Ariège : L’ours tué par balles rouvre la plaie de la discorde

L'ours a été abattu par balles, en Ariège. Photo : capture Twitter d'Elisabeth Borne.

Le drame, qui émeut jusqu’à la ministre de la Transition écologique, réactive l’opposition entre les associations de défense et les éleveurs. Les premières réclament une réintroduction. Les seconds sont excédés par les prédations. Présidente du département de l’Ariège, Christine Téqui plaide pour un apaisement.

Un ours tué par balles : c’est la triste nouvelle à même de réactiver les plaies d’une antique discorde entre opposants et pro-ours, entre le monde agricole et les associations de défense. La découverte du cadavre d’un ours brun a été faite mardi à Ustou, au lieu-dit de Gérac, près de la station de ski de Guzet, en Ariège, à 1 800 mètres d’altitude. Un acte illégal. Une infraction passible de trois ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende. Qui émeut jusqu’à la ministre de la Transition écologique et solidaire.

L’ours est une espèce protégée, cet acte est illégal et profondément condamnable. L’Etat va porter plainte. »

Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique
L’ours a été abattu par balles, en Ariège. Photo : capture Twitter d’Elisabeth Borne.

Elisabeth Borne qui a écrit sur son compte Twitter : « L’ours est une espèce protégée, cet acte est illégal et profondément condamnable. L’Etat va porter plainte. » Procureur de la République et préfète du département ont organisé une conférence de presse ce matin. Une enquête est ouverte et confiée à la brigade de recherches de Saint-Girons. Les investigations sur place ont été effectuées sous l’autorité du procureur. « Les conditions météorologiques étaient très mauvaises et l’accès à l’animal, par une pente de 300 mètres, était difficile et dangereux, demandant des renforts pour parvenir à s’en approcher », indique la préfecture de l’Ariège.

Le cadavre a dû être récupéré mardi par hélicoptère à fins d’autopsie. Selon différentes sources, il s’agit d’un ours mâle d’environ 150 kilos à 180 kilos âgé d’environ quatre à cinq ans. Il n’a pas été identifié, car il n’était pas équipé de collier de géolocalisation comme les ours venant de Slovénie réintroduits dans le massif pyrénéen. La brigade des recherches de gendarmerie de Saint-Girons est chargée de l’enquête. Des experts de l’Office français de la biodiversité ont trouvé l’ours alors qu’ils effectuaient des constats de prédation à la demande d’éleveurs, ayant déclaré des brebis tuées.

Oui, l’ours peut s’attaquer aux brebis. Mais l’État entretient la confusion. Des éleveurs ont en effet été indemnisés en 2019 pour des préjudices sur 1 200 brebis. Mais ce ne sont pas toutes des brebis mortes des crocs de l’ours ! »

Alain Reynes, directeur de Pays d’Ours-Adet
Caramelles et ses deux oursons. Photo: caméras automatiques de l’agence de la biodiversité le 12 juin 2019.

Figure de la défense des ours dans les Pyrénées, Alain Reynes, directeur de l’association Pays de l’Ours-Adet, juge « qu’avec cette mort mardi on a franchi un pas dans l’escalade de la violence que les opposants aux ours organisent et que l’État laisse faire. Il est trop simple, pour l’État, de dire que l’on va déposer plainte. Savez-vous, sur les dix précédentes affaires, combien ont été résolues ? Aucune. Une voiture d’un agent de l’Office des forêt a été incendiée ; d’autres agents ont été insultés et menacés… Il ne se passe rien et c’est systématique. » Il n’oublie pas cette conférence de presse vidéo, en 2018, non revendiquée d’opposants qui aurait été tournée en Ariège évoquant une chasse à l’ours…Alain Reynes dénonce un « discours ambigu de l’Etat qui laisse espérer aux opposants qu’ils ont raison ». Il ajoute : « Oui, l’ours peut s’attaquer aux brebis. Mais l’État entretient la confusion. Des éleveurs ont en effet été indemnisés en 2019 pour des préjudices sur 1 200 brebis. Mais ce ne sont pas toutes des brebis mortes des crocs de l’ours ! »

Certes, l’État a dit qu’il n’y aurait pas de nouvelles réintroductions sauf si un ours mourrait de la main de l’homme. C’est le cas. On attend donc une réintroduction »

Ours adulte, 15 septembre 2019. Photo : caméras automatiques de l’agence de la biodiversité.

