important pour entretenir ces espaces », est intervenu justement Henri Jammes, maire de Bourg-d’Oueil, village mitoyen, éleveur de quelque deux mille moutons qui viennent parfois manger l’herbe à ras. Rien de mieux pour prévenir les feux de forêts. Car la menace est réelle : la veille, Maryse Beyrié, maire de Vielle-Aure (qui a réussi à équiper son village au pied du Plat d’Adet de façon intelligente et remarquable, nous y reviendrons) et vice-présidente du conseil départemental des Hautes-Pyrénées, s’était d’ailleurs émue d’une dizaine de feux de campements sauvages près de ce massif. Heureusement sans conséquence.

Un arrêté contre l’exploitation forestière

Photo : Olivier Schlama

Parmi les autres défis le tourisme bien évidemment. « Même si cela est interdit, les gens se baignent dans ce lac comme dans les autres lacs de montagne, maugrée Joffrey Grezes. Le tourisme, oui, mais très raisonné. « On craint par exemple que les crèmes solaires entrent en conflit avec la flore, fragile. Et puis, confie-t-il, la mairie de Bordères-Louron a pris un arrêté rare : celui d’interdire l’exploitation de la vieille forêt. Nous craignions que l’Office national des forêts (ONF) n’ait l’idée d’exploiter ici le bois, notamment par des procédés techniques innovants comme le dirigeable. » Sa collègue, Sophie Maillé, complète : « L’ONF, d’après ce que l’on sait, envisage d’aller exploiter des vieilles forêts qui ne l’ont pas été parce moins accessibles par définition. Ils se sont positionnés pour les Pyrénées, la Guyane etc. L’idée, c’est de prélever le bois par dirigeable mais comme il faut un contre-poids, ils réfléchissent à larguer à la place en pleine montagne du sable ou de l’eau à la place du bois…! » (2)

Deux zones de protection dont une renforcée où l’on ne pourrait pas fureter en forêt

Ce massif a une vocation « conservatoire », certes, avec une fonction « éducative et pédagogique qui se fera d’elle-même. » C’est pour cela, précise Geoffrey Grezes, que cette réserve naturelle est divisée en deux : d’un côté, on pourra facilement s’éloigner du sentier balisé pour aller fureter en forêt ; la zone de protection renforcée, elle, sera, sinon interdite, du moins fera l’objet de davantage de restrictions : pas de feu, et impossible de grenouiller en forêt… « Cette réserve peut être un formidable support scientifique particulier pour étudier de près des thématiques comme le réchauffement climatique… »

Des spécimens d’arbres vieux de 650 ans…

Photo : Olivier Schlama

La rando peut se poursuivre jusqu’au coeur de la réserve naturelle où trônent d’imposants spécimens d’arbres vieux de 350 ans, 450 ans voire de 650 ans. Une forêt à la fois imposante et bienveillante. « Qu’est-ce qu’une vieille forêt ? C’est une forêt qui n’a subi aucune intervention de l’homme pendant au moins un siècle ; qui connaît un cycle sylvigénétique de 300 ans ou 400 ans découpée en cinq phases, une sorte de boucle de vie qui va jusqu’à la régénération : quand un arbre est proche de mourir, il se met à faire beaucoup de petits… » 

25 % de la biodiversité locale dans les gros bois morts

Le diamètre des troncs de ces sapins et autres résineux vont de 70 centimètres à 100 centimètres. Le doyen mesure, lui, 1,80 mètre de diamètre. Il faut que l’on trouve dans ces forêts de gros ou très gros bois morts qui sont le siège d’une biodiversité très rare, des organismes saproxyliques, coléoptères et champignons en tête, qui représentent « 25 % de la biodiversité locale ». En résumé, ces forêts peuvent servir de modèles ailleurs pour fixer paramètres et règles d’exploitations forestières et renforcer les règles de conservation. Et pour mieux s’adapter au changement climatique. Ce patrimoine est un bien rare. Car, contrairement à ce que l’on pourrait penser, « ces forêts n’ont aucun statut dédié ! D’où l’importance de l’arrêté municipal d’en interdire l’exploitation. Ces vieilles forêts représentent à peine 4 % des 11 600 hectares de forêts pyrénéennes et beaucoup moins des forêts d’Occitanie », spécifie Sophie Maillé. 

