Montagne : L’ONF veut exploiter des forêts par… dirigeables !

Illustration : Flying Whales.

Cela n’a rien de farfelu : un aéronef de 150 mètres de long pouvant faire décoller 60 tonnes de bois en un seul vol est à l’étude. Quelque 80 000 mètres cubes de bois dans les Pyrénées sont susceptibles d’ici 2025 d’être transportés ainsi par la voie des airs, grâce à un dirigeable conçu près de Bordeaux.

On pensait la courte histoire des transports en dirigeables, commencée au début du XXe siècle pour s’écourter en 1937 avec la catastrophe du Hindenburg, envolée à jamais, en même temps que ce monstre des airs, un engin de 230 mètres de long. C’était sans compter avec ce mode de transport qui défie les lois physiques et qui retrouve un intérêt grandissant. La société Flying Whalles (baleines volantes), basée à Laruscade, près de Bordeaux, en Aquitaine, en a même fait sa spécialité. L’un de ses clients potentiels, l’ONF, n’y voit que des avantages pour exploiter certaines forêts inaccessibles à ce jour.

La philosophie d’un gestionnaire public est de ne jamais « taper » dans le capital

Didier Pischedda. Ph. DR

« La philosophie d’un gestionnaire public est de ne jamais « taper » dans le capital. » Didier  Pischedda, du département commercial bois de l’ONF, veut parler des 10 à 11 millions de mètres cubes coupés chaque année par l’ONF à comparer avec les 16 millions à 19 millions de mètres cubes de bois issus des forêts publiques qui poussent chaque année en France. Pour l’ensemble des forêts françaises, cet accroissement annuel ou production biologique est de l’ordre de 88 millions de mètres cubes, selon l’IGN 2020. C’est donc bien d’une gestion durable que revendique l’opérateur. « On est dans une gestion durable. On replante si besoin ou on utilise la régénération naturelle », dit-il. À propos des vieilles forêts, considérées comme d’incomparables pièges à CO2, comme celles devenues réserves naturelles à l’image du massif de Montious dans les Hautes-Pyrénées,

On n’est pas là pour exploiter des forêts anciennes ou primaires. Ce genre de forêt, bien sûr que nous n’y toucherons pas »

Didier Pischedda, de l’ONF

Didier Pischedda se veut rassurant : « On n’est pas là pour exploiter des forêts anciennes ou primaires. Ce genre de forêt, bien sûr que nous n’y toucherons pas. Ce genre de forêt fait souvent partie d’une réserve naturelle. Il n’y a aucune crainte à avoir… Le sujet c’est : dans le cadre d’une gestion classique de forêt en montagne, sans pistes et avec des coûts très importants d’accès à cette ressource, on se pose la question du dirigeable. Notre intérêt c’est de faire de la gestion durable avec un moindre impact qu’un tracteur forestier. »

Didier Pischedda recontextualise : « Même si cela pouvait être un peu farfelu au début, en y réfléchissant bien, on s’est dit que c’est outil intéressant. Notre intérêt date de 2012, le directeur actuel de Flying Whales (FW) et celui de l’ONF se connaissaient. Ce dirigeable nous servirait dans des zones de montagne inaccessibles où il y a peu de dessertes forestières. On a, certes, une autre alternative : le débardage par câbles aériens mais il n’existe que très peu d’entreprises à l’échelle française. Dans les Pyrénées, par exemple, il en reste deux dont une qui ne travaille presque jamais en montagne. »

« Quelque 80 000 mètres cubes potentiellement transportables par dirigeable, sachant que l’on n’a pas encore ajouté les mètres cubes côté Pyrénées-Orientales »

Le spécialiste ajoute : « Le dirigeable permettrait d’amener directement le bois dans un parc à grumes d’une scierie. On évite ainsi toute la partie transport par routes. Là dessus, Flying Whales, qui était une start-up, a pris de l’ampleur avec le plan de relance sous Sarkozy, a obtenu de l’argent via le fonds de recherche pour l’aéronautique et d’autres pays se sont intéressés à cette solution, à l’instar de la Chine, qui est carrément entrée au capital de FW. Ils ont ensuite assemblé toutes les compétences nécessaires pour pouvoir concevoir et construire une telle machine. Nous intervenons dans la réflexion de conception. Un dirigeable, ce n’est pas un avion. On est habitués aux hélicoptères. Là, c’est très sensible aux conditions aérologiques, s’il y a du vent de travers, etc. »

