Retirada : Le bouleversant récit de Paquita après 80 ans de silence

C’est un livre qui retrace le vécu extraordinaire d’une fillette lors de la guerre civile espagnole. Paquita se décide à parler 80 ans après pour transmettre. Sans victimisation. Résistance et résilience sont les valeurs cardinales de Paquita qui vit dans l’Hérault. Bouleversant. Et universel.

Paquita. DR.

C’est l’histoire d’une transmission. Qui s’est faite coûte que coûte. Puissante. Qui déjoue tous les obstacles. Au-delà de la guerre civile, de la retirada, cet exode des républicains espagnols fuyant le franquisme. Au-delà des malheurs récurrents de l’Histoire. Saxophoniste reconnu, Pierre Diaz fait le lien il y a quinze ans entre sa grave maladie et le tabou qui le rongeait, lui et sa famille, depuis des décennies. « Je n’arrivais pas à m’arrêter de travailler sur des projets professionnels avant de tomber malade. » Un coup d’arrêt comme un coup de projecteur : « J’ai tout de suite fait le lien avec ma maladie et l’histoire de ma mère, Paquita… », dit-il avec l’assurance du bonheur d’avoir survécu. « Et maintenant, je pense aux deux générations suivantes, filles et petites-filles qui montraient vraiment le besoin de lever le voile… » 

« Plus tard, c’est combien de larmes…? »

Camp d’Argelès. Archives départementales des Pyrénées-Orientales, fonds Chauvin, côte. 27FI224

Aie, mes aieux… ! Ou comment Paquita Marco Lor (Paquita) transmet une douleur insigne aux générations suivantes jusqu’à ce que quelqu’un brise le cercle du non-dit. Du tabou. C’est sa compagne, par ailleurs écrivaine, Isabelle Wlodarczyk, qui a commis un livre bouleversant qui se présentait comme une évidence : Les Jours de poudre jaune (1) qui retrace la vie, enfant, de Paquita qui a traversé la guerre d’Espagne et a mis 80 ans pour en parler. On plonge dans les linéaments d’une famille plus unie qu’un bois de fer – Paquita, ses deux soeurs et ses parents- sur fond d’affrontement anarchistes-franquistes. Jusqu’aux camps de réfugiés d’Argelès et de Bram.

Le livre nous amène pas à pas, image après image, au travers de cette famille digne, vers ce terrible exode, vers la France et ses camps de réfugiés, dont le fameux à Argelès (P.-O.)  et Bram. « Des naufragés repus du bonheur d’avoir survécu… » (…) avec l’impression que « toute l’Espagne s’est donné rendez-vous ici… » Ou encore :« Plus tard, c’est combien de larmes ? », dira Paquita, sans en verser une. Pas une question de fierté mal placée mais d’une persévérance chevillée au corps et à l’âme. D’un caractère, d’une bonté, d’une soif vitale. Par dessus tout.

Après avoir dépassé « la crainte de décevoir les autres » et après avoir dépassé une éducation où elle a « grandi dans le silence ».

Camp d’Argelès. Archives départementales des Pyrénées-Orientales, fonds Chauvin, côte 27FI76

« J’ai déposé ma terre d’Espagne dans une petite boîte. Le soir, pour trouver le sommeil, je la caresse entre mes doigts, mais je ne pleure plus (…) Elle a l’odeur de l’enfance (…) comme si la guerre n’avait jamais existé. En la respirant, je fais un voyage dans le temps. » C’est l’histoire de Paquita, une enfant de la guerre d’Espagne, jusqu’à l’été 1939 mais bien davantage. Celle d’une famille d’anarchistes qui, par sa seule volonté, a réussi « à reconstituer le puzzle familial ». C’est une histoire bouleversante. Universelle, tant elle fait écho aux exilés de tous pays. Mais c’est un témoignage extraordinaire en ce sens que l’héroïne ne se soumet pas à une classique victimisation. Cette aide-ménagère est une aide-à-vivre. À 92 ans, elle vit aujourd’hui à Montagnac (Hérault). Une extraordinaire humanité s’en dégage. Aucun jugement de sa part. Ses souvenirs mis au jour libèrent les fantômes du passé qui vous étranglent de leur inavouable vitalité.

La famille de Paquita réunie. Archives personnelles.

« Rien n’est plus vivant qu’un souvenir », disait l’écrivain Frederico Garcia Llorca. Ce livre est construit comme un tableau. Une juxtaposition de chroniques. D’évocations. Avec de magnifiques fulgurances littéraires. Autre témoin de cette histoire bouleversée, l’un des petits-fils de Paquita, l’actuel directeur des thermes de Balaruc-les-Bains, Sylvain Bonnet. À qui Paquita a parlé enfin de ce passé après 80 ans de silence ! Après avoir dépassé « la crainte de décevoir les autres », comme elle dit, et après avoir dépassé une éducation où elle a « grandi dans le silence ».

