Bateaux, ports : Économiser l’eau, ça coule de plus en plus de source

Photo : Port de Sète. DR.

Des systèmes autonomes de filtration, dépollution et recyclage de l’eau font leur apparition, comme celui d’AcquaEco, basé à Lunel, qui vient d’être primé. Les applications sont infinies. Exemples avec le port de Sète, le Canal du Midi ou les péniches à Paris.

L’eau, la vie. Les bonnes intentions pleuvent pour économiser ce bien précieux qui manque à la moitié de l’humanité. Il faut le bichonner. Le filtrer. Le recycler. Et même s’en servir pour peaufiner une autre philosophie de l’habitat – flottant ou pas – ou le bateau de demain. Il y avait la smart city. Il y a désormais le smart port, un néologisme doublé d’un anglicisme pour parler de port propre, économe, voire autosuffisant.

Romain Salza, AquaEco. Ph.DR

La start-up AcquaEco l’a bien compris. Incubée à Via Innova, à Lunel (Hérault), elle est lauréate depuis mardi du premier défi Smart Port du Port autonome de Marseille Le jury a été séduit. « C’est à la fois un prix qui nous a permis de récolter 15 000 € mais c’est surtout la possibilité de développer une innovation avec EDF avec pour but d’ajouter la valorisation énergétique des eaux usées à terre comme à bord à nos solutions de traitement et de recyclage des eaux usées. Cela répond au défi du port de demain et des écoquartiers », résume Romain Salza, le fondateur, 31 ans, associé avec le fabricant Biomicrobics. Lui même est microbiologiste diplômé de l’université de Lyon 1 et ingénieur, diplômé de la Sorbonne.

Éviter les dégazages sauvages en mer

Le cycle de l’eau dans un bateau, quelle que soit sa taille, est délicat. La plupart « dégazent » en mer leurs cuves pleines… AcquaEco propose d’y remédier avec ses « briques technologiques » : des appareils de filtration avec des membranes de l’ordre de 0,03 micromètre pouvant filtrer et recycler par exemple l’eau de pluie pour un immeuble ou les eaux noires ou grises que l’on pourra ensuite réutilisée dans un endroit clos comme un bateau. Ces appareils peuvent s’immerger dans des cuves qui réceptionnent l’eau sale. Le coût de cet équipement : de 6000 € à 15 000 €.

On peut ajouter à ce recyclage une valorisation énergétique de ces eaux usées : quand on prend une douche chaude, on peut récupérer les calories produites et qui seraient sans cela perdues et les injecter dans le circuit d’une chaudière »

Romain Salza, gérant de AcquaEco

AcquaEco se targue d’une technologie éprouvée, « certifiée norme internationale NSF/Ansi 350, capable de filtrer 99,9 % des virus, bactéries et des déchets ». Romain Salza précise : « On peut même ajouter à ce recyclage une valorisation énergétique de ces eaux usées. Quand on prend une douche chaude, on peut récupérer les calories produites et qui seraient sans cela perdues et les injecter dans le circuit d’une chaudière. » Du coup, on tire moins sur le chauffe-eau. D’où de substantielles économies. « Équiper une cuve, c’est simple : le procédé tient dans un appareil de 50 centimètres capable de filtrer, aérer. » L’eau ainsi récupérée n’est pas buvable car la réglementation pour l’autoriser est draconienne. « Mais on pourrait utiliser le procédé d’osmose inverse pour ensuite pouvoir la boire », après validation des services de l’Etat.

Diminuer les émissions de gaz à effet de serre

Qu’il s’agisse d’un navire de croisière ou de tout autre type de bateau, la gestion des déchets à bord est une véritable problématique, de plus en plus aiguë. « Parmi les déchets produits à bord, les eaux usées représentent un volume journalier de 1 900 mètres cubes par navire de croisière. » Elles représentent un potentiel énergétique valorisable localement sous différentes formes (calories, biogaz, énergie thermique, énergie électrique, etc.) « Cette valorisation énergétique locale des eaux usées pourrait ainsi permettre non seulement de minimiser les rejets en mer mais également de réduire les émissions de gaz à effet de serre liées à l’acheminement de ces eaux usées vers des stations d’épuration. »

À Paris, les bateaux devront s’équiper avant les JO

Le fondateur d’Acquaéco espère lever des fonds bientôt et « embaucher huit personnes d’ici trois ans ». Pour cela, il faut convaincre du bienfondé de ce procédé qui pourra même à terme concerner l’habitat flottant que la Région Occitanie imagine le long des côtes languedociennes. « Je suis entre autres en pourparlers avec l’Association de défense de l’habitat fluvial, basée à Paris, intéressée pour relayer ce procédé auprès de leurs adhérents pour qu’ils équipent péniches et bateaux habités qui devront être propres pour les JO 2024. »

Par ailleurs, il existe bien des cuves qui recueillent les eaux de vidange de bateaux dans les ports mais « elles sont peu utilisées et nous pouvons justement les équiper pour recycler l’eau », confie encore Romain Salza, le fondateur. « À Marseille, ajoute-t-il, nous projetons d’équiper un bateau de croisière MSC ; Voies navigables de France, qui gère le Canal du Midi, s’intéresse également à nous. Nous sommes en discussion pour recycler les sites de vidange de péniche de location. » De façon plus générale, « nous visons à équiper les collectivités, les ports, les yacht clubs… C’est une solution qui s’adapte à tout, même aux particuliers et aux viticulteurs : nous équipons un site viticole pilote à Saint-Christol (Hérault).