En France et en Occitanie, ajoute Didier Pischedda, « nous réfléchissons aux chantiers potentiels qui pourraient, dans l’arc alpin et dans l’arc pyrénéen, bénéficier de ces dirigeables. On a commencé à lancer, en 2019, des estimations : sur le nombre de machines dont FW aura besoin à terme sur le territoire national ; mais aussi sur la Corse ou la Guyanne où il y a du bois à exploiter mais pas de pistes forestières. Ou quand il y a des pistes, c’est très compliqué à entretenir ». S’agissant des Pyrénées, « il y a des massifs, en pente, sans pistes, que nous aimerions exploiter de cette façon-là. Quelque 80 000 mètres cubes potentiellement transportables par dirigeable, sachant que l’on n’a pas encore ajouté les mètres cubes côté Pyrénées-Orientales. On sait comment marchent un tracteur ou un hélicoptère. Pour cette machine-là, pratiquement, on ne le sait pas encore. On saura en 2024. »

300 tonnes par journée en cinq allers-retours

Un dirigeable a besoin de 60 tonnes de lest pour faire décoller 60 tonnes de bois. Ce lest il devra être largué. « Il relarguera de l’eau. Attention, cela correspond à seulement deux camions de pompiers. » Ça fonctionne comme un sous-marin mais en stationnaire en l’air. Une fois que des opérateurs auront coupé les arbres, « soit deux câbles descendront jusqu’au sol pour remonter les grumes ; soit ce sera un grappin automatique que l’on pourrait déplacer au-dessus des arbres coupés avec un système de soufflerie »...

En tout cas, l’idée c’est de faire entre quatre et cinq allers-retours dans la journée. Ce qui représente 60 tonnes à chaque voyage, donc 300 tonnes dans la journée.  Ce sont des massifs en pente qui pourraient être exploités par dirigeables. Ou, dans les Alpes, des massifs « en plateau ». Dans les Alpes, on est, tout confondu, entre 30 000 et 40 000 mètres cubes à exploiter. Au total, sur l’ensemble des massifs, on aurait besoin de trois à cinq dirigeables. On ne connaît pas non plus encore le coût du recours aux dirigeables. On a donné à FW un seuil. Et puis on ne sait pas ce que seront les marchés du bois d’ici 2025. »

Le premier vol est programmé pour 2023. Parmi nos clients, il y a RTE qui a besoin de solutions faciles pour transporter ses poteaux de lignes à haute tension et aussi des fabricants d’éoliennes… »

Michèle Renaud, directrice commerciale de Flying Whales

Directrice commerciale de Flying Whalles, qui a beaucoup de partenaires industriels, Michèle Renaud explique qu’en 1937, le dirigeable Hindenburg « utilisait de l’hydrogène comme gaz porteur parce qu’il y avait un embargo sur l’hélium, gaz neutre, à cause de la fabrication de l’eau lourde en vue de la conception des bombes atomiques ». Le néophyte peut s’imaginer que l’on sait à peu près tout du dirigeable. Si peu, en fait.

Surtout que ce que prévoit de construire Flying Whalles change de paradigme : « Avant, c’était des dirigeables, y compris transatlantiques, transportant des passagers. Nous c’est un dirigeable-cargo grand comme deux A 380 mis côte-à-côte, environ 150 mètres de long. Les matériaux ont beaucoup évolué : ils sont plus légers et plus résistants, en fibre de carbone par exemple. Les trois-quarts de nos 100 salariés sont des ingénieurs qui travaillent à modéliser et produire des études. » Pour répondre à des questions cruciales : quelle quantité de gaz faut-il prévoir par mission ; comment on charge le bois ou autres, à raison de 60 tonnes à emporter par voyage ; comment on l’arrime…

Illustration : Flying Whales.

« Le premier vol est programmé pour 2023, confie encore Michèle Renaud. Parmi nos clients, on peut compter RTE qui a besoin de solutions faciles pour transporter ses poteaux de lignes à haute tension ; cela peut-être également des fabricants d’éoliennes dont les composants, comme les pales sont de plus en plus grands. » La société a basé son bureau d’études à Suresnes (Haut-de-Seine) et son usine à Laruscarde. C’est une société « à capitaux majoritairement français chapeautée par une holding avec acteurs privés et publics, dont la Région Aquitaine, ainsi que deux autres actionnaires minoritaires : le gouvernement du Québec qui recherchait justement des solutions comme la nôtre, et la société Avic Aéronautique. » 

Le bois est une matière première dont les prix sont fixés au niveau mondial. Vendu sur pied, pour la construction par exemple est « une somme de soustractions (coût de sciage, de transport, etc.), précise Didier Pischedda. Ce qui reste c’est le prix du bois. Actuellement, beaucoup de bois, sur des centaines de millions de mètres cubes en Europe, sont attaqués par les scolytes, un insecte ravageur. On a d’autres problématiques avec le dérèglement climatique, notamment sur le sapin. Nous vendons ce bois aux scieries. Il part à la construction pour des portes, fenêtres, etc. La partie avec des défauts sert à la fabrication de panneaux de particules ou de papier. Dans les Pyrénées, nous exploitons, entre autres, sapins, épicéas et hêtres. Sur l’ensemble de la France, nous avons une centaine d’essences commercialisées. »

Olivier SCHLAMA

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