Chronique : Quand le Languedoc devint romain, naissance de la Narbonnaise

Lors des grands jeux romains de Nîmes. Photo : Mélanie Domergue.

Ce n’est pas un hasard si notre région compte le plus de monuments romains en-dehors de l’Italie comme l’explique l’historien Samuel Touron retraçant un pan de l’histoire de notre région qui aura bientôt, en moins de 150 km, deux musées consacrés à la romanité, Narbonne en 2020, après Nîmes en 2018.

Ce n’est pas un hasard si Nîmes possède depuis juin 2018 un musée de la romanité avec « 5 000 pièces d’exception », face aux arènes bimillénaires, « ce musée archéologique présente les collections de la ville, qui s’animent grâce à 65 dispositifs multimédia (réalité augmentée, technologies audiovisuelles) ». Et encore moins un hasard si un autre musée, Narbo Via, ouvrira normalement à l’automne 2020, à Narbonne, « première fille de Rome hors d’Italie, née en 118 avant JC.. Avec une expo permanente de 2 700 pièces. Coût : 45 millions d’euros financé en grande partie par la région Occitanie (l’Union participe pour 6 millions d’euros et l’Etat pour 2 millions). Pour se replonger dans l’Histoire, l’architecte, archéologue et ancien chercheur au CNRS, Jean-Claude Golvin crée une BD avec Narbo-Martius pour toile de fond, comme Dis-Leur vous l’avait expliqué… Le tout, à moins de 150 kilomètres de distance. C’est dans ce contexte que Samuel Touron nous propose une chronique historique….

La ville de Nîmes constitue alors à l’époque la plus importante oppida de la « Celtique méditerranéenne »

« Plongeons-nous dans le Languedoc du IIe siècle avant JC à la veille de l’invasion romaine de la région…Les villes d’Agde et de Béziers, cités grecques, existaient déjà depuis près de quatre cents ans, la première devenant un comptoir massaliote (habitants de Marseille) vers – 500 et la seconde ayant été fondé par des marchands grecs, peu avant Marseille, aux alentours de  moins 600. La plupart des autres villes furent fondées entre le IIIe siècle et le IIe siècle avant JC, se constituant sous la forme d’oppida (unité urbaine fortifiée) afin de se protéger d’éventuels envahisseurs. La ville de Nîmes constitue alors la plus importante oppida de la « Celtique méditerranéenne ».

D’autres sites sont restés célèbres comme l’oppida d’Ensérune ou l’oppida de Nages. Le Languedoc est alors peuplé par les Volques, un peuple celte originaire d’Europe centrale arrivé sur les rives du Golfe du Lion vers le IIIe siècle avant JC. Économiquement, le Languedoc est connu pour sa production de céramiques et il est déjà bien connecté aux principales routes commerciales méditerranéennes.

Raisons sécuritaires…

De l’autre côté des Alpes, Rome vient de conquérir la Gaule cisalpine – c’est-à-dire les régions italiennes se trouvant au nord du Rubicon – et s’apprête à conduire la troisième guerre punique contre Carthage afin d’anéantir ce qu’il reste de la civilisation punique. Apprenant la nouvelle, Caton l’Ancien aurait alors prononcé ces paroles restées célèbres : Carthago delenda est ! (Il faut détruire Carthage !). À l’aube de la conquête du Languedoc, de la Provence et d’une partie des Alpes (côté Gaule transalpine), Rome est en pleine puissance. Mais alors, quelles sont les raisons de la conquête de ce qui deviendra la Narbonnaise ?

La principale raison est sécuritaire. En effet, les incursions gauloises en territoire romain sont incessantes depuis l’établissement de peuples celtes en Gaule tant cisalpine que transalpine, occasionnant pillages et destructions. La conquête de la Gaule cisalpine (-236 à -219) répondait déjà à cette objectif de sécurité. Malgré cette conquête, des rébellions répétées eurent lieu jusqu’en -146, année à laquelle l’ensemble des peuples celtes cisalpins se soumettent. Ce n’est cependant pas suffisant pour Rome qui souhaite ainsi conquérir la Gaule transalpine (la future Narbonnaise) afin d’avoir une zone-tampon avec la Gaule chevelue qui pourrait menacer la puissance romaine.

