Un siècle avant les Gilets jaunes : Quand le Midi s’enflammait

Manifestants à Carcassonne en 1907. Photo : DR.

Cent douze ans avant les Gilets jaunes, le peuple du Midi se soulevait. Le déclic n’était pas le prix du litre de carburant. La goutte d’eau de la Révolte des Gueux : la crise économique qui toucha en premier les vignerons. Passionnante chronique de l’historien Samuel Touron.

Il y a cent douze ans le Languedoc s’enflammait, battant le pavé de mars à juin, faisant trembler le pouvoir politique, cette révolte connue sous le nom de « révolte des vignerons » était bien connue de nos parents et de nos grands-parents, elle tend aujourd’hui à être oubliée. Pourtant, rendez-vous compte, le 12 mai 1907, 150 000 manifestants remontent les allées Paul-Riquet à Béziers, ils sont 170 000 à Perpignan le 19 mai, 220 000 à Carcassonne le 26 mai, 270 000 à Nîmes le 2 juin jusqu’à atteindre le chiffre impressionnant de 600 000 manifestants à Montpellier le 9 juin. Presque autant de personnes étaient alors dans la rue à Montpellier ce 9 juin 1907 que dans toute la France le 5 décembre 2019. Le Languedoc compte alors environ un million d’habitant cela signifie que plus d’une personne sur deux est dans la rue, ce 9 juin à Montpellier.

Récoltes abondantes mais ventes en baisse

Les femmes de Clarensac (30) manifestant à Nîmes. Ph. DR.

On peine aujourd’hui à imaginer une telle mobilisation populaire. Aucun exemple contemporain n’est équivalent, la culture de la mobilisation par la manifestation s’est bel et bien érodée. La « révolte des gueux », comme on la qualifie dans la presse nationale reprend pourtant le schéma classique de fonctionnement des mobilisations. Elle part d’une crise économique, depuis 1904, les récoltes dans le Midi sont très abondantes mais le vin se vend très mal. Les stocks grossissent et s’accumulent dans les caves.

Concurrence des vins d’Algérie et chaptalisation

À ce marasme économique s’ajoute la concurrence des vins importés d’Algérie et la chaptalisation c’est-dire le fait d’ajouter du sucre au vin pour en augmenter la teneur en alcool faisant baisser la qualité du vin. Le vin métropolitain est coupé au vin d’Algérie et bourré de sucre, sa qualité est médiocre mais la production est énorme. Les viticulteurs du Midi demandent le retour du « vin naturel ». Sans succès. La rupture avec le monde politique est alors consommée. La crise que connaît le monde viticole frappe violemment le Languedoc. En effet, une part importante de la population vit de la vigne, les viticulteurs indépendants sont ruinés, les coopératives ferment, les ouvriers agricoles sont licenciés. La crise économique devient une crise sociale.

On frôle la révolution (…) le Sud veut sa vengeance sur le Nord, on demande du pain ou la mort, les Languedociens sont prêts à prendre les armes »

C’est de Narbonne que part la révolte avant de gagner Béziers, Perpignan, Carcassonne, Nîmes… tout le Languedoc s’embrase. Pourtant, Paris voit tout ça avec beaucoup de mépris, Clémenceau déclare: « Je connais le Midi, tout ça finira en banquet. » Le « Tigre », comme on le surnomme alors, se trompe fortement. La révolte s’organise et frôle la révolution, des discours séparatistes sont prononcés, la mémoire cathare est évoquée, le Sud veut sa vengeance sur le Nord, on demande du pain ou la mort, les Languedociens sont prêts à prendre les armes.

Six cents maires démissionnent

Ernest Ferroul lors d’un meeting à Narbonne, il y a 112 ans. Photo : DR.

