Chronique : L’histoire oubliée des Juifs du Languedoc

Durant plusieurs siècles, les communautés juives établies en plusieurs localités contribuèrent au rayonnement économique, intellectuel et culturel du Languedoc, selon l’historien Samuel Touron.

Entre le VIe et le XIVe siècle, le Languedoc fut une terre prospère pour les communautés juives européennes persécutées dans les fiefs du nord du Royaume de France et dans l’Espagne, d’abord wisigothique puis musulmane. Durant plusieurs siècles, ces communautés juives établies en plusieurs localités contribuèrent au rayonnement économique, intellectuel et culturel du Languedoc. La bienveillance et le respect profond des comtes et notables languedociens ajoutés à l’absence d’influence théologique profonde de l’Eglise catholique permirent au Languedoc de devenir « un foyer exceptionnel de pensée et de sciences juives », selon les mots de Benjamin de Tudèle, grand explorateur juif du XIIe siècle.

C’est à Narbonne que fut trouvée la plus ancienne inscription hébraïque en France. Datée de l’an 689, il s’agit d’une stèle funéraire indiquant le lieu de sépulture des trois enfants du seigneur Paragorus, l’inscription s’achevant par la mention Paix sur Israël. Cela nous montre qu’à l’époque wisigothique, les Juifs étaient présents et connaissaient une situation relativement prospère en Languedoc.

Cela entraîna des persécutions à l’encontre des Juifs accusés de conspirer contre le roi wisigoth Egica avec les musulmans. Celui-ci réduisit l’ensemble des Juifs en esclavage en 694. »

On trouve également à cette époque des communautés juives à Toulouse, Auch et Carcassonne comme le rapporte l’historien Bernhard Blumenkranz. Durant le VIIe et le VIIIe siècle, ces communautés se développent et s’accroissent en raison de la déliquescence du Royaume Wisigoth face à la conquête musulmane. En effet, les Juifs soutenaient fortement les musulmans dans la conquête de la péninsule ibérique, conscient que les musulmans étaient alors plus tolérants à leur égard que les chrétiens. Cela entraîna des persécutions à l’encontre des Juifs accusés de conspirer contre le roi wisigoth Egica avec les musulmans. Celui-ci réduisit l’ensemble des juifs en esclavage en 694.

La province wisigothe de la Narbonnaise éloignée du pouvoir central wisigoth basé à Tolède et jugée encore trop affaiblie par les récentes invasions barbares ne fut pas concernée par la politique de mise en esclavage des Juifs. Cette réalité fit du Languedoc une terre d’accueil pour les Juifs de la péninsule ibérique. L’âge d’or du judaïsme languedocien débute après les périodes d’instabilité et de persécutions liées à la conquête musulmane puis à la reconquête du territoire par Pépin le Bref à la suite de la prise de Narbonne en 759.

Surnommée La petite Jérusalem, fondée selon la légende par des Hébreux de Jericho ayant fui la Palestine lors de la conquête de cette dernière par l’Empereur Romain Vespasien, Lunel signifierait Nouvelle Jericho. »

La reconquête de Pépin le Bref fut mal vue par les Languedociens qui luttèrent contre ce dernier aux côtés des musulmans durant près de sept ans. En effet, la présence musulmane assurait, là aussi, une certaine tolérance religieuse permettant aux populations de demeurer ariennes (1) ou juives plutôt que de devoir se convertir de force au catholicisme. C’est ainsi à partir du XIe siècle que commencèrent à véritablement prospérer les communautés juives du Languedoc.

La bienveillance des seigneurs de Toulouse et des comtes de Béziers permirent à ces communautés de se développer notamment à Toulouse, Narbonne, Béziers, Carcassonne, Nîmes, Lodève, Lunel, Beaucaire, Saint-Gilles et Vauvert. Les Juifs font alors vivre la philosophie et les sciences en Languedoc s’attirant notamment les foudres de l’Eglise catholique. Ainsi, à Béziers les Juifs sont protégés des émeutes provoquées par l’évêque de la ville par les Trencavel qui n’hésitent pas à les accueillir à la cour.

Certaines personnalités de la communauté juive de Béziers participent même à l’administration de la ville jusqu’à l’annihilation de cette dernière les 22 et 23 juillet 1209. La ville voisine de Narbonne compte alors la plus importante communauté juive de France avec près de 300 membres ; ces derniers y inaugurèrent même un hôpital. Cependant, si il existe bien une ville en Languedoc où les Juifs s’illustrèrent, ce fut bien Lunel. Surnommée La petite Jérusalem, fondée selon la légende par des Hébreux de Jericho ayant fui la Palestine lors de la conquête de cette dernière par l’Empereur Romain Vespasien, Lunel signifierait Nouvelle Jericho.