Depuis 1996, on aurait compté pas moins de 26 ours morts dans les Pyrénées. La plupart de causes naturelles. Alain Reynes précise : « Trois ours ont été abattus depuis 1996 et un ours percuté par une voiture. Les autres sont morts de cause naturelle ou indéterminée, la plupart des cadavres n’étant pas retrouvés. Pour l’essentiel ce sont des oursons dont une certaine mortalité est normale (25 % la première année). » Alain Reynes tient à préciser que « certes, l’État a dit qu’il n’y aurait pas de nouvelles réintroductions sauf si un ours mourrait de la main de l’homme. C’est le cas. On attend donc une réintroduction ». Par ailleurs, il se réjouit de l’initiative d’une pétition « Pour une réactivation immédiate du plan ours 2018-2028 de Nicolas Hulot », l’ancien ministre de la Transition écologique, par un collectif baptisé Les Pyrénéens pour l’ours. Adressée directement à Emmanuel Macron, cette pétition défend l’idée « qu’en enterrant ce plan ours vous avez donné des gages inacceptables aux anti-ours extrémistes qui se livrent depuis des années à des exactions impunies… »

Un ours a déjà été tué dans les Pyrénées le 9 avril

Le 9 avril dernier, il y eut un précédent : Cachou avait déjà été retrouvé mort dans les Pyrénées, un mâle né en 2015, avait été découvert dans le val d’Aran (Espagne), sans que les causes de sa mort n’aient été divulguées. Disparu il y a trente ans des Pyrénées l’ours brun a repris ses droits dans ces massifs, après des réintroductions en 1991 de spécimens de Slovénie. Ces réintroductions provoquent depuis de vives tensions avec les éleveurs, qui estiment leur présence incompatible avec l’activité pastorale.

Sur 52 ours détectés dans les Pyrénées, on ne compte que 10 à 15 individus, mâles et femelles reproducteurs. C’est insuffisant pour la survie de l’espèce qui n’a pas, par ailleurs, une diversité génétique suffisante »

Le nombre d’ours dans les Pyrénées est désormais estimé à 52 individus, selon les autorités, niveau qui n’assure toutefois pas la survie de l’espèce. Alain Reynes confirme : « Sur ces 52 ours, on ne compte que 10 à 15 individus, mâles et femelles reproducteurs. C’est insuffisant. Par ailleurs il n’y a pas une diversité génétique suffisante. » Ce qui est dû principalement « au fait qu’un super mâle dominant, mort en 2017, est le père, grand-père et arrière grand-père de 75 % des oursons nés depuis ».

Ours brun à Bordes-sur-Lez. Photo : caméras automatiques de l’agence de la biodiversité.

La France avait adopté un plan « Ours » pour 2018-2028 prévoyant des lâchers d’ours pour renforcer la population dans les Pyrénées, mais il a été enterré par le gouvernement quelques mois à peine après sa mise en place, à la suite de manifestations d’éleveurs par Macron en personne, venus devant la préfecture de l’Ariège donner des gages aux éleveurs. « Le dernier lâcher d’ours dans les Pyrénées date d’octobre 2018, deux femelles slovènes », abonde Alain Reynes. Suite à des actes de braconnage, la Commission européenne avait auparavant tancé la France, en 2012, pour un « manque de protection des ours sur son territoire ». « Depuis, les divers gouvernements qui se sont succédé ont procrastiné », maugrée Alain Reynes. « Et en 2018, le gouvernement français a été condamné au tribunal administratif de Toulouse pour son inaction… »

Au delà de la conviction de chacun, il existe des lois de protection des espèces. Qu’on l’aime ou pas, l’ours est une espèce protégée. C’est comme payer ses impôts et respecter les feux rouges… »

Pourquoi faut-il protéger les ours dans les Pyrénées ? Au nom de la biodiversité. « À chacun de se poser cette question, peste Alain Reynes. Au delà de la conviction de chacun, dit-il, il existe des lois de protection des espèces. Qu’on l’aime ou pas, l’ours est une espèce protégée. C’est comme payer ses impôts et respecter les feux rouges… » Ce qui n’empêche pas la commune d’Ustou de prendre régulièrement un arrêté – symbolique mais parlant – arrêté anti-ours.

