Allain Bougrain-Dubourg : « On doit être fiers de nos aigles de Bonelli autant que de la Joconde ! »

Allain Bougrain-Dubourg, président de la LPO. Photo : Michel Pourny.

Dans une interview à Dis-Leur ! le président de la Ligue de protection des oiseaux (LPO), Allain Bougrain-Dubourg évoque l’opération estivale À Vol d’Oiseaux, déjà un succès, visant à faire (re)découvrir nos trésors naturels au grand public et la situation dramatique de la biodiversité en France.

Quel est le but de l’opération À Vol d’oiseau, qui consiste cet été à organiser des visites sur des sites remarquables partout en France ? (1)

On l’a lancée pour la première fois cette année suite au déconfinement et au fait que beaucoup de Français ne quitteraient pas le territoire cet été pour aller à l’étranger comme les années précédentes. Et, par conséquent, on a voulu valoriser les sites les plus admirables. C’est l’occasion de montrer que la France est un pays tout à fait remarquable : c’est le premier pays d’Europe à avoir une biodiversité en termes d’oiseaux, batraciens et de mammifères aussi remarquable.

On est convaincus que la faune sauvage, il faut la faire apprécier et il faut que le grand public s’empare de ce patrimoine naturel au même titre qu’il est fier de son patrimoine culturel »

Une sortie dans les Salin d’Hyères (Var) organisée par la LPO de Paca. Ph DR.

C’est dû à sa situation géographique qui conjugue à la fois des zones humides, des montagnes, des grandes  forêts, le désert de la Crau (proche de la Camargue), etc., que sais-je encore. Il y a une diversité de milieux tout à fait exceptionnelle qui fait de notre pays une terre d’accueil pour la faune formidable. On est convaincus que la faune sauvage, il faut la faire apprécier et il faut que le grand public s’empare de ce patrimoine naturel au même titre qu’il est fier de son patrimoine culturel. On doit être fiers de nos aigles de Bonelli autant que de la Joconde !

Parmi les sites remarquables, vous pensez à la Camargue, notamment et aux étangs littoraux ?

La Camargue, bien sûr, haut lieu de biodiversité et de zones humides et aux lagunes, très importantes.

C’est la maltraitance à l’égard de la planète, particulièrement des forêts et des animaux, qui a conduit certains lieux à devenir des bouillons de culture favorables à l’émergence de pandémies »

Faites-vous le lien entre la pandémie de covid-19 et les mauvais coups faits constamment à la nature ?

Allain Bougrain-Dubourg. Ph. Michel Pourny;

Le lien est avéré, notamment les scientifiques, notamment ceux de l’IPBES, l’équivalent du Giec pour le climat et qui réunit les experts mondiaux de la biodiversité. En résumé, c’est la maltraitance à l’égard de la planète, particulièrement des forêts et des animaux, qui a conduit certains lieux à devenir des bouillons de culture favorables à l’émergence de ce genre de pandémie. J’ai filmé dans le monde entier, à Taïwan, en Chine, au Bénin, Cameroun, Amérique du Sud… Ces marchés de la mort avec ces animaux agonisants, ces animaux fantômes… Et quand on voit ça, on réalise que, encore une fois, c’est un bouillon de culture. C’est valable aussi pour les élevages intensifs industriels, ou même familiaux quand les animaux ne sont pas gardés dans de bonnes conditions.

Je n’aime pas cette idée que la nature reprend ses droits. L’objet ce n’est pas tant que chacun ait des droits dans son « camp » mais que l’on instaure une heureuse cohabitation, permettant à la nature de s’épanouir au mieux »

Pendant le confinement, on a vu des requins dans des ports ; d’avantage d’oiseaux autour de nous ; on a dit alors que « la nature reprenait ses droits »… Qu’en pensez-vous ?

L’engouement envers la nature, les animaux, les oiseaux est incontestable et on ne soupçonnait pas son potentiel. Quand on a lancé l’opération Confinés mais aux aguets, qui consistait à demander aux citoyens français, depuis leur balcon, leurs fenêtres ou leur jardin, d’observer les oiseaux et de nous en faire des retours, eh bien a eu pas loin de 900 000 retours. C’est colossal. Par ailleurs, on a constaté que les gens s’étaient mis à écouter le silence et le chant des oiseaux. Ils éveillaient leurs sens pour communier avec la nature, même à distance.

Observateurs de la LPO dans la réserve naturelle des Partias. Ph. Benjamin Kabouche

Par ailleurs, je n’aime pas cette idée que la nature reprend ses droits. L’objet ce n’est pas tant que chacun ait des droits dans son « camp » mais que l’on instaure une heureuse cohabitation, permettant à la nature de s’épanouir au mieux. C’est globalement ce qui s’est passé : la nature a occupé un espace laissé vacant. C’est pourquoi j’avais demandé à la ministre Emmanuelle Wargon, avant le déconfinement, que l’on puisse faire un état des lieux, notamment sur le littoral. Jamais dans l’histoire proche de l’humanité le littoral n’avait jamais autant reçu l’empreinte de l’homme.

L’idée c’était de voir si la végétation avait reconquis les dunes ; si les espèces d’oiseaux s’étaient installés, etc. Pour voir comment la nature réagissait. Cela nous a permis d’identifier des sites sensibles. Il ne s’agit pas de les interdire aux humains mais de dire : attention,  là il y a des espèces comme le gravelot à collier ininterrompu, entre autres, présent dans les lagunes méditerranéennes. On a constaté également qu’il y a eu, dès le déconfinement, beaucoup de communes où il y avait un élagage extrêmement préjudiciable en pleine période de nidification ; on a rappelé le droit à ces communes : l’élagage est interdit de mars à juillet.