(…) le poids de la réprobation théologique s’alléger jusqu’à rendre pacifique la cohabitation des chrétiens et des Juifs. »

Moshe ben Maïmon, l’un des plus grands philosophes, médecin et théologien juif de l’époque médiévale, natif de Cordoue déclara : « Vous, habitants de Lunel, et Juifs des villes voisines, vous seuls tenez encore d’une main ferme le drapeau de la Torah. Vous étudiez le Talmud et êtes des savants. En Orient, l’activité intellectuelle des Juifs est nulle. » Lunel est alors le siège d’une importante académie au sein de laquelle on étudie la Torah et le Talmud mais également la médecine et la philosophie. Cette académie fut même surnommée par ses contemporains « la demeure de la Torah ».

La communauté juive de Lunel très fortunée et savante fit ainsi de la ville le coeur de la vie intellectuelle du monde juif jusqu’au XIVe siècle. La ville vit naître et passer nombre de savants et d’intellectuels juifs dont Samuel ibn Tibbon, célèbre traducteur et médecin natif de Lunel ou Zerakhia Halevi Gerondi, natif de Gérone, mais décédé à Lunel, connu pour son étude du Talmud et sans oublier Juda ibn Tibbon, sans doute le plus grand traducteur du judaïsme, ses traductions faisant encore référence aujourd’hui. On traduisait aussi à Lunel la Bible et les oeuvres d’Aristote.

La ville voisine de Vauvert alors nommée Posquières fut également l’un des haut-lieux de la pensée et des sciences juives. Abraham Ben David, originaire de Narbonne s’y installa et fonda une école talmudique à la réputation mondiale. La Kabbale, tradition ésotérique du judaïsme, y fut par exemple théorisée au travers de la pensée d’Isaac l’Aveugle, né et mort à Posquières.
Le Languedoc connut ainsi entre le XI et le XIVe siècle un véritable âge d’or qui fut largement impulsé et animé par son importante et florissante communauté juive.

Cette réalité permet à Armand Lunel, écrivain de renom et dernier locuteur du judéo-provençal de dire : « Sous le ciel des troubadours et par la douceur native des tempéraments, l’âpreté des rapports entre l’Église et la Synagogue put peu à peu se réduire et le poids de la réprobation théologique s’alléger jusqu’à rendre pacifique la cohabitation des chrétiens et des Juifs. » C’est également dans ce contexte que naquit la pensée et la religion cathares, au coeur de cette effervescence intellectuelle languedocienne.

Les Juifs furent alors pour la plupart massacrés lors de la croisade des Pastoureaux en 1320, un véritable pogrom, qui partit de Normandie à la suite de l’endoctrinement de catholiques par le discours d’un prêtre leur demandant de combattre les « infidèles ».

À partir du XIIIe siècle cependant, les persécutions envers les Juifs, en même temps que la prise de contrôle du Royaume de France sur les terres du Languedoc, émergèrent et s’accentuèrent. La croisade contre les Albigeois fut ainsi en partie motivée afin de mettre un terme à la présence juive en Languedoc et de punir les languedociens pour avoir laissé prospérer les Juifs.

Ceux-ci durent ainsi fuir dans le Comté de Provence encore indépendant ou en Catalogne. Sous le règne de Saint-Louis, les Juifs doivent porter la rouelle (l’ancêtre de l’étoile jaune du régime nazi) ou payer une taxe pour s’en dispenser et sont embarqués de force pour participer aux croisades en Orient. Les médecins juifs sont également interdits par l’Eglise d’exercer sur un chrétien entraînant ainsi la propagation de maladies dont les Juifs furent également déclarés coupables.

Finalement, en 1306, sous le règne de Philippe le Bel, ils sont expulsés du Royaume de France et leurs biens vendus. Si la plupart des Juifs décidèrent de fuir le Languedoc pour la Provence ou le Royaume d’Aragon certains firent le choix de rester. Ils furent alors pour la plupart massacrés lors de la croisade des Pastoureaux en 1320, un véritable pogrom, qui partit de Normandie à la suite de l’endoctrinement de catholiques par le discours d’un prêtre leur demandant de combattre les « infidèles ». Ils massacrèrent les communautés juives du sud-ouest de la France comme à Auch et Castelsarrasin. Dans la ville de Verdun-sur-Garonne, près de 500 juifs furent brûlés vifs et certains préférèrent même se suicider.

C’est dans les massacres et les expulsions que les Juifs disparurent au XIVe siècle du Languedoc. Aujourd’hui encore, presque rien ne subsiste de la riche présence juive en Languedoc, un panneau explicatif très synthétique existe à Lunel et une stèle a été récemment inaugurée à Vauvert sur l’emplacement de l’ancien cimetière juif de la ville devenu un parc jouxtant une maison de retraite. Pourtant, la présence juive en Languedoc est l’une des pages les plus riches et les plus glorieuses de l’histoire du Languedoc témoignant de l’humanisme séculaire des terres occitanes rendant d’autant plus intolérable cette amnésie mémorielle.

Samuel TOURON

(1) Terme faisant référence à l’arianisme, une branche du christianisme théorisée par le théologien d’origine berbère Arius et qui considère que seul Dieu est divin et que Jésus-Christ est un simple humain. Cette religion était jusqu’à la croisade contre les albigeois, majoritaire en Languedoc.