Pyrénées : Ces stations qui montrent la voie du tourisme « 4 saisons »

Au Puigmal, Carole Delga, a inauguré, raquette aux pieds, la nouvelle version de cette station. Exemple unique de diversification pour moins dépendre du tout-ski. En Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées, les collectivités lancent aussi ce pari depuis 2018. Les P.-O., elles, mènent une étude sur la complémentarité des neuf stations du département. Ces stations de moyenne montagne semblent plus résilientes face au changement climatique et plus à même à répondre au désir des familles de vivre l’expérience montagne.

Une neige incertaine inégalement répartie ; la crise du covid qui cloue au plancher les remontées mécaniques ; bars et restaurants toujours fermés qui, avec les loueurs de skis, dépriment… Les stations de sports d’hiver vivent un cauchemar. Mais c’est peut-être le moment d’une revanche pour les stations de moyenne montagne. Elles qui étaient davantage habituées à encaisser les coups de flamme du réchauffement climatique et de la concurrence des grands domaines skiables ont déjà engagé une transformation ces dernières années en diversifiant leurs activités pour ne plus dépendre totalement du tout-ski. C’est le cas dans le massif des Pyrénées où l’enjeu est simple : nos 43 stations de montagne génèrent quelque 20 000 emplois (1). Et luttent déjà depuis des années contre cette foutue dépendance au tout-ski. Et s’en sortiraient mieux que les grandes stations.

Le Puigmal, station tenue pour morte en 2013

Traditionnellement, en moyenne montagne on ne s’y rend plus pour seulement chausser des skis. Il n’y a qu’à voir comment les stations des Pyrénées communiquent : sur le grand air, le dépaysement, la qualité de l’environnement. En un mot : l’expérience montagne ! C’est le pari clair pris par la Région Occitanie. La collectivité vient de ramener à la vie une station emblématique, le Puigmal, dans les Pyrénées catalanes, face à Font Romeu, qui tutoie presque les 3 000 mètres, et qui était tenue pour morte après sa faillite retentissante (9 M€ !) et sa fermeture en 2013. Jadis, elle était très fréquentée, y compris par de très bons descendeurs.

Trail, VTT, ski de randonnée et marche nordique

Près de huit ans après, lundi 21 décembre, la présidente de la Région, Carole Delga, a inauguré, sourire aux lèvres, la nouvelle version de cette station, raquettes aux pieds et s’essayant au tir de biathlon avec le père du champion Martin Fourcade. Cette station a donc rouvert sur le principe d’une station quatre saisons, dédiée désormais au trail, au VTT, au ski de randonnée et à la marche nordique. L’accès y est gratuit ! La Région a investi massivement. La société Rossignol a été retenue via un appel à projets pour développer cette offre avec son concept Outdoor experiences, qui regroupe 75 destinations dont une trentaine de sites équipés pour la course en montagne. Cheminements, bornes, itinéraires balisés et même une application dédiée pour smartphone. La Région Occitanie a financé les investissements nécessaires à la mise en œuvre de ce projet à hauteur de 58 000€, sur un coût total de près de 140 000€.

Nous nous étions préparés, face au changement climatique, à diversifier l’activité des stations. Ce projet en est la parfaite illustration… »

Carole Delga

La présidente Carole Delga a justifié : « Dans le contexte très difficile que nous traversons, c’est une vraie satisfaction de voir aboutir un projet aussi innovant que celui de la station de montagne du Puigmal, qui est une première dans les Pyrénées. C’est bien la démonstration que l’innovation concerne aussi nos montagnes et que lorsque l’on coopère entre collectivités, quand on engage des partenariats public-privé originaux, on peut réussir des paris comme cette expérience Outdoor 4 saisons. Personne ne pouvait prévoir une telle crise sanitaire mais, en Occitanie, nous nous étions préparés, face au changement climatique, à diversifier l’activité des stations. Ce projet en est la parfaite illustration. C’est dans ce même état d’esprit que se construisent l’Agence des Pyrénées et la Compagnie des Pyrénées pour accompagner un nouveau modèle de développement… »

« Une locomotive et un signal fort… »

Pour la vice-présidente de la Région Occitanie, Agnès Langevine, le fait que la « station du Puigmal soit en marche vers une reconversion est un signal fort au regard de l’impact du changement climatique. » L’élue ajoute : « Nous ressentons une envie forte de jouer collectif ; de ne plus être en concurrence entre stations. C’est quelque chose de très positif. La destination Pyrénées entre dans une nouvelle ère : on y sens des aspirations nouvelles, davantage en lien avec la préservation de l’environnement. La reconversion du Puigmal est une locomotive et un signe fort pour des jeunes professionnels du tourisme ou des produits du terroir qui, localement, pensent la montagne autrement. » 