…la conquête longue et difficile de la Péninsule Ibérique (celle-ci dura près de deux siècles de -202 à -19) motive la volonté romaine de s’emparer du Languedoc et de la Provence… »

A Narbonne, on déménage pour mettre en valeur l’Histoire …

Si l’objectif de sécurisation de la péninsule italienne prévaut sur tous les autres, d’autres raisons motivent cette conquête. L’anéantissement de Carthage a vu Rome mettre la main sur les régions côtières de l’Hispanie (Péninsule Ibérique), la conquête longue et difficile de la Péninsule Ibérique (celle-ci dura près de deux siècles de -202 à -19) motive la volonté romaine de s’emparer du Languedoc et de la Provence qui constituent un pont entre la péninsule italienne et la péninsule ibérique.

Cette Gaule transalpine devait ainsi permettre de consolider l’implantation romaine en Hispanie, en permettant notamment de bénéficier d’une route terrestre afin d’acheminer les troupes, ce sera la Via Domitia. Enfin, Rome ne verrait pas d’un mauvais oeil la conquête de la Gaule transalpine, région à la position commerciale privilégiée et qui possède des ressources économiques intéressantes. La présence de cités grecques dont Massalia témoigne du prestige culturel et de la bonne santé économique et commerciale de ce « pont » sur la Méditerranée.

Seule Marseille, ville grecque, reste indépendante, mais devient de facto contrainte de s’allier à Rome pour exister. »

La conquête débuta en -125 par l’appel à l’aide de la cité de Massalia attaquée par le peuple celte des Salyens établi dans les Alpilles. Rapidement, les Romains avancent vers l’Espagne, soumettant tour à tour les Salyens, les Voconces, les Allobroges puis les Volques Tectosages. En -121 le pourtour méditerranéen de la Gaule Transalpine est conquis par les consuls Gnaeus Domitius Ahenobarbus (c’est lui qui donna son nom à la Via Domitia) et Fabius Maximus Allobrogicus.

Grands jeux romains à Nîmes
Les Grands jeux romains, organisés à Nîmes depuis 2009. La nouvelle édition, consacrée aux rois barbares, s’est tenue du 3 au 5 mai 2019. Elle a rassemblé 41 000 spectateurs et 500 « reconstituteurs » venus du monde entier. 41 000 spectateurs… Un succès. Photo : Mélanie DOMERGUE

Seule Marseille, ville grecque, reste indépendante, mais devient de facto contrainte de s’allier à Rome pour exister. Afin d’asseoir la domination romaine, plusieurs colonies romaines sont créées dont Aquae Sextae en -122 (Aix-en-Provence), Narbo Martius en -118 (Narbonne), Telo Martius la même année (Toulon) et Fossae Marianae en -104 (Fos-sur-Mer). À partir de -118, la Via Domitia est construite allant du Col de Montgenèvre dans les Alpes au col de Panissars dans les Pyrénées traversant l’ensemble des grandes cités romaines de ce qui devint en -58, une fois toute la Gaule soumise : la Narbonnaise.

Protection de Rome des incursions Gauloises, pérennisation de la présence Romaine en Hispanie, intérêts économiques et commerciaux, les raisons de la conquête de la Gaule Transalpine sont nombreuses, toutes répondent d’un seul évènement historique : la montée en puissance de Rome à compter de sa victoire face à Carthage. Plus ancienne province romaine de Gaule (exception faite de la Gaule cisalpine), la désormais célèbre Narbonnaise marqua profondément l’histoire et l’identité du Midi, terre qui compte aujourd’hui le plus de monuments romains en-dehors de l’Italie.

Samuel TOURON

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