Histoire : La bataille des littératures en langues d’Oc et d’Oïl

L’accent méridional a encore été moqué récemment après la nomination de Jean Castex, maire de Prades (PO) et Premier ministre. Après la glottophobie, séculaire, notre chroniqueur Samuel Touron revient sur cette stigmatisation qui commença avec la littérature aux… accents du Sud.

La fin du XIXe siècle et le tout début du XXe siècle constitue une période mouvementée et charnière de l’histoire de France à tous points de vue : politique, économique, social et culturel. C’est aussi une période de conflits violents dans le monde des arts et des lettres sur fond de construction de l’identité nationale et du sentiment d’appartenance à une même nation : la France.

La IIIe République mène alors une croisade contre les langues et les cultures régionales conduite par des hussards noirs armés des célèbres manuels Lavisse. Cette croisade touche aussi le milieu littéraire qui connaît alors un certain âge d’or, auteurs méridionaux et septentrionaux vont alors s’affronter revendiquant chacun l’exclusivité du génie français. En toile de fond, l’émergence des thèses racialistes mais également du racisme en France furent aussi l’occasion pour les auteurs anti- méridionaux de stigmatiser durablement les auteurs du Sud de la Loire et plus largement de l’ensemble du Midi.

L’histoire littéraire des pays d’Oc plus ancienne et prestigieuse que celle des pays d’Oïl

Parnasse occitan de Marc Saint-Saëns, une tapisserie réalisée au-début du XXe siècle et visible à la bibliothèque de Toulouse. DR;

La culture occitane est singulière en tant qu’elle constitue un agglomérat de différentes cultures régionales (languedocienne, provençale, gasconne, etc.) qui ont, chacune, leurs spécificités mais aussi une base commune qui les réunit notamment au travers de la langue. L’histoire littéraire des pays d’oc est plus ancienne et plus prestigieuse que l’histoire littéraire des pays d’Oïl.

Le mouvement des troubadours, le développement du fin’amor (amour courtois), le prestige de l’université de Toulouse et de l’Académie des jeux floraux font alors de la culture occitane, la grande culture littéraire européenne. La croisade contre les Albigeois, la peste noire qui met fin à l’existence des troubadours, le rattachement progressif des terres de culture occitane à la couronne de France ainsi que la progression continue et marquée de la langue française face à l’occitan marquent un lent effondrement de l’histoire littéraire prestigieuse des pays d’oc. Cette mainmise française croissante se caractérise notamment par la « désoccitanisation » de certaines régions comme le Poitou ou le Bourbonnais.

La création du félibrige par sept auteurs occitans dont Frédéric Mistral permet faire renaître et reconnaître la littérature et la culture occitanes

Pourtant, au XIXe siècle, à la suite des mouvements issus du Printemps des Peuples, on assiste à une renaissance de la littérature et de la culture des pays d’Oc. La création du félibrige par sept auteurs occitans dont Frédéric Mistral permet de théoriser la langue occitane et de faire renaître et reconnaître la littérature et la culture occitanes. L’émergence du Félibrige qui connaît un certain succès dans les milieux intellectuels méridionaux va donc de pair avec l’intégration à marche forcée des « provinciaux » et de leur histoire dans le giron du beau et grand roman national de la IIIe République au sein d’un territoire où l’on est seulement français et où l’on parle seulement français.

Face à un monde littéraire occitan en pleine effervescence : rédaction du Tresor dóu Felibrige et obtention par Frédéric Mistral du prix Nobel de Littérature pour son oeuvre Mirèio (Mireille) en 1904, qui connaît depuis sa publication en 1859 un grand succès, nombre d’auteurs français septentrionaux et même l’Académie française vont faire en sorte de stopper cette renaissance.

La littérature romane s’inscrit donc comme une autre menace pour la littérature française classique

En effet, en cette fin de XIXe siècle et plus encore durant le début du XXe siècle, la littérature française fait face à une nouvelle concurrence des auteurs germaniques (Ibsen, Björnson et Strindberg) et slaves (Tolstoï et Dostoïevski). Le renouveau de la littérature romane s’inscrit donc comme une autre menace pour la littérature française classique. La création de l’École romane par Jean Moréas ayant l’ambition de favoriser la diffusion et la connaissances des littératures de l’Europe méridionale provoqua par exemple le courroux de Joris-Karl Huysmans, auteur farouchement anti-méridionaliste.