Avec Paquita, on n’a pas besoin de se parler. On est sur la même longueur d’onde. On se ressemble beaucoup ; on a le même caractère : on est dans la mesure, le consensus… On croit à l’humanité »

Sylvain Bonnet, son petit-fils

Lui aussi avant le dénouement, avant que la parole de Paquita ne se libère, il dit : « Il y avait quelque chose en moi comme un sentiment d’exil que je n’arrivais pas à formuler…Il y avait ce sentiment d’omerta. » Il cite plusieurs moments-clé : la classe d’espagnol en 4e ; de cette grand-mère qui a si longtemps tu que la moitié de sa famille, dont le frère, était resté en Espagne. Il décrit si bien ce sentiment de culpabilité trimbalé malgré lui et transmis malgré elle jusqu’à ses descendants… Cette culpabilité… Cette honte…« Je me suis alors rendu dans le village natal de Paquita, confie Sylvain Bonnet, à la rencontre de la partie espagnole de ma famille. Le village m’a très bien accueilli. Mais… » Mais « le frère de ma grand-mère n’a pas traversé la rue pour me saluer… »

Résistance, résilience…

Camp d’Argelès. Archives départementales des Pyrénées-Orientales, fonds Chauvin », côte. 27FI089

Plus largement, il a compris la « retirada » et ce que veut dire « exilé ». Et « comment on en vient à s’exiler ». À propos de Paquita, sa grand-mère « exceptionnelle », il insiste sur « son courage », sur le destin à nul autre pareil de cette famille ; où le père de Paquita, Antonio, anarchiste puis maquisard ; où sa mère, Francisca, le devient aussi… La résistance, la résilience, valeurs cardinales. « Avec Paquita, on n’a pas besoin de se parler. On est sur la même longueur d’onde. On se ressemble beaucoup ; on a le même caractère : on est dans la mesure, le consensus… On croit à l’humanité ». Une véritable ode à la bonté.

Je suis arrière-grand mère ; je ris comme une fillette et je ressemble par bien des aspects à l’enfant qui dansait sur table de ses grands parents. J’ai survécu à deux guerres. J’aime trop la vie pour mourir »

L’ouvrage fait aussi intervenir le père, Antonio, la mère, Francisca, et les soeurs de Paquita, Alexandrine et Manolita. « Ce livre est une enquête que j’ai mis trois et demi à écrire, explique Isabelle Wlodarczyk. J’ai commencé par des enregistrements audios que son fils avaient réalisés. Ils m’ont bouleversée. C’est pour cela et parce que la réalité dépassait la fiction que j’ai décidé d’écrire ce livre. Il a aussi fallu approfondir, chercher. Je me suis documenté aux archives départementales, notamment, pour retracer le plus précisément possible cette période. Ça a mobilisé plein de gens. » Dans le livre Paquita a cette formule qui la résume si bien : « Je suis arrière-grand-mère ; je ris comme une fillette et je ressemble par bien des aspects à l’enfant qui dansait sur table de ses grands parents. survécu à deux guerres. J’aime trop la vie pour mourir. »

« La peur toujours présente du franquisme. De la souffrance. Du traumatisme. »

Pourquoi Paquita a-t-elle voulu parler aujourd’hui ? Sans doute par cet effet générationnel qui fait qu’habituellement la 3e ou 4e génération font sauter les tabous, ont besoin de connaître leur passé pour construire leur vie. « Son fils l’a beaucoup questionnée », précise Isabelle Wlodarczyk. Pourquoi l’héroïne a-t-elle parlé si tard ? « Sans doute à cause de la peur toujours présente du franquisme. De la souffrance. Du traumatisme. Elle avait raconté son histoire par bribes. Finalement, elle a accepté de livrer beaucoup plus de choses ses trois dernières années. Et surtout elle est heureuse d’en avoir parlé. » Ce livre romancé ne sera pas le seul. « Je pense que j’écrirais la suite, annonce l’auteure. Antonio : la vie d’un résistant dès 1940. Parmi les premiers rôles essentiels dans le maquis… » !

Olivier SCHLAMA

(1) Les Jours de poudre jaune chez Babouche à oreille, 16 €. Le titre fait référence à la poudre dont on enduisait les réfugiés parce qu’ils étaient galeux.

A voir : une vidéo sur Paquita et la guerre civile espagnole, cliquez ICI 

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