Chronique : L’incroyable histoire des « Cagots », parias des Pyrénées

SAINT-SAVIN (Hautes-Pyrénées). Une Maison de Cagots. DR.

On ne sait rien d’eux : ni d’où ils viennent, ni pourquoi ils ont été traités de parias, aux multiples interdits comme celui d’avoir un nom de famille ! Leur histoire, tragique, a duré presque mille ans ! C’est la chronique de l’historien Samuel Touron.

Peuple maudit des confins pyrénéens de l’Occitanie et de l’Espagne, les Cagots sont bien connus des ancêtres des actuels Gascons et Béarnais. Parias à travers les siècles, leur origine demeure un mystère et leur histoire, tragique, est aujourd’hui à nouveau explorée, passant d’une mémoire collective presque oubliée à une mémoire officielle comme en témoigne l’ouverture d’un musée des Cagots dans la petite commune pyrénéenne d’Arreau.

Descendants de Wisigoths vaincus par les Francs ? De Sarrasins oubliés au-delà des Pyrénées ? De Cathares réfugiés sur l’autre rive de la Garonne ?

L’origine des Cagots a fait couler beaucoup d’encre. Scientifiques, historiens, archéologues, sociologues, légendes et histoire orale ont tenté d’en percer le mystère, sans succès. Descendants de Wisigoths vaincus par les Francs ? De Sarrasins oubliés au-delà des Pyrénées ? De Cathares réfugiés sur l’autre rive de la Garonne ? Aucune de ces hypothèses ne fait l’unanimité. Mais alors qui étaient les Cagots ? Ils seraient apparus vers le XIIIe siècle des portes de Toulouse au Pays Basque mais surtout dans le piémont pyrénéen où ils auraient vraisemblablement trouvé refuge face à une menace sans que l’on puisse savoir laquelle ni en être bien certain.

Nombreux interdits

Jusqu’au milieu du XVIIe siècle et un édit de Louis XIV, ils furent discriminés et soumis à de nombreux interdits au sein des communautés villageoises. Victimes d’un racisme populaire systémique, ils n’ont pas le droit de résider au village, de toucher l’eau, de posséder du bétail, de marcher pied nu, d’exercer de nombreuses professions, de se marier avec des non-Cagots, d’entrer à l’église par la même porte que les Cagots, de porter une arme ou encore de combattre, leur quotidien est d’une dureté extrême.

Un statut inférieur aux animaux…

Ils n’ont pas le droit d’avoir un nom de famille et, pour limiter la consanguinité, ils doivent parcourir des kilomètres afin de trouver un ou une partenaire qui ne soit pas de leur famille. De même, le témoignage d’un individu lambda devant le tribunal vaut le témoignage de sept Cagots ! Les sacrements religieux leur sont également interdits et ils doivent porter, selon les endroits, des vêtements rouges, une patte d’oie ou une patte de canard sur leur veston. Toutes ces discriminations font des Cagots, des marginaux, des parias, des êtres humains qui ont un statut similaire voir inférieur à celui des animaux, qui, eux, peuvent vivre au village et sont parfois entendus au tribunal…!

À l’origine de la halle de Campan dans les Hautes-Pyrénées, du château de Montaner dans les Pyrénées-Atlantiques

Alors, comment vivaient les cagots ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre étant donné que les sources sur la vie quotidienne des Cagots sont minces. Ils vivent en bordure des villages et des villes, dans des bourgs qui leur sont réservés et qui sont reconnaissables par l’ensemble des habitants. Ils excellent dans les métiers du bois et du fer qui leur sont presque réservés, ils sont à l’origine de bien des constructions dont la halle de Campan dans les Hautes-Pyrénées ou encore le château de Montaner dans les Pyrénées-Atlantiques. La maîtrise qui est la leur dans les travaux de charpenterie leur vaut d’ailleurs à tous le nom de « Charpentier », à la suite de leur prénom dans les registres paroissiaux.

Jusqu’à la Révolution française

Les Cagots constituent in fine une société dans la société, catholiques tout comme le reste des habitants, ils sont pour autant mis à la marge et vivent une vie qui ressemble sans doute en beaucoup de points à celle des villageois dits « normaux ». En France, il fallut attendre les lendemains de la Révolution française pour voir disparaître définitivement les discriminations locales à l’égard de ce peuple même si, déjà, sous Louis XIV, un édit et plusieurs décisions du parlement de Bordeaux avaient demandé à ce que cesse toute discrimination à l’égard des Cagots afin, notamment, de les soumettre à l’impôt. Malgré cela, les mentalités villageoises, difficiles à changer, surtout lorsqu’elle sont aussi isolées de tout centre de pouvoir, avaient mis plusieurs siècles à évoluer. En Espagne, cette évolution est encore plus tardive, il fallut attendre le XIXe siècle pour que le parlement de Navarre se décide à voter une loi abolissant la discrimination des Cagots.

Ils auraient été des lépreux, à l’origine

Comment expliquer des discriminations d’une telle ampleur ? C’est sur ce point que le flou est total. Les Cagots sont catholiques et se rendent dans la même église que le reste de la communauté de fidèles, ils parlent la même langue que le reste de la population et partagent sans doute les mêmes traditions et repères culturels. Pourtant, durant près de 800 ans ils furent discriminés. Les thèses d’une origine ethnique étrangère restent plausible même si elles expliquent difficilement le maintien d’une telle discrimination sur un temps aussi long.

Wisigoths, Sarrasins et Cathares disparaissent de l’histoire régionale aux VIIIe-IXe siècles pour les premiers et au XIVe siècle pour les seconds, cependant, au XVIIIe siècle, encore, les Cagots sont discriminés. Certains historiens ont alors avancé la thèse d’une origine médicale de la discrimination. Les Cagots auraient été à l’origine des lépreux, isolés en-dehors du village, leurs descendants auraient été maintenus isolés par crainte d’une maladie alors incurable et considérée comme un châtiment divin. Jusqu’au XIXe siècle on croit encore en effet à la possibilité de l’existence d’une souche de la lèpre qui puisse être héréditaire, sous cette acception, l’isolement et la discrimination des Cagots aurait pu avoir un sens.

Fantasme collectif

Une dernière question demeure : les Cagots ont-ils pu être discriminés à cause de leur apparence physique ? Décrits comme petits, sans lobes, aux pieds-palmés et à l’haleine fétide, ils étaient également décrits comme souvent blonds ou aux yeux bleus, sans doute voulait-on là souligner leur prétendue origine germanique. Néanmoins, rien de tout cela n’est vrai, les Cagots, ne se différenciaient pas des autres habitants, sinon, pourquoi leur aurait-on demandé de porter un signe distinctif ? En réalité, ils ont été discriminés sans que l’on puisse en déterminer la raison, leurs souffrances sont le résultat d’un fantasme collectif, de peurs irrationnelles alimentées par des légendes villageoises et une histoire orale encore très puissante jusqu’au début du XXe siècle. Aujourd’hui, les cagots vivent parmi nous et peut-être sommes-nous, sans le savoir, descendants de Cagots, parias pour des siècles et des siècles….

Samuel TOURON

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