En un mot, sans Jeanne d’Arc, la France n’appartenait plus à cette lignée de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides, à cette satanée race latine que le diable emporte ! »

Ce dernier déclare ainsi dans son ouvrage Là-bas paru en 1891 pour désigner les méridionaux : « En un mot, sans Jeanne d’Arc, la France n’appartenait plus à cette lignée de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides, à cette satanée race latine que le diable emporte ! » Le jeune Charles Maurras alors membre du Félibrige et encore bien éloigné des théories du nationalisme intégral s’était vivement écharpé avec Joris-Karl Huysmans disant quant à ce dernier : « M. Joris-Karl Huysmans n’est peut être pas un Français de race très pure. On le dit né en Belgique, de parents hollandais. Sans doute naturalisé, ou fils de naturalisés. » L’obsession de la race, de l’origine et l’interprétation de l’histoire par l’un ou l’autre camp est ainsi systématique. Si les attaques de Joris-Karl Huysmans comme de nombreux autres auteurs comme Ernest Renan ou Paul Verlaine furent nombreuses, les réponses méridionales ne se furent pas attendre : Jean Moréas ou encore Charles Maurras n’hésitèrent pas à rendre la pareille.

Des propos racistes sont portés à l’égard de l’aixois Émile Zola appelé Zola-le-Génois ou Zola-le-Vénitien, qualifié de « conquérant méridional du Nord ».

Le paroxysme de cette bataille des littératures est sans doute atteint avec la publication de Jean Révolte par l’auteur parisien Gaston Méry. Dans cet ouvrage, il invente le terme racisme et attaque violemment le Méridional qu’il voit comme le bras armé du Juif. Dénonçant la trop forte représentation des Méridionaux dans les instances politiques, leur contrôle de l’État et de la bourgeoisie, on découvre en fait une critique acerbe de la démocratie parlementaire et des idéaux républicains, critique, justifiée par des arguments racistes et racialistes. Les caractéristiques ethniques du latin sont dressées et qualifiées d’inférieures face aux caractéristiques ethniques pures des Celtes. Des propos racistes sont portés à l’égard de l’aixois Émile Zola appelé Zola-le-Génois ou Zola-le-Vénitien, qualifié de « conquérant méridional du Nord ».

Frédéric Mistral reste encore le seul prix Nobel de littérature pour une oeuvre écrite dans une langue régionale avec l’écrivain yiddish, Isaac Bashevis Singer

Alphonse Daudet est également traité de « pitre » et de « singe » quand l’auteur stéphanois Charles Morice aux côtes de Moréas et de Maurras est qualifié de « Maure » et de responsable de « l’invasion latine ». L’oeuvre de Gaston Méry nous permet de plonger dans l’émergence d’un proto-fascisme français avant même que n’émerge le fascisme italien. Le monde littéraire témoigne par la plume d’auteurs comme Édouard Drumont, Joris-Karl Huysmans ou encore Gaston Méry d’une obsession pour la pureté de la race « gauloise » ou « celte » profanée par le « latin » et le « Juif ».

La littérature septentrionale se fait le porte-parole de la critique de la démocratie parlementaire, des idéaux et valeurs de la République ou encore de la nécessité de faire émerger les premières ligues d’extrême-droite en appelant de ses voeux la naissance d’une « école raciste » face à l’école romane. Cependant, au-delà des hommes, des institutions nationales firent aussi preuve de défiance à l’égard des auteurs méridionaux.

Ainsi, l’Académie française en 1901 refusa de faire de Frédéric Mistral son candidat officiel lui préférant le parisien Sully Prudhomme. En 1904, cependant, le succès immense rencontré par l’oeuvre de Frédéric Mistral en Suède, pays du prix Nobel de littérature mais aussi en Allemagne et au Danemark conduisit finalement l’Académie française à en faire son candidat officiel non sans maintes hésitations et oppositions. Frédéric Mistral reste encore le seul récipiendaire du prix Nobel de littérature pour une oeuvre écrite dans une langue régionale avec l’écrivain de langue yiddish, Isaac Bashevis Singer.

Quand nous sortions de Paris, c’était pour aller à Rouen avec Flaubert ou à Strasbourg avec Hugo, peut-être à Orléans, mais on ne descendait jamais plus bas…

C’est finalement l’Éducation nationale qui fit gagner la bataille des littératures aux auteurs septentrionaux. Plusieurs décennies d’éducation littéraire axée uniquement sur les textes et ouvrages d’auteurs du Nord de la Loire, de francisation des enfants et de stigmatisation des langues et cultures régionales eurent raison de la riche histoire littéraire du Midi aujourd’hui presque définitivement vaincue. Comme l’a si bien dit l’écrivain Claude Duneton : « Quand nous sortions de Paris, c’était pour aller à Rouen avec Flaubert ou à Strasbourg avec Hugo, peut-être à Orléans, mais on ne descendait jamais plus bas… Dès que nous mettions le nez dans un livre de classe, nous ne quittions pas beaucoup la moitié Nord de la France. »

Samuel TOURON

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