Aude/Réchauffement : Quand la vigne s’irrigue à l’eau usée traitée

La société gardoise va exploiter un projet pilote qui sera inauguré ce 16 juillet 2019. Il permet l’irrigation de 15 hectares de vignes grâce aux eaux usées traitées de Roquefort-des-Corbières. Photo : G&CDESCHAMPS

A l’heure de la canicule, tout le monde se penche sur la ressource en eau qui n’est pas inépuisable. Zoom sur un projet pilote d’irrigation dans l’Aude, à Roquefort-des-Corbières mis en oeuvre par la compagnie gardoise BRL qui sera inauguré le 16 juillet prochain.

Le feu tombe du ciel. Vignes brûlées aux confins du Gard et de l’Hérault il y a quelques jours ; un mois de juin le plus chaud jamais enregistré en France depuis le début des relevés météo avec une seconde canicule qui s’invite… Le réchauffement climatique est cuisant. Et, comme le souligne le rapport mondial de 2017 des Nations unies, les prélèvements d’eau douce, estimés à 3 928 km3 par an, sont consommés à environ 44 %, principalement dans l’agriculture. Les 56 % restants sont libérés dans l’environnement en tant qu’eaux usées, sous forme d’effluents municipaux et industriels, et d’eaux de drainage agricole. Une eau usée qui, le plus souvent, s’évapore dans la nature.

Ce ne sera pas le cas dans l’Aude où BRL (la compagnie du Bas-Rhône Languedoc) conduit une opération originale. La société gardoise va exploiter un projet pilote qui sera inauguré ce 16 juillet 2019. Il permet l’irrigation de 15 hectares de vignes grâce aux eaux usées traitées de Roquefort-des-Corbières. Ce projet répond à un double objectif : « Offrir une nouvelle ressource, renouvelable, pour que les productions agricoles d’une commune (Roquefort-des-Corbières) ne disposant pas de ressources locales suffisantes pour alimenter un périmètre irrigué, puisse faire face au réchauffement climatique. Et « proposer un modèle pérenne et une eau de qualité adaptés aux impératifs financiers des agriculteurs ».

Ce problème d’eau existe depuis les Romains. Mais leur ingénieux système d’irrigation organisée n’a pas été entretenu… Alors que des pays comme la Jordanie ou Israël ont pris ce problème à bras le corps, nous, en France, on s’est créé un problème de riche. »

Joël Castany, président de la cave Cap Leucate.
Joël Castany. DR.

Joël Castany est le président de la cave coopérative Cap Leucate (150 vignerons, 1 400 hectares de vignes, 60 000 hectos annuels) au coeur du projet. Il dit : « C’est simple : dans ce coin de l’Aude, on est dans une enclave sans une goutte d’eau. Pas une rivière à l’horizon ; on a bien en sous-sol une formidable nappe d’eau potable, la 5e d’Europe, mais l’UE interdit d’y toucher et c’est bien légitime. Ce problème d’eau existe depuis les Romains. Mais leur ingénieux système hydraulique organisé n’a pas été entretenu… Alors que des pays comme la Jordanie ou Israël ont pris ce problème à bras le corps, nous, en France, on s’est créé un problème de riche. »

5 000 à 6 000 hectares voués à l’irrigation

G&CDESCHAMPS

Ce manque d’eau est important. « Dans cette bande littorale, poursuit le président de la cave coopérative, on considère qu’il y a entre 5 000 à 6 000 hectares voués à l’irrigation. Dans le même temps, la population va croître de 30 % dans ce secteur… Ce serait faux de penser que l’eau n’est qu’un problème pour l’agriculture. C’est l’affaire de tous. La question est sociétale. C’est : comment vit-on dans une zone où il tombe moins de 500 000 mm d’eau par an, sous le seuil de vie de l’agriculture qui perd déjà 20 % de son rendement à cause de la canicule ? Comment on repense l’aménagement de l’espace et la vie en société ? » Joël Castany appelle à moraliser les usages. À « optimiser toutes les micro-réponses, comme les retenues colinaires. Dessaler l’eau de mer ? Ça coûte un prix fou… » Et de finir son propos par cette idée d’irriguer les vignes assoiffées par de l’eau des stations d’épuration.

Nous venons de faire réaliser une étude sur la possibilité d’un projet d’irrigation avec Leucate-La Franqui sur une irrigation de 100 hectares de vignes. »

Photo : Dronestudio

« La station de Roquefort est toute neuve, précise Joël Castany. Elle est au top des normes et possède des outils de filtration les plus performants. Nous allons pouvoir bientôt utiliser cette eau de grande qualité pour un vignoble de 16 hectares (ci-après). Ensuite, l’idée c’est de servir de modèle éco-responsable pour d’autres projets. D’étendre le réseau. » Car Joël Castany voit plus grand : « Nous venons de faire réaliser une étude sur la possibilité d’un projet avec Leucate-La Franqui sur une irrigation de 100 hectares de vignes. Ça coûtera cher : 2,7 millions d’euros, dont 1 million pour le bassin. Mais on travaille sur un calibrage plus fin du projet ». Joël Castany estime qu’il y a de nombreux « contributeurs financiers potentiels : campings, la ville de Leucate qui n’aurait plus besoin d’arroser ses espaces verts avec de l’eau potable, etc. C’est un enjeu de société. Sinon, demain, la vigne mourra. Ces terrains seront des friches et ne feront plus barrière aux incendies… »

Ce projet associe la cave coopérative viticole Cap Leucate et les viticulteurs de Roquefort-des- Corbières (ASL du Rieu). Tout le monde s’est mis à son chevet : cette irrigation a bénéficié de l’appui de l’agglomération du Grand Narbonne (responsable de l’eau et de l’assainissement) et l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), pour le suivi hydrique des plantes et du sol. D’un coût global de 362 240 €, ce projet est cofinancé à 50 % par l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée-Corse.

Effets du soleil, filtration, UV…

Jean-François Blanchet, DG du groupe BRL, précise : « L’eau traitée par la station d’épuration de Roquefort-des- Corbières est stockée dans une réserve lagunaire de 3 000 m3. Les effets du soleil améliorent sa qualité. L’eau passe ensuite dans un système complémentaire de filtration et est désinfectée dans un réacteur UV avant d’être injectée dans le nouveau réseau à irriguer. Après deux ans d’expérimentation, cette filière de production, suivie en partenariat avec l’IFV, répond pleinement aux besoins exprimés. Le nouveau périmètre est donc opérationnel pour cette saison particulièrement exigeante et peut être mis en eau. »

Cette opération pilote s’inscrit dans la volonté du gouvernement de faire chuter les prélèvements d’eau de 10 % d’ici cinq ans et d’un quart d’ici 15 ans. Face à la crainte d’une pénurie d’eau en France, le gouvernement a en effet présenté un pacte de 23 mesures visant à mieux gérer le précieux liquide. « Il faut arrêter de considérer l’eau comme une ressource inépuisable », s’est alarmé François de Rugy, ministre de la Transition écologique.

Olivier SCHLAMA

La vidéo de présentation de BRL

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