Le conseil régional porte le projet de favoriser l’acquisition d’une vingtaine de forêts en Occitanie. Ce sont de formidables pièges à carbone très utiles dans la lutte contre le réchauffement climatique… »

Photo : Olivier SCHLAMA

Et une spécialiste de la biodiversité au conseil régional d’ajouter : « Le conseil régional porte le projet de favoriser l’acquisition auprès de propriétaires privés une vingtaine de forêts en Occitanie. » Le Conservatoire des espaces verts ou Nature Occitanie pourraient les acquérir avec l’aide financière de la Région. « Ce sont de formidables pièges à carbone très utiles dans la lutte contre le réchauffement climatique ; du fait de leur âge, elles ont un très important système racinaire. Les tourbières aussi. En revanche, elles peuvent relarguer de grandes quantités de gaz carbonique si on perturbe le milieu ou, pire, si on arrache les arbres centenaires… »

Certains disent que je cautionne la réserve de Bordères pour faire ce que je veux du reste de la vallée. C’est inadmissible… »

Michel Pélieu, président des Hautes-Pyrénées

Au moment des discours, Michel Pélieu, le président du département des Hautes-Pyrénées et élu de la vallée a tenu à mettre à distance ses détracteurs : « Certains disent que je cautionne la réserve de Bordères pour faire ce que je veux du reste de la vallée. C’est inadmissible. L’ensemble de la vallée du Louron est même bien protégée : nous avons un Plu qui couvre l’ensemble. Je suis pour une écologie de progrès pas pour une écologie de marche arrière… »

« Il nous faut une écologie de solution pour nous adapter au réchauffement climatique… »

Agnès Langevine, vice-présidente EELV de la Région
Photo : Olivier SCHLAMA

Pour sa part, Agnès Langevine, 3e vice-présidente de la Région chargée de la Transition écologique et énergétique et de la biodiversité, a insisté façon sylvothérapie : « Le covid va relancer davantage le goût pour la nature et nous aider à lutter contre le changement climatique. Il y a quelques jours, la température est montée à 54°C en Iran et on annonce une nouvelle canicule en France d’ici quelques jours, pouvant s’approcher de celle de 2003 dans sa longueur. Il nous faut une écologie de solution pour nous adapter. »

Et d’ajouter : « Ces classements en réserves naturelles c’est un volet très important du plan Arbres qui consiste à replanter 230 000 arbres par an – autant que de lycéens – durant le mandat. Et surtout de ne plus en détruire. Ce sont des formidables pièges à carbone. Pour aller plus loin sur le réchauffement climatique, nous avons donc acté un plan d’acquisition d’une vingtaine de vieilles forêts en Occitanie. Cette lutte a plusieurs autres visages. Le changement de modèle que nous voulons impulser, le green new deal (en bon français…) va connaître un acte 2 en novembre avec des actions dans le thème de la santé et des transports. L’alimentation représente un quart de notre empreinte carbone. « 

De Bordères-Louron, Olivier SCHLAMA

👉 Ici, une Vidéo de la réserve du massif du Montious 

👉 Une autre vidéo Éloge des vieilles forêts réalisée par le Parc national des Pyrénées.

👉 À lire aussi le travail du Groupe d’études des vieilles forêts pyrénéennes (GEVFP).

(1) Les 14 réserves naturelles régionales : Marais de Bonnefont (Lot), Confluence Garonne-Ariège, Massif du Pibeste-Aoulhet, Aulon, Massif du Montious, Massif Saint-Barthélémy, Nyer (Pyrénées catalanes), Sainte-Lucie,  Cambounnet sur le Sor, Côteaux du Fel, Combe Chaude, Gorges du Gardon, Scamandre, Mahistre et Musette.

(2) Mercredi 2 septembre 2020, Sophie Maillé, chargée d’études animation territoriale-forêt de Nature en Occitanie tient à préciser : « L’ONF s’est bien officiellement engagé au niveau national dans des investissements sur ce moyen de débardage dans des sites difficiles d’accès voire inaccessibles. http://flying-whales.com/fr
Les vieilles forêts Pyrénéennes sont effectivement en grande partie dans des terrains difficiles d’accès, mais nous n’avons pas connaissance de projet d’exploitation dédiés de ces forêts via le dirigeable.

En tant qu’association naturaliste, nous pouvons en effet craindre de potentiels impacts sur les vieilles forêts Pyrénéennes, les forêts refuges d’espèces et de très rares petites vallées perchées non pénétrées mais nous travaillons en amont des projets avec cet Établissement public et les propriétaires, au cas par cas, aussi, nous n’avons pas connaissance d’engagement ni de projets de leur part dans les Pyrénées et encore moins en Guyane.

Ce n’est pas non plus l’ONF qui réfléchit à « larguer à la place en pleine montagne du sable ou de l’eau à la place du bois »
Nous nous questionnions simplement sur les méthodes techniques de contre-poids (sable, eau, autres matériaux…?)
Nous nous questionnions aussi sur la possibilité du déploiement d’une telle méthode dans des terrains de montagne comme les Pyrénées (aérologie complexe, forte pente et érosion etc), aussi, nous avons émis l’idée que de tels investissements concerneraient peut-être plus des territoires comme la Guyane où là aussi les conditions sont difficiles d’accès. »

NDLR. La rédaction de Dis-Leur ! prend acte de cette réaction presqu’un mois après la parution du reportage sur la réserve naturelle du Montious. Et maintient l’intégralité des propos rapportés. Sophie Maillé évoque un quiproquo. Dont acte.

 

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