La violence n’est pas une solution, ce qui n’obère en rien les difficultés rencontrées depuis les réintroductions imposées par l’État… »

Christine Téqui, présidente du département de l’Ariège

Présidente du département de l’Ariège, Christine Téqui se pose en médiateur dans ce qui vient de rouvrir les plaies de la discorde. Elle a des mots forts. « L’ours est une espèce protégée, rappelle-t-elle. La loi s’applique à tous. La violence n’est pas une solution, encore moins à des problèmes connus depuis des années sur le territoire. Ce qui n’obère en rien toutes les difficultés rencontrées depuis des réintroduction imposées par l’Etat. Que plus de 1 200 brebis aient été tuées, ce n’est pas un fait anecdotique. Et c’est pareil les autres années.  Ce qui signe une cohabitation très difficile voire impossible… »

Je suis inquiète du désespoir du monde agricole. Ça me fait très peur surtout avec un sentiment d’isolement profond. On n’aura pas d’émotion assez forte par ce que l’on constatera…. »

La présidente de l’Ariège ajoute que quand on est loin du terrain, on peut « avoir une vision romantique de la situation dans les Pyrénées. L’ours reste un prédateur ; nous avons fait des efforts sur le pastoralisme ; on a beaucoup alerté les pouvoirs publics également parce que je suis très inquiète. Et pour trois raisons. La première pour de possibles morts d’ours. La seconde pour le danger que ça représente pour l’humain : en juin 2019, des ours ont coursé des randonneurs dans un secteur touristique et facile d’accès. La troisième raison c’est que je suis inquiète du désespoir du monde agricole. Ça me fait très peur surtout avec un sentiment d’isolement profond. On n’aura pas d’émotion assez forte par ce que l’on constatera…. »

J’appelle à un apaisement (…) Il faut remettre les gens autour de la table… »

Sans les nommer, Christine Téqui estime que cette crainte de la désespérance et du suicide est peu audible. « J’appelle à un apaisement. Ce que je redoute le plus c’est une opposition que l’on a déjà connue. Il faut remettre les gens autour de la table. L’Etat doit apporter des solutions concrètes. On ne peut pas rester dans cette cohabitation décidée par un seul État centralisateur. On pourrait par exemple imaginer un cantonnement de l’ours dans des parcs nationaux ? Déjà, en 2019, nous avions alerté le gouvernement de cette situation extrêmement complexe. J’espère qu’il n’y aura pas de réintroduction, sachant que la reproduction des ours est importante actuellement. »

Depuis 30 ans, depuis Toulouse, les différents plans se décident entre associations environnementales et ministère de l’Environnement. Si on décide de s’asseoir et que l’on a qu’un tiers des voix, on sera toujours marrons, les couillons de l’histoire »

Philippe Lacube, président de la chambre d’agriculture de l’Ariège

Interrogé sur la question, Philippe Lacube, président de la chambre d’agriculture de l’Ariège accepterait peut-être de s’asseoir autour d’une table. Mais il tient à dire que « depuis 30 ans, depuis Toulouse, les différents plans se décident entre associations environnementales et ministère de l’Environnement. Si on décide de s’asseoir et que l’on a qu’un tiers des voix, on sera toujours marrons, les couillons de l’histoire. » Philippe Lacube se « refuse à condamner » cet acte : « Je n’ai pas de jugement de valeur à apporter. Les gens font ce qu’ils peuvent. »

En Ariège, il y a une pression énorme. Il y a un nombre d’ours tellement considérable sur un petit territoire que l’on était sûr d’avoir du malheur. Cela aurait pu être un agriculteur qui se suicide. Ça a été un ours qui meurt »

Que pense-t-il de la cohabitation avec l’ours ? « Le bilan de ces 50 à 60 dernières années, c’est que les Pyrénées c’est le territoire où il y a le plus de sites Natura 2000 en Europe. C’est un territoire riche de ses hommes, de son équilibre. C’était un écosystème qui marchait pas mal sans l’ours. Et au nom de la biodiversité – une mode très française, très jacobine -, pour un soi-disant besoin de biodiversité, l’État et son bras armé, le ministère de l’Ecologie, nous a imposé les ours pour s’en servir comme l’étendard dont il avait besoin. Au lieu de s’occuper des vrais problèmes. Mais jamais s’en s’occuper de ceux que j’appelle les « aborigènes des Pyrénées ». Ce ceux qui y vivent et ont les mains dans le cambouis. Mais ne peuvent jamais participer à la gouvernance. »

Philippe Lacube conclut : « Macron nous avait promis de remettre les élus du territoire au centre des enjeux. Ce n’est toujours pas le cas. En Ariège, il y a une pression énorme. Il y a un nombre d’ours tellement considérable sur un petit territoire que l’on était sûr d’avoir du malheur. Cela aurait pu être un agriculteur qui se suicide. Ça a été un ours qui meurt. M’asseoir à une table ? Mais que représentent ces associations de défense ? Qu’elles-mêmes. »

Olivier SCHLAMA

Pyrénées, nature c’est dans Dis-Leur !