Après un an de covid : « Dans les classes, les choses sont désormais bien gérées »

"Chaque situation de cas de covid ou de cas contact est ensuite suivie par l'ARS et l'Assurance maladie. Il est important de respecter ne serait-ce que le secret médical. Je ne pense pas qu'il y ait un seul acteur aujourd'hui qui demande à ce que les données sanitaires individuelles deviennent des données publiques..." Photo : Olivier SCHLAMA

Laisser les établissements scolaires ouverts pendant la pandémie, même quand se pose la question du reconfinement, c’est en faire le lieu de tous les défis. La rectrice de l’académie de Montpellier, Sophie Béjean, retient de cette année exceptionnelle la mise en place d’une organisation millimétrée ; « la solidarité » qui s’est exprimée durant la crise et « l’innovation qui s’inscrit dans la durée ». A l’opposé, la porte-parole du Snuipp claque : « En un an, le ministère n’a tiré aucune leçon de la pandémie… »

Des protocoles, des masques, des polémiques, des alertes sociales… Et, par-dessus tout, cette vie collective, contrainte, bâillonnée ; avec un confinement dur avec école à la maison où les parents ont mené une double vie professionnelle en « jouant », en plus de leur télétravail, à la maîtresse d’école… Quel bilan tire la rectrice de cette – première – année de pandémie dans les écoles, collèges et lycées ?

« Une année de mobilisation générale… »

« Ce fut une année de mobilisation générale dans l’Education nationale, entame Sophie Béjean, la rectrice. Elle nous a amené à mettre en place une organisation et des moyens d’actions pour soutenir écoles et établissements et faire en sorte pour respecter l’intérêt des élèves. Nous pouvons nous réjouir que les établissements scolaires aient pu rester ouverts le plus longtemps possible. Parmi les pays européens, c’est la France qui a réussi cela. »

Sophie Béjean, rectrice de l’académie de Montpellier. DR.

Les syndicats ne disent pas la même chose (lire ci-dessous). Pour ces derniers, on cacherait l’ampleur de la contamination, etc. « J’ai piloté cette crise depuis le premier jour. Je sais concrètement sur le terrain ce que nous avons mis en place et on pourrait revenir sur le début de la crise, sur la mobilisation sur la continuité pédagogique à distance. Avec les formations mises en place, l’appui de proximité dans les écoles, les établissements scolaires avec les référents numériques… Et, in fine, il y a des décisions qui resteront en place sur la durée. Le ministère a aussi mis en place une prime informatique pour les professeurs qu’ils touchent, pour les premiers, en février de cette année. Nous avons aussi tiré de cette crise des leviers d’action sur la durée. »

« Depuis la rentrée de septembre, nous sommes totalement transparents »

« Depuis la rentrée de septembre, nous sommes totalement transparents, notre académie comme les autres en France publie les données relatives aux cas positifs déclarés, les cas contact, les classes et écoles fermées. Là encore, je sais la mobilisation qu’il y a sur le terrain. Les liens hebdomadaires que nous avons avec l’ARS, avec les gens sur le terrain. L’académie a déployé des moyens dans chaque département… Ces données-là sont données chaque semaine sur le même périmètre. »

Reste que le protocole dans les établissements scolaires est difficile à mettre en oeuvre ; le brassage se fait malgré tout ; les cas sont déclarés au bon vouloir des parents… « Chaque situation de cas de covid ou de cas contact est ensuite suivie par l’ARS et l’Assurance maladie. Il est important de respecter ne serait-ce que le secret médical. Je ne pense pas qu’il y ait un seul acteur aujourd’hui qui demande à ce que les données sanitaires individuelles deviennent des données publiques… Les syndicats seraient les premiers à s’en plaindre… »

Si au printemps cette organisation nouvelle a été un peu difficile à mettre en place, ça se passe désormais bien, même si ce n’est pas facile, notamment avec des adolescents »

Sophie Béjean

Sophie Béjean ajoute que le « protocole sanitaire n’est pas si complexe que cela à mettre en place parce que les principes sont simples : masque, lavage des mains, distanciation physique (qui a pu être allégée ou renforcée en fonction des situations et de la circulation du virus), adapter l’organisation pédagogique. Et, parfois, mettre en place de « l’hybridation », notamment dans les lycées. Le point faible, c’est au moment du repas quand tout le monde ôte le masque. C’est pour cela que l’on demande à ce que les élèves d’une même classe mangent ensemble pour éviter le brassage. Mais dans les classes, les choses sont bien gérées et si au printemps cette organisation nouvelle a été un peu difficile à mettre en place, ça se passe désormais bien, même si ce n’est pas facile, notamment avec des adolescents. » 

« Notre cellule de continuité pédagogique qui se réunit toujours sert à la préparation des déconfinements, de la rentrée scolaire… »

