Chronique : De Jean Jaurès à Samuel Paty, combat commun pour les libertés

Les fameux hussards noirs de la République, promotion 1908-1911 de l'École Normale d'Instituteurs d'Orléans. DR.

Samuel Paty et Jean Jaurès partagent une même représentation de valeurs, tout deux avaient pour passion l’instruction, l’enseignement, le partage des savoirs, des valeurs, dit l’auteur de cette chronique, Samuel Touron, lui-même un temps instituteur à… Conflans-Sainte-Honorine.

Ces libertés, consacrées sous la IIIe République, il y a plus d’un siècle, sont le ciment de la nation française. Cette mythique IIIe République des libertés donna à la France le qualificatif d’Athènes moderne, la plume de Boris Mirkine-Guetzévitch allant jusqu’à qualifier cette France de « pays le plus libre du monde (…) le plus démocratique de l’univers ».

Pays des libertés, la France la porte jusque sur sa devise nationale. L’enseignement de ces libertés se fait chez nous, plus que n’importe où ailleurs, à l’école. Le monde anglo-saxon, parfois le reste de l’Europe et du monde font de l’école un simple lieu d’apprentissage de compétences techniques ; la France, elle, en fait un lieu d’apprentissage de valeurs, de droits, de libertés, trop peu, il est vrai, de devoirs. Jean Jaurès dans sa Lettre aux instituteurs, parue dans La Dépêche de Toulouse du 15 janvier 1888, disait si bien cela : « Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes et il faut qu’ils aient une idée de l’homme.« 

C’est cette mission que porte chaque instituteur, chaque enseignant, c’est cette mission que j’ai portée… »

Photo : Ville de Conflans-Sainte-Honorine

Enseigner est un métier difficile, c’est pour cela que c’est une vocation. On entre dans l’enseignement comme on entre dans les ordres, c’est une foi profonde, une flamme qui rayonne et illumine la jeunesse de la connaissance, de la pensée, de l’esprit critique. C’est créer des citoyens français, des humanistes, car la France, plus que n’importe quelle autre nation, s’adresse au genre humain. C’est cette mission que porte chaque instituteur, chaque enseignant, c’est cette mission que j’ai portée dans le Val d’Oise, dans les Yvelines, et dans les Hauts-de-Seine pendant plus de deux ans.

C’est comme professeur particulier en histoire, en géographie et en sciences politiques que je prolongeais la belle mission de celui que ses élèves appelaient Monsieur Paty. J’ai enseigné auprès d’élèves de Conflans-Sainte-Honorine. Jamais, je n’aurais pu imaginer qu’un tel acte se produirait dans cette banlieue, plutôt tranquille, sur ces trottoirs longés de belles demeures franciliennes. Pourtant, c’est sur ces mêmes trottoirs que le sang d’un professeur a été versé, celui d’un hussard noir de la République tel que Charles Péguy les avaient surnommés.

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie »

Jean Jaurès

Aujourd’hui, c’est cet esprit de hussard, cet esprit de conquête, face à l’obscurantisme, face à l’islamisme, face à la montée du populisme, face à ceux qui chercheront des réponses simples à des problèmes complexes qu’il faut retrouver. Il faudra faire preuve comme Jean Jaurès, déjà, le disait de « fierté unie à la tendresse » car oui, les enseignants ont la plus importante, la plus belle des vocations, Jean Jaurès, toujours, le rappelait : « Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. »

« Assassiné parce qu’il avait fait le choix d’apprendre à ses élèves à devenir citoyen »

L’hommage rendu en Sorbonne par le président de la République a salué un professeur « que l’on n’oublie pas », « assassiné parce qu’il avait fait le choix d’apprendre à ses élèves à devenir citoyen. » Ces paroles, très justes, devront être suivies d’actes, de mesures concrètes pour redonner à l’enseignement en France la place qui lui incombe. Sinon ce n’est plus ni Jean Jaurès, ni Ferdinand Buisson qu’il conviendra d’évoquer mais Émile Zola et son célèbre « J’accuse ». L’horreur de cet acte nous montre l’ampleur du travail qu’il faudra accomplir auprès des professeurs, des élèves et des parents d’élèves.

Une humanité unie dans sa diversité face à un ennemi commun : l’obscurantisme et le nihilisme

S’il est bien un homme qui accompagna Samuel Paty lors de cette hommage en Sorbonne c’est bien Jean Jaurès. Né à Castres en 1856 et mort assassiné à Paris à la veille de la Première Guerre mondiale, Jean Jaurès nous a donné en héritage des valeurs qui devraient inspirer l’ensemble de notre société et du monde. Le pacifisme, l’humanisme, l’entraide, l’idéal d’une société de paix et de partage, ce qu’il pensait que le socialisme devait incarner. Samuel Paty et Jean Jaurès partagent une même représentation de valeurs, tout deux avaient pour passion l’instruction, l’enseignement, le partage des savoirs, des valeurs.

Cette lettre aux instituteurs désigne le professeur exemplaire, celui qui forme des citoyens, celui que Samuel Paty incarnait non par contrainte mais par conviction, par idéal. Cet idéal d’une société libre, juste, démocratique, solidaire, Jean Jaurès comme Samuel Paty en ont été les architectes, les bâtisseurs et tout deux ont payé de leur vie leur foi profonde en l’Homme. Lors des funérailles de Jean Jaurès, un syndicaliste déclara prophétiquement : « Victime de ton amour ardent de l’humanité, tes yeux ne verront pas la rouge lueur des incendies, le hideux amas de cadavres que les balles coucheront sur le sol. »

Le meurtrier de Jean Jaurès fut acquitté en mars 1919 lors d’un procès très controversé, plus de 100 000 personnes demandèrent justice pour Jean Jaurès et deux personnes furent tuées lors de la répression des forces de l’ordre. À l’inverse, lors de la cérémonie d’hommage rendue à Samuel Paty c’est l’esprit d’union nationale face à un ennemi commun qui est évoqué et c’est celui-ci qui doit être préservé afin que vive l’enseignement de Samuel Paty, celui d’une humanité unie dans sa diversité face à un ennemi commun : l’obscurantisme et le nihilisme.

Samuel TOURON

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