« C’est un exemple de station quatre saisons », précise Eliane Jarycki, conseillère régionale et originaire du canton du Puigmal. « En 2019, j’ai été sollicitée par la commune de Err et le président de la communauté de communes sur le modèle d’une station en Ariège qui avait déjà amorcé sa transformation. Au Puigmal, c’est aussi un exemple d’un partenariat public-privé. Nous travaillons avec tous les acteurs de la montagne dont le Parc naturel régional dans le respect de la faune et de la flore, des nidifications par exemple. Tous sont bienveillants avec ce projet. Tout cela est unique en France… »

« C’est qu’il faut investir à côté du ski, sans arrêter le ski, qui reste le poumon des stations… »

John Palacin, président de l’Agence des Pyrénées

Conseiller régional et futur président de l’Agence des Pyrénées (2), John Palacin ne dit pas autre chose. « Il est certain que les stations de montagne, qui ont connu une certaine prospérité grâce au ski sur un modèle datant des années 1980 et 1990, évoluent. » Il pointe le fait qu’elles « se sont déjà beaucoup adaptées, proposant une diversification déjà à l’oeuvre avec des accompagnateurs, des guides », et même des écoles de ski prêtes à apprendre les rudiments de la glisse si la neige se présente. En plus des simples randos, ces villages-stations proposent, toujours selon John Palacin, des sorties et des ateliers de sensibilisation à la faune et la flore vernaculaires… « Ce qui est vrai, c’est qu’il faut investir à côté du ski, sans arrêter le ski, qui reste le poumon des stations (…) Le fait que la Région Occitanie entre au capital des stations c’est une bonne chose pour justement investir » dans un nouveau modèle.

Les familles qui sont venues en cette fin d’année sont contentes et surprises de cette organisation malgré l’absence de remontées mécaniques et, d’ailleurs, nous avons une fréquentation correcte »

Georges Méric, président de la Haute-Garonne

En Haute-Garonne, aussi, face au réchauffement climatique, on expérimente un nouveau modèle. Le conseil départemental a créé un syndicat mixte pour gérer et investir dans trois de ses quatre stations, comme Dis-Leur vous l’a expliqué : Superbagnères, Bourg d’Oueil et le Mourtis. « Le désir des familles évolue. Il y a une vraie volonté de se retrouver dans la nature ; d’aller dans des lieux à taille humaine. Dans nos stations haut-garonnaises, on joue ce jeu-là à fond avec davantage d’adaptation que les grands domaines, avec plus de place aux activités de loisirs. Nous avons aussi décidé de réembaucher, en décembre, malgré la crise et la fermeture des remontées mécaniques, 110 saisonniers. Nous sommes l’une des rares collectivités à l’avoir fait. Les familles qui sont venues en cette fin d’année sont contentes et surprises de cette organisation malgré l’absence de remontées mécaniques et, d’ailleurs, nous avons une fréquentation correcte ».

« La fréquentation en cette fin d’année est bonne, les commerçants jouent le jeu… »

Comme elles l’ont été l’été dernier, toujours selon Georges Méric. « Nous avons fait une bonne saison estivale », dit-il. « Nous travaillons sur le développement du 4-saisons. Cet été et même lors des vacances de Toussaint, le VTT a bien marché et nous espérons que ce sera la même chose au printemps prochain. La fréquentation en cette fin d’année est bonne. Et les commerçants jouent le jeu, dans la vente à emporter, la location de matériels, etc.« , complète Christophe Esparseil, directeur des trois stations précitées. Ceci d’autant plus facilité qu’elles sont complémentaires : facile d’accès, Bourg d’Oueil est plébiscitée par les familles ; les autres, Superbagnères est plus sportive et Le Mourtis propose des « activités pour tous ». Certes, l’argent des remontées manque forcément mais « on fait aussi de l’aménagement du territoire avec ces stations… », avance Christophe Esparseil.

« Nous faisons le pari inverse avec une diversification des activités. Et nous espérons réussir »

La 4e station de Haute-Garonne, Peyragudes, a bénéficié d’une entrée au capital des deux départements des Hautes-Pyrénées et de la Haute-Garonne de 500 000 € et au printemps encore de 500 000 €. « J’avais lu attentivement le rapport de la chambre régionale des comptes de 2016 sur l’avenir des stations de ski des Pyrénées », expliquant qu’à cause de la raréfaction de la neige, elle pouvait disparaître dans les dix ans et qu’en dessous d’un seuil de 5 M€ de chiffre d’affaires, elles ne seraient bientôt plus viables. « Nous faisons le pari inverse avec une diversification des activités. Et nous espérons réussir », signifie Georges Méric.