On peut recycler l’eau d’un immeuble, en circuit fermé, avec une double canalisation ; on peut également récupérer les eaux de pluie qui ruissellent et vont à la mer, chargées de polluants divers, d’hydrocarbures et de plastiques »

Olivier Carmes, directeur général du port de commerce de Sète. Ph. DR.

Contactée, la CCI de Marseille loue cette idée et espère que ce prix obtenu par AcquaEco, qui avait déjà été lauréate du prix Des Nautiques de Paris en 2019 et sélectionnée pour participer au Seanovation à Marseille en février dernier, lui permettra de trouver des débouchés. En tout cas, « le potentiel est important. Nous avons choisi en premier de proposer d’équiper les bateaux parce que le champ est inexploité et que nous sommes face à un littoral de 220 km », note Romain Salza. Filtrer et recycler l’eau en circuit fermé peut se faire dans beaucoup d’autres lieux. « On peut recycler l’eau d’un immeuble par exemple, en circuit fermé avec une double canalisation. C’est ce que l’on appelle le net zero water. On peut également récupérer les eaux de pluie qui ruissellent et vont à la mer, chargées de polluants divers, d’hydrocarbures et de plastiques. » Les applications d’un tel système autonome sont infinies.

A Sète, priorité aux « innovations et verdissement du port »

À preuve, Olivier Carmes, directeur général du port de commerce de Sète (1 100 emplois directs), explique le tournant amorcé pour aller vers un smart port, dont l’économie d’eau est une petite partie. « Le projet stratégique 2015-2020 était basé sur la relance économique avec beaucoup d’investissements, notamment de la Région, propriétaire du port, rappelle-t-il. Le nouveau projet 2021-2025 donne la priorité aux innovations et au verdissement du port. Nous avons d’ailleurs commencé à couvrir les toits de nos hangars avec des panneaux photovoltaïques. » Plusieurs projets ont été définis. Les navires qui accostent dans le port laissent tourner leurs machines qui fonctionnent au gazole qui polluent et qui alourdissent un bilan carbone déjà catastrophique. Et empoisonne les riverains qui s’en plaignent. Il en va de « l’acceptabilité des activités du port », note Olivier Carmes.

Brancher ferries et navires sur le réseau électrique pour éviter que leur moteur ne tourne au gazole…

Ph Port de Sète.

L’idée c’est de brancher les ferries, les navires de commerce en escale d’une journée directement sur le réseau électrique collectif ; idem pour ce trafic de camions avec la Turquie qui fait deux ou trois escales hebdomadaires en Île Singulière. Pour compléter le dispositif, le port de Sète devrait pouvoir compter sur une barge produisant de l’hydrogène d’ici 2023-2024 et qui pourra se déplacer de quai en quai, de bateau en bateau. Ce n’est pas tout. Les navires qui feront des efforts d’économies d’énergie pourront économiser jusqu’à 20 % des droits portuaires. Autre axe, « verdir » les délaissés du port, terre-pleins ou autres parties « en jachère » et pourraient bien être plantés d’arbres, plantations, etc. Dans ce contexte, filtrer sur place des milliers de mètres cubes d’eau est pertinent. « Nous avons le projet de recycler l’eau qui sert aux douches des chauffeurs de poids lourds afin qu’elle serve ensuite également à nettoyer les camions », par exemple. « Nous allons lancer un marché dans ce sens. »

Créer un réseau d’une trentaine de stations de « dépotage » avec une cuve, là où une péniche ou un bateau de croisière pourront y vidanger leurs eaux sales. Les deux-tiers raccordées au réseau collectif, les autres, il faut une solution autonome »

Alexis Palmier, de VNF
Le Canal du Midi. photo Ph.-M.

Au siège de Voies navigables de France (VNF) Alexis Palmier explique être engagé dans la même démarche de green tourisme qui s’inscrit dans le vent de l’histoire. Le responsable de l’arrondissement développement de la voie d’eau explique : « Nous connaissons cette start-up AcquaEco. Leur solution représente un réel intérêt pour les usages et les usagers, notamment sur la partie navigable du Canal du Midi, explique-t-il. Notre idée, c’est de créer un réseau d’une trentaine de stations de « dépotage » avec une cuve, là où une péniche ou un bateau de croisière pourront y vidanger leurs eaux sales. Une station tous les 20 km. Les deux-tiers seront raccordées au réseau collectif. Mais pour le restant parce qu’il y a des impossibilités topographiques ou un trop fort éloignement, il nous faudrait une solution autonome certifiée. L’enjeu, c’est que la totalité du réseau soit connecté, vannes fermées. Et qu’il n’y plus de rejet dans le canal… »

Olivier SCHLAMA

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