Les espèces emblématiques, comme les vautours, castors, cigognes, faucon pèlerin, etc. elles ont retrouvé une situation satisfaisante. En revanche, la nature de proximité, dite ordinaire, a été très affectée. Elle est en déclin dramatique »

Comment va la biodiversité en France ?

Je suis membre du Conseil économique social et environnemental où je travaille sur une saisine du bilan de la loi sur la biodiversité de 2016 qui s’appelait pompeusement la loi de « reconquête ». En bien, quatre ans après, non seulement on n’a pas reconquis mais on assiste à un déclin dramatique. Les espèces que l’on va appeler emblématiques, comme les vautours, castors, cigognes, faucon pèlerin, etc. elles ont retrouvé une situation satisfaisante. En revanche, la nature de proximité, dite ordinaire, a été très affectée. Elle est en déclin dramatique. Il y a une perte dans les familles d’insectes, d’oiseaux.

Que prônez-vous pour aller vers cette reconquête ?

On connait les causes. On connait les solutions. Maintenant, il faut du courage et de la détermination de la part des décideurs. C’est ce que j’espère de la part de Barbara Pompili, la nouvelle ministre, la nouvelle ministre de la Transition écologique. Parmi les premières causes qui affectent la biodiversité, il y a l’agriculture intensive, avec son cortège de produits chimiques dont il faut en finir et d’ailleurs rejetés par les consommateurs. Et il y a aussi l’artificialisation des sols. Le béton et le bitume gagnent pas loin de 60 000 hectares par an dans notre pays. C’est dramatique.

Chasse à la glu : l’Europe met la France en demeure

Sortie dans les Salins d’Hyères (Var). Ph : LPO Paca

Il y a aussi, bien sûr, le réchauffement climatique et beaucoup d’autres raisons, y compris des chasses scandaleuses dites traditionnelles qui affectent des espèces protégées comme la chasse à la glu dans le Sud de la France (pratiquée dans les Alpes-de-Haute-Provence, Alpes-Maritimes, Bouches-du-Rhône, Var et Vaucluse, elle consiste à badigeonner une branche d’arbre avec de la colle et une fois l’oiseau pris au piège, le chasseur peut lui tirer dessus…Ndlr). On est le dernier pays d’Europe à tuer de cette manière les oiseaux, sans aucune sélection, par ailleurs. Et l’Europe vient de mettre la France en demeure d’arrêter cette pratique.

Que peut faire le citoyen, à part de venir observer et montrer son intérêt pour la nature ?

Il faut qu’il indique à son élu local qu’il n’est pas d’accord avec cette pratique. Les élus y sont sensibles…

Pas mal de maires Verts ont été élus dans les grandes villes, notamment ; cela change-t-il quelque chose ?

Des salins… Ph LPO

C’est un signal. Si les Verts sont passés dans plusieurs grandes villes, c’est que le mouvement est revenu à ses fondamentaux. Ils ont parlé de la santé, de l’environnement, de l’alimentation… Des choses qui touchent quotidiennement les citoyens.

Vous participez à cette idée de référendum pour les animaux avec d’autres associations, pourquoi ?

C’est une initiative prise par de gros entrepreneurs et par le journaliste Hugo Clément. (2) C’est une façon de donner une nouvelle dimension à l’attention que l’on doit donner au bien-être des animaux. En clair, il n’est plus acceptable de continuer à maltraiter les animaux alors que l’on peut faire autrement. Des pays européens nous montrent qu’il y a d’autres techniques envisageables. La manière dont on exploite les animaux, notamment dans les élevages, les cirques ou ailleurs, n’est plus acceptables en ce 21e siècle. Le grand public doit se manifester. À chaque fois qu’il y a des sondages, celui-ci pour une évolution. On le voit dans ce qu’il consomme. C’est une proposition de plus pour une prise de conscience qui s’impose.

Propos recueillis par Olivier SCHLAMA

  • (1) L’opération À Vol d’Oiseau invite – le plus souvent gratuitement – à la découverte de la biodiversité en France métropolitaine.« Nous avons enregistré des réservation sà nos sorties estivales pendant le confinement », confie ainsi Magali Colliard, présidente de LPO Paca.« Après des mois de confinement à contempler avec enthousiasme les mésanges du jardin, il est bien normal de vouloir retrouver les grands espaces et s’émerveiller devant la nature sauvage en apprenant à mieux la connaître, la respecter et la préserver. » Découvrir à vélo une réserve naturelle en Charente-Maritime, entouré de cigognes et de hérons, de compter les colonies de guêpiers sur les bords de Loire, d’identifier les espèces de chauves-souris grâce à un détecteur d’ultrasons, d’approcher une colonie de fous de Bassan en Bretagne ou d’écouter le hululement du Hibou grand-duc sous un ciel étoilé dans l’Aude ou parcourir les 20 km le circuit de la digue à la mer en Camargue ? Pour cela il suffit de s’inscrire aux sorties nature organisées à travers toute la France par les associations locales de la LPO.
  • (2) Cette initiative de référendum pour les animaux, qui trouve un large écho, vise à obtenir des pouvoirs publics l’interdiction de l’élevage en cage, l’élevage d’animaux pour leur fourrure, l’élevage intensif, la fin de la chasse à courre, celui des spectacles avec animaux et la fin de l’expérimentation animale.

Nature, animaux : c’est sur Dis-Leur !