Comment Sophie Béjean a-t-elle vécu cette pandémie, en tâtonnant, avec humilité, comme le dit son ministre de tutelle, Jean-Michel Blanquer ? « Trois choses me viennent à l’esprit. Cette pandémie m’a amené à mettre en place un dispositif très organisé pour piloter toutes les dimensions de la crise. Cellule de continuité pédagogique, cellule de crise, cellule d’accompagnement et d’écoute pour les parents, une autre pour le personnel. Cette organisation-là, elle s’est inscrite dans la durée. Notre cellule de continuité pédagogique, par exemple, se réunit toujours. Elle sert à la préparation des déconfinements, de la rentrée scolaire… Dans chaque établissement scolaire, j’ai désigné un inspecteur référent en appui de l’équipe de direction. Cette organisation-là est toujours en place et elle nous permis de nous adapter dans l’intérêt des élèves et en soutien à nos professeurs. De même que la cellule de crise que je réunis toutes les semaines, notamment pour gérer la situation sanitaire, avec des conseillers santé… »

« Toute crise a du bon… »

Claudie Minguez, élue chargée des écoles à Frontignan qui avaient attendu avant de rouvrir en mai dernier. Photo archives : Olivier SCHLAMA

La rectrice poursuit : « La deuxième idée force, c’est la solidarité : je me rappelle par exemple des 1 200 professeurs volontaires pour accueillir les enfants de soignants pendant le premier confinement. Quelle magnifique mobilisation. Solidarité aussi entre les institutions et le dialogue avec les collectivités. La troisième idée, c’est l’innovation que l’on inscrit dans la durée. Je pense à la place complémentaire du numérique. Nous avons la chance que tous les lycéens soient dotées d’un ordinateur, une mesure financée par la Région Occitanie. Où l’Education nationale labellise les établissements scolaires en matière de numérique. Sans oublier les vacances apprenantes : il faut saluer la mobilisation des associations d’éducation populaire, la Ligue de l’enseignement par exemple et son réseau très mobilisé. »

« Le métier de professeur en est ressorti grandi. Aux yeux des parents, c’est un vrai métier… »

Cette crise a donc eu du bon ? « Dans toute crise, il y a du bon. » A la question de ce qu’elle ne referait pas, Sophie Béjean réfléchit et dit : « Il y en a une, qui n’était pas de ma responsabilité : le confinement des écoles qui a été une décision très lourde à prendre et à vivre pour tous. Même s’il en est ressorti un point positif entre les professeurs  et les parents : le métier de professeur en est ressorti grandi. Aux yeux des parents, c’est un vrai métier. Il faut avoir des compétences et savoir les mettre en oeuvre pour la réussite des enfants. »

Grâce aux moyens déployés, « décrochage limité »

Comment qualifie-t-elle la situation sanitaire actuelle dans les établissements ? « Il y a une augmentation du nombre de cas dans certains départements, notamment dans le Gard ; j’appelle encore plus à la vigilance de tous pour maîtriser cette évolution. » La rectrice irait-elle jusqu’à dire que le virus a chamboulé la vie scolaire ? « C’est une question extrêmement importante. Nous avions fait une enquête au moment du 1er confinement pour évaluer le pourcentage de décrochages. On avait mesuré potentiellement 8 % de décrochage, ce qui était très inquiétant. Finalement, comme nous avons mobilisé des moyens, avec les vacances apprenantes, notamment ; avec des moyens d’accompagnement individualisés (stages de réussite, le dispositif spécial au collège ou un autre personnalisé au lycée auprès des élèves en difficulté…) le taux de décrochage est deux fois moindre : 4 %, le taux « habituel ». Attention, je ne dis pas que c’est satisfaisant. il faut continuer à nous mobiliser. Mais on a pu limiter le décrochage. »

« Aujourd’hui, devant nous, les examens ont été adaptés. Certaines épreuves sont en contrôle continu, comme les épreuves d’enseignement de spécialité du bac général ; pour les évaluations communes sur les matières du tronc commun. Pour les épreuves qui auront lieu en présentiel, si tout vas bien, les épreuves ont été adaptées : les élèves auront le choix entre deux ou trois sujets en fonction des matières et un nombre de textes en français à préparer moins important.

Vaccination des professeurs dès que possible

Sophie Béjean, rectrice de l’académie de Montpellier. DR.

Les professeurs qui se considèrent en première ligne pour la vaccination se désespèrent. « Je n’ai aucune responsabilité dans la stratégie sanitaire. Le ministre souhaite que dès que ce sera possible les professeurs soient vaccinés – et je serais la première à l’être pour montrer aussi l’exemple – Pour les tests, ils ont déjà accès aux tests antigéniques (qui donne des résultats en 20 minutes) et tests PCR classiques en pharmacie ou en labo où les enseignants sont prioritaires. Et puis, il y a une offre complémentaire dans les établissements scolaires dans une zone identifiée par l’ARS où il y a une circulation active du virus. Les données sur nos tests sont tout aussi transparentes. Il y en a très peu de faits pour l’instant. Même si je reste prudente à cause du département Gard où l’incidence monte. » 

Période difficile pour tout le monde

Y a-t-il des faits marquants de sur-stress parmi les professeurs, animateurs et élèves ? « Je n’ai pas de signaux objectifs. Tous les jours je regarde le nombre de faits dans les établissements, je ne vois pas de hausse sensible. Sur un plan plus subjectif, j’ai des retours qui m’indiquent que certains élèves sont fragilisés. C’est un point d’attention. Les infirmiers sont très attentifs à cela. La période est difficile pour tout le monde. Nous avons pu recruter des postes d’AED (ex-surveillants) pour effectuer notamment des remplacements. Ce qui est essentiel. »

Olivier SCHLAMA

« En un an, le ministère n’a tiré aucune leçon de la pandémie… »

Guislaine David est porte-parole nationale du principal syndicat d’enseignants dans les écoles, le Snuipp.