Face à l’inflexibilité du gouvernement, Ernest Ferroul, maire de Narbonne démissionne, environ six cents maires du Languedoc suivent le mouvement, la désobéissance civile est déclarée, la population refuse de payer l’impôt et s’attaque aux préfectures et aux sous-préfectures. La situation est insurrectionnelle. L’aggravation soudaine de la situation dans le Midi inquiète désormais en haut-lieu. Elle est incarnée par l’affrontement de deux hommes : Georges Clemenceau et Jean Jaurès. Le dernier se fait le défenseur de la cause des révoltés du Languedoc, le premier se fait menaçant, Ernest Ferroul déclare : « Il est de ceux qui pensent que dans le Midi tout finit par des chansons ou des farandoles. Il se trompe grandement, il ne nous connait pas. »

Cinq morts, trente-trois blessés

Ernest Ferroul est arrêté le 19 juin à Narbonne et emprisonné à Montpellier. Le gouvernement décide alors de réprimer le mouvement, Narbonne se barricade, la sous-préfecture de l’Aude est incendiée, l’armée tire sur la foule, deux morts, dont un garçon de 14 ans. En réponse, le lendemain, la préfecture de Perpignan est incendiée par les habitants. À Narbonne, toujours, l’armée réprime et tire de nouveau, faisant cinq morts et trente-trois blessés dont une jeune fille qui se rendait au marché : Cécile, 20 ans. Des milliers de personnes assistent aux obsèques. Jean Jaurès s’insurge, l’Humanité titre : La Chambre acquitte les massacreurs du Midi.

Enfants du pays, les militaires posent les armes et fraternisent avec la population

À Agde, où stationne le 17e régiment d’infanterie de ligne, la nouvelle de la fusillade de Narbonne choque. Les conscrits du 17e sont des enfants du pays, c’est sur leurs proches qu’on leur demande de tirer. Le 20 juin au soir, ils posent les armes et gagnent Béziers où ils fraternisent avec la population. La République doit alors se résoudre à céder. Les mutins ne seront pas sanctionnés s’ils acceptent de rentrer dans leur caserne. Ils ne furent effectivement pas sanctionnés mais ils eurent la réputation d’un régiment de « traîtres » et ils payèrent au prix fort cette réputation durant la Première guerre mondiale où ils furent envoyés en première ligne. Comme nous l’avons vu dans la chronique Le calvaire des méridionaux dans les tranchées.

Loi anti-fraude grâce à Jean Jaurès

Le 19 juin 1907 à la suite d’une intervention de Jean Jaurès devant l’Assemblée nationale est adoptée la loi anti-fraude protégeant le vin naturel contre les vins falsifiés. Le 15 juillet, une nouvelle loi règlemente la circulation des vins et alcools. Les viticulteurs sont également exonérés d’impôts sur leur récolte de 1904, 1905 et 1906. C’est plus tard l’effort de guerre de la Première guerre mondiale et les besoins conséquents en vin des soldats qui donna un débouché conséquent à la viticulture languedocienne. Nombre de poilus témoignèrent de ces soldats montant à l’assaut totalement sous l’emprise de l’alcool loin de l’image romancée du soldat sortant de la tranchée par pur courage patriotique.

Craignez le temps où l’Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l’homme même, et cette qualité seule est l’homme, distinct dans tout l’univers. »

La révolte des vignerons de 1907 nous donne un exemple probant d’un grand mouvement social comme sut en produire en nombre le XXe siècle. Elle montre la détresse des Languedociens qui découvrent en ce début de siècle l’industrialisation de la production agricole. Ils produisent davantage mais les lois du marché font que leur marchandise ne vaut rien. Il en résulte une incompréhensible et intolérable souffrance, souffrance qui se transforme en colère puis en révolte. Nos ancêtres furent prêts à mourir pour leurs droits, cela demande du courage, d’accepter de souffrir, dans un contexte américain autre mais qui rappelle tout de même les malheurs des viticulteurs languedociens, John Steinbeck dans Les Raisins de la Colère disait : « Craignez le temps où l’Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l’homme même, et cette qualité seule est l’homme, distinct dans tout l’univers. »

Samuel TOURON

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