A l’instar de la station de ski de Font-Romeu (P-O.), les stations de Cerdagne et haut-garonnaises cherchent à se relancer. Photo d’archives : Olivier SCHLAMA

Le président du département de Haute-Garonne précise : « On a démarré en 2018. Les investissements dureront encore quatre, cinq ou sept ans, confie Georges Méric, son président. Mais la transformation a bien commencé. Notre département a déjà investi 14 M€ dans des travaux et nous avons pu signer le permis et négocier le remplacement du télécabine de Luchon pour 18 M€ – on espère d’ailleurs qu’il sera retenu dans le cadre du plan de relance – avec l’appui de la région Occitanie. Nous avons créé une « vitrine » pour la vente de tickets à Luchon en synergie avec la communauté de communes, l’office du tourisme et le Comité départemental du tourisme. Tout cela, ce sont des actes forts. »

« Nous sommes entrés également dans cette logique… »

De son côté, Michel Pélieu, président du département des Hautes-Pyrénées, confirme l’élan pour le quatre saisons. « Nous sommes également entré dans cette logique de diversification des activités. Le ski reste le produit d’appel mais impossible de s’en passer. Et ce, même si le réchauffement climatique est à l’oeuvre et que les chutes de neige sont faibles, nous pouvons, comme aujourd’hui, en quatre ou cinq jours et nuits faire tourner les canons à neige pour assurer le reste de la saison. Et même si également les pratiques évoluent et qu’au bout de deux heures sur les pistes, on a envie de faire autre chose, parce qu’il n’y a moins d’attente grâce aux forts débits des installations. Nous avons dans notre vallée des activités complémentaires de balnéothérapie, comme à Balnéa. »

« On avait de l’eau thermale sous nos pieds que l’on voulait mettre en avant, le succès ne se dément pas », dit Michel Pélieu, président du département des Hautes-Pyrénées, à propos de Balnéa, à Loudenvielle. Photos : Olivier SCHLAMA

Parmi les équipements notables, Michel Pélieu annonce la création prochaine d’une « tyrolienne reliant sommet et bas de Peyragudes. Elle servira également à de stages de cohésion et d’autres de sportifs. » Un hôtel Mercure 4 étoiles va ouvrir très bientôt à Loudenvielle, ayant pour actionnaires de grands noms du rugby (Didier Codorniou, Fabien Pelous, Spanghero…) De quoi attirer équipes de rugby et autres sportifs de haut niveau. Des parcours de luge sans neige sont également envisagées.

Les Pyrénées, « un modèle équilibré »

Selon le cabinet spécialisé G2A, qui analyse deux million de lits touristiques en montagne, confirme cette tendance hors norme. « Nous distinguons trois grands réseaux. Les grands domaines – les grands noms du ski alpin – qui dépassent 1 800 mètres d’altitude et qui ont plus de 20 % de clientèle étrangère, analyse Gilles Revial le cogérant ;les stations de « charme », de taille intermédiaire et les stations des Pyrénées. Les premiers souffrent davantage de la crise à cause de leur modèle économique fondé sur des réservations via tours opérateurs, des garanties de lits, de places etc. Et parce que la clientèle étrangère ne peut pas venir skier cette année, covid oblige. La seconde catégorie s’en sort un peu mieux. »

Les grands gagnants sont les stations des Pyrénées : « Elles vivent beaucoup de leurs clientèles régionales et locales qui y sont très attachées, leur marché va jusqu’à la Catalogne », avec des réservations plus tardives mais fidèles. « Et très réactives. »A la météo, à la couche de neige. Ce sont des destinations mieux armées. « Elles suivent un modèle équilibré : en terme de taux de fréquentation, c’est 50 %-50 % l’été et l’hiver. En Savoie, par exemple, la fréquentation est de 85 % l’hiver mais seulement de 25 % l’été.  Leur modèle repose aussi sur les possibilités de termes ou de complexes thermoludiques… », conclut Gilles Revial.

Rendre les neuf stations catalanes « complémentaires »

Les pistes de Font-Romeu (P.-O.) lors de l’hiver 2018-2019. Il n’y a plus seulement que « l’or blanc ». Photo d’archives : Olivier SCHLAMA

C’est dans ce contexte que le département des Pyrénées-Orientales (P.-O.) pilote une étude importante concernant les neuf stations catalanes. « Nous en aurons les résultats dans le premier trimestre 2021 », confie Hermeline Malherbe. La présidente des P.-O. poursuit, dit-elle, un but : tenter de dynamiser ces stations en les rendant « le plus complémentaires possibles dans leurs activités proposées ». Ce département en chapeautera certaines stations sous l’égide de sociétés d’économie mixte. Dès lors, des investissements pourront être menés en toute cohérence avec le nouvel outil de la Région Occitanie, la Compagnie des Pyrénées (3), un fonds spécial. « Pour toutes les stations qui ont des remontées mécaniques, il faut par exemple les renouveler soit tout de suite, soit d’ici cinq ans », précise Hermeline Malherbe. Ce qui nécessite des investissements colossaux. Il faudra par exemple savoir si l’on installe -et où- une nouvelle télécabine utilisable en été pour le VTT, entre autres.

