Chronique : La cathédrale de Narbonne devait être la plus grande du monde chrétien…

Après les Romains, les Wisigoths et les Arabes, les Francs y inscrivent leur présence par la construction d’une gigantesque cathédrale qui doit égaler voire dépasser en beauté et en taille celles d’Amiens, de Metz, de Beauvais ou encore de Paris.Photos : DR.

Jamais terminée pour diverses raisons, cette « fille du Nord déguisée en méridionale » a connu une incroyable histoire. Pour ceux qui passeront le réveillon de Noël dans la cité audoise, suivre la messe de minuit à la cathédrale Saint-Just-et-Saint-Pasteur est autant un moment de communion religieuse que de communion avec l’histoire. C’est ce que nous narre l’historien Samuel Touron.

Monument méconnu des locaux et peu mis en avant dans les guides touristiques, la cathédrale de Narbonne a pourtant une histoire insolite. Elle devait être l’un des plus grands édifices religieux du monde chrétien mais elle ne fut malheureusement jamais achevée. Les hypothèses historiques sont nombreuses pour tenter d’expliquer les raisons de l’arrêt de ce chantier monumental…

Montrer la mainmise de l’Eglise catholique sur des terres hérétiques…

Narbonne, an de grâce 1272, la première pierre du chantier de la cathédrale est posée, moins d’un demi-siècle après la fin de la croisade contre les Albigeois et le rattachement du Languedoc au Royaume de France, la construction d’un gigantesque édifice religieux est un acte profondément politique. Le pape Clément IV, ancien archevêque de Narbonne, a décidé dès l’année 1268 de doter la ville d’une cathédrale imposante afin de montrer la mainmise de l’Eglise catholique sur des terres hérétiques récemment retournées « dans le droit chemin » par l’intervention des croisés.

La cathédrale doit également consacrer l’appropriation d’un Midi roman et latin par les seigneurs du Nord et un pouvoir royal francilien germanique descendant des Francs. Ainsi, la cathédrale de Narbonne doit avoir un style gothique inspiré du modèle des cathédrales d’Amiens, de Metz ou encore de Beauvais. Le symbole doit être fort, Narbonne, ville très prestigieuse aux débuts de l’époque médiévale, est soumise au Roi de France, défenseur de l’église catholique et romaine. À cette époque, le fait que Narbonne soit sous la domination du royaume de France n’a absolument rien d’évident et la cathédrale doit venir consacrer physiquement, symboliquement, par son architecture et son emplacement, le pouvoir royal français et la puissance de l’Eglise catholique.

Elle doit égaler voire dépasser en beauté, en taille celles d’Amiens, de Metz, de Beauvais ou encore de Paris.

Afin de mieux comprendre ce point, penchons-nous sur l’histoire de l’emplacement de la cathédrale. Au commencement, au lieu où se dresse aujourd’hui Saint-Just-et-Saint-Pasteur se trouvait une petite basilique que fréquentait les premiers chrétiens de la ville, alors capitale de la province romaine de la Narbonnaise. Lors des invasions barbares, la petite basilique fut détruite puis reconstruite, sans doute à plusieurs reprises. En 719 lors de l’invasion musulmane de la région, la basilique devient une mosquée et le reste pendant un demi-siècle avant de devenir en l’an 782, l’église Saint-Just-et-Saint-Pasteur. Cette histoire mouvementée de la cathédrale en fait un lieu avec une charge hautement symbolique. Après les Romains, les Wisigoths et les Arabes, les Francs à la suite de la croisade prennent définitivement possession des lieux et y inscrivent leur présence par la construction d’une gigantesque cathédrale qui doit égaler voire dépasser en beauté et en taille celles d’Amiens, de Metz, de Beauvais ou encore de Paris.

Au coeur d’un Midi où domine de manière écrasante l’art roman, la construction d’une cathédrale gothique inscrit dans le paysage une marque identitaire particulièrement prononcée. Cependant, une question demeure : pourquoi la cathédrale de Narbonne ne fut-elle jamais terminée ? Plusieurs hypothèses existent mais aucune ne semble l’emporter, peut-être détiennent-elles toutes une part de vérité. Il semblerait que l’architecte du chantier était Jean Deschamps, bâtisseur des cathédrales de Clermont-Ferrand et de Limoges. La cathédrale de Narbonne devait être la plus monumentale de ses réalisations. Pourtant, huit siècles plus tard, seul le choeur est terminé, les transepts ainsi que la nef n’ont jamais vu le jour, leurs fondations sont visibles mais à peine commencées.

Manque de moyens ? En fait, la pierre a manqué

On pourrait penser que c’est le manque de moyens financiers qui a provoqué l’abandon du projet mais cette hypothèse s’avère peu probable car la construction des cathédrales durait plusieurs siècles et les finances ne restent pas vides des siècles durant, surtout pour un projet d’une telle envergure. En réalité, c’est la pierre qui a manqué, l’extraction de la pierre dans le Midi coûte extrêmement cher à la fois en pièces sonnantes et trébuchantes mais également en vie humaine.

Extraire, tailler et hisser des pierres de plusieurs tonnes sous une chaleur écrasante et cela à plus de 40 mètres de hauteur demande des efforts physiques presque inhumains. La solution de facilité consistait donc à récupérer les pierres qui formaient la muraille de Narbonne. Or, sur ce point les consuls de la ville et l’archevêque de Narbonne se livrèrent une opposition féroce. Les premiers étant opposés à toute démolition des remparts et les seconds demandant l’utilisation de ces pierres pour poursuivre et achever les travaux. Un compromis fut trouvé, l’archevêque obtint des pierres pour construire un cloître mais les murailles restaient globalement intactes, la cathédrale, cependant était sacrifiée au profit de la construction du cloitre du palais des archevêques.

L’importance des remparts de la ville

D’autres hypothèses sont également avancées pour expliquer l’inachèvement de l’édifice. La guerre de Cent Ans et l’expédition meurtrière du Prince Noir à Narbonne en 1355 qui montra que les remparts avaient tout de même une importance capitale. La peste noire qui, de 1348 à 1355, ravagea l’Europe entière et fut particulièrement virulente à Narbonne. L’appauvrissement de la cité tout au long de l’époque médiévale de même que la perte de prestige de la cité rendit aussi sans doute le projet moins légitime et bien moins symbolique. La cathédrale de Narbonne ne fut donc jamais achevée.

Dimensions malgré tout monumentales

En 1840, Eugène Viollet-le-Duc avait pour ambition de terminer une partie du chantier mais il eut finalement des travaux plus importants et plus prioritaires à réaliser ce qui l’empêcha de revenir à Narbonne pour étudier la faisabilité du projet. Si la cathédrale de Narbonne telle qu’elle fut pensée au XIIIe siècle ne verra sans doute jamais le jour, il suffit de lever les yeux au ciel une fois dans la cathédrale et imaginer ce qu’elle aurait du être. Les dimensions de l’actuelle cathédrale sont tout simplement monumentales : 40 mètres de large, 60 mètres de long pour 41 mètres de hauteur, seule la cathédrale de Beauvais fait mieux.

Lors de la messe de minuit, Narbonnaises, Narbonnais, pensez-y, vous êtes en réalité dans le choeur de ce qui devait être l’une des plus grandes cathédrales de la chrétienté. Relique de la gloire passée de Narbonne et de la mainmise de seigneurs du Nord sur le Midi, la cathédrale Saint-Just-Saint-Pierre est une « fille du Nord déguisée en méridionale », comme l’a si justement dit l’historienne de l’art Vivienne Paul.

Samuel TOURON

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