« Heureusement, dit Guislaine David, en résumant une année de pandémie, qu’il y avait les personnels enseignants pour tenir l’école. Et si elle a si bien tenu, c’est bien grâce à eux. Le ministère n’a jamais rien anticipé. Il est dans le même déni sur les contaminations importantes à l’école. » Elle rappelle que « la règle c’est que l’Education nationale ferme une classe de maternelle au premier cas positif au covid-19 ; trois cas en classe élémentaire, si c’est le variant anglais, et dès un cas si c’est le variant brésilien ou sud-africain. » 

« Le ministre Blanquer ne parle que de façon binaire : d’école ouverte ou fermée… »

Les critiques de la syndicaliste sont nombreuses, notamment l’absence de transparence. « Il n’y aucun open data. Le ministre Blanquer ne parle que de façon binaire : d’école ouverte ou fermée. L’école fermée, c’est la catastrophe donc on garde les écoles ouvertes avec un protocole inapplicable. Un seul exemple : on nous demande de limiter le brassage des élèves ; or, quand un enseignant est absent, tous les élèves sont répartis dans les autres classes de l’école… »

Guislaine David, porte-parole du Snuipp. Photo : ©Millerand/NAJA

Guislaine David alerte et s’alarme de la santé mentale des personnels enseignants qui sont épuisés par la gestion de la crise et ce protocole sanitaire. Les tests salivaires ? « On ne sait pas où ça en est. Le ministère là aussi, comme pour d’autres sujets, n’a pas anticipé. Nous disons que cela devrait être systématique pour tous les écoliers dès que l’on détecte un cas dans une école. »

« L’épidémie fait de plus en plus de malades et touche beaucoup l’école »

Et de cingler : « En un an, le ministère n’a tiré aucune leçon de la pandémie… Il pense et répète que nous sommes les meilleurs parce que nous laissons nos écoles ouvertes ; ailleurs, on teste et on vaccine avant la réouverture… La réalité, c’est que l’épidémie fait de plus en plus de malades et touche beaucoup l’école. Nous comparons chaque semaine les chiffres avancés par le ministère et ceux de Santé publique France. Ils ne sont pas identiques. Notamment parce qu’à l’école on est sur un mode déclaratif : ce sont les parents qui disent ou pas si leur enfant est positif… »

« Tout le monde craque psychologiquement (…) Les élèves, non plus ne vont pas bien (…) Leur mal-être est sous-estimé… »

La porte-parole du Snuipp ajoute qu’il y a de plus en plus de « craquage » parmi les personnels enseignants. « Tout le monde craque psychologiquement. L’enseignant fait ce qu’il peut tiraillé par un protocole inapplicable et la culpabilité de ne pouvoir mettre tout le monde en sécurité. Les élèves, non plus ne vont pas bien. Le ministère ne regarde que les compétences scolaires. Leur mal-être est sous-estimé. Et bien sûr il n’y a pas assez d’infirmières et de psychologues scolaires… Dans le même temps, dans les familles, ça ne va pas mieux ; la pauvreté augmente en France à cause de la crise et des pertes d’emplois… L’école, elle, fonctionne donc vaille que vaille. »

Même financièrement, la vaccination ce serait plus « intéressant » pour le ministère qui aurait moins de remplaçants à trouver et payer… »

La vaccination des personnels enseignants ? « Ils sont en première ligne ; nous le clamons sans cesse. En janvier, la secrétaire générale du ministère de l’Education nationale avait que nous étions en effet en première ligne et patatras ! quand le ministre de la Santé est intervenu un soir, il y a quelques semaines, au journal télévisé, ce n’est plus le cas…! Véran a balayé cette idée d’un revers de main en disant : « Mais pourquoi ? » Alors on continue à maintenir les écoles ouvertes… Pourtant, même financièrement, la vaccination ce serait plus « intéressant » pour le ministère qui aurait moins de remplaçants à trouver et payer… Quant aux tests salivaires, nous ne savons pas combien et où sont-ils réalisés… »

Parmi les revendications exprimées, le Snuipp réclame toujours « des mesures fortes pour maintenir les écoles ouvertes ; que la définition des cas contacts soit identique à celle en vigueur dans le reste de la société, avec retour à la règle protectrice de fermeture de classe à partir d’un cas avéré pour casser les chaines de contamination ; mise en place effective de tests salivaires massifs réalisés dans les écoles par des équipes mobiles, avec renforcement de l’aération des locaux ; allégement des effectifs et fourniture gratuite de masques chirurgicaux aux élèves… »

Propos recueillis par O.SC.

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