Les P.-O. sont aussi à l’origine de l’étude, en 2017, qui a mené à la station new look du Puigmal. « Le but était d’anticiper sur le changement climatique et de diversifier nos stations de montagne sans abandonner le ski. Le ski restant un produit d’appel. Et utiliser la marque du Parc naturel régional pour y développer un tourisme durable dans une nature sauvage, préservée. Nous avons de beaux atouts. C’est dans cet esprit-là que nous travaillons tous la main dans la main… »

Olivier SCHLAMA

Un poids économique dans les Pyrénées

  •  (1) 43 stations de ski, 20 stations thermales et 15 espaces bien-être. Près de 20 000 emplois directs et indirects liés à l’activité ski. Le massif des Pyrénées : 110 M€ de chiffre d’affaires pour les seuls exploitants des domaines skiables sachant que 1 € dépensé dans les domaines skiables génère 7 € sur territoire, ce qui représente un poids économique global de 800 M€ dans les Pyrénées.
  • (2) L’Agence des Pyrénées sera officiellement créée le 1er janvier 2021. Elle regroupera trois structures existantes : Association de Développement des Pyrénées par la Formation (ADEPFO), Comité interrégional de Développement et d’Aménagement des Pyrénées (CIDAP), Confédération Pyrénéenne du Tourisme (CPT). Cette nouvelle structure interrégionale dédiée au développement du massif autour d’un projet pyrénéen repensé poursuivra quatre missions : le renforcement de la notoriété et de l’attractivité du massif des Pyrénées ; la valorisation du patrimoine environnemental pyrénéen ; l’accompagnement des projets de développement économique ; l’animation d’un réseau d’acteurs pyrénéen.
  • Exemples de projets soutenus par la Région depuis 2016 
    – Font-Romeu : soutien au Grand Hôtel de l’Hermitage : 100 000€ de subvention et 500 000€ d’avance remboursable de 500 000€ votés en juin. 1,2 M€ de financements complémentaires dans le cadre du Fonds Tourisme Occitanie
    – Font-Romeu : soutien au Centre National d’Entrainement en Altitude (CNEA) de Font-Romeu à hauteur de 15M€ depuis 2016
    – Enveitg : soutien du projet NATUR’ART, qui consiste à créer sur la commune un jardin botanique expérimental, ouvert gratuitement au public. Ce projet est financé à hauteur de 80 000€ par la Région.
    – Les Angles : projet de luge sur rail : 625 000 € de soutien Région auxquels s’ajoutent 625 000€ de financements complémentaires dans le cadre du Fonds Tourisme Occitanie.
    – Les Angles : financement du renouvellement des télécabines via le Fonds Tourisme Occitanie à hauteur de 500 000 €
    – Les Angles : soutien à la création de l’espace bien-être Angleo à hauteur de 700 000 € et 2,6M€ complémentaires de fonds européens Feder. La Région a également financé les études préalables et l’installation photovoltaïque à hauteur de 37 500 €.
  • (3) Compagnie des Pyrénées. La Région, aux côtés de la Banque des Territoires, a favorisé l’émergence d’un nouvel outil, désormais pleinement opérationnel, la Compagnie des Pyrénées (transformation de la Saem N’Py). La région et la Banque des territoires en sont actionnaires (respectivement à hauteur de 30 %), aux côtés de certaines stations de montagne, de départements et d’acteurs privés. À terme, l’ambition est de faire en sorte que cet outil public/privé s’ouvre à toutes les stations et départements pyrénéens, ainsi qu’aux acteurs privés qui partagent le même objectif de développement du massif pyrénéen. Par ailleurs, une SAS de participation a été créée, afin d’investir dans les stations pyrénéennes ayant revu leur modèle de gestion en SEM locales d’exploitation et d’investissements, économiquement vertueuses, leur permettant d’assurer leurs projets de développement. La région intervient dans cette SAS à hauteur de 27 %, aux côtés de la Banque des Territoires et de la Compagnie des Pyrénées. Une SAS foncière est également en cours de constitution pour porter certains projets immobiliers du massif.

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