Protestants du Languedoc : Esprit de résistance, liberté de conscience…

Jacques Chirac au Chambon-siur-Lignon en 2004 : "Le protestantisme dut mener un douloureux combat, un combat pour la nation, un combat qui conduisit à l'inscription de la liberté religieuse dans notre Déclaration des droits de l’Homme..." Photo : Patrick GARDIN.

Dans sa chronique, l’historien Samuel Touron revient sur l’histoire des Protestants qui, jadis, ont eu à subir l’épreuve de l’intolérance religieuse, eux qui ont sauvé des milliers de Juifs de la Shoah et qui ont tant apporté à la société.

Jules Vallès, auteur Forézien du XIXe siècle et célébrité de la Commune de Paris disait des Protestants dans son oeuvre l’Enfant : « Il y a donc des Protestants ! J’ai lu ce qu’on en dit dans la bibliothèque de Chaudeyrolles, et les Protestants qu’on a brûlés, qu’on envoie en enfer, me semblent une race de damné (…) Je vais un jour jusqu’au lac de Saint-Front, tout seul. C’est un grand voyage (…) et quant aux Protestants me dit l’homme, il y en a un qui est justement là-bas (..) Il a l’air dur et triste, maigre, jaune, le menton pointu et raide comme une épée. Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas ? Lui parle t-on ? A t-il un boulet ? » Nous sommes pourtant au milieu du XIXe siècle, les idées des Lumières, la Révolution Française, plus d’un siècle de tolérance étatique à l’égard du protestantisme est passé par là mais, dans les mémoires demeure toujours l’image de « damné » du Protestant, cet autre, si longtemps martyrisé et qui demeure inconnu.

Joseph Cambon, député de l’Hérault, acteur majeur de l’assainissement des finances publiques à la suite de la Révolution française, instaurateur d’une première séparation de fait entre l’Église et l’État… »

Pourtant, les Protestants ont porté en France l’idée même de modernité : la promotion du libéralisme, de l’entreprenariat, la valeur du travail, la fin du despotisme, les idées de liberté et d’égalité des droits, l’accès à l’éducation des femmes et le droit à leur émancipation ou encore la naissance du concept de laïcité. Rien que dans le Languedoc de grands noms protestants ont fait l’Histoire de France : Joseph Cambon, député de l’Hérault, acteur majeur de l’assainissement des finances publiques à la suite de la Révolution française, instaurateur d’une première séparation de fait entre l’Église et l’État, il fut aussi le premier à se lever contre le régime de Terreur instauré par Robespierre.

La Banque de France, Alstom, Peugeot, De Dietrich et, enfin, exemple régional : Perrier

Jean Paul Rabaut Saint-Etienne, député du Gard, ardent défenseur d’une égalité des droits pour les minorités religieuses nationales, il est guillotiné par les jacobins avant d’avoir pu mener à terme son grand projet « d’une instruction publique qui éclaire et exerce l’esprit et d’une éducation nationale qui doit former le coeur ». Citons aussi François Guizot, natif de Nîmes, ministre de l’Instruction publique, de l’Intérieur puis des Affaires étrangères sous le règne de Louis-Philippe Ier. Charles Gides, économiste, professeur au Collège de France, théoricien de l’économie politique et sociale dont les travaux faisaient encore référence dans les grandes universités américaines dans les années 1970. Rappelons enfin que ce sont des Protestants qui fondèrent la Banque de France, Alstom, Peugeot, De Dietrich et, enfin, exemple régional : Perrier. L’influence protestante dans le domaine économique et politique est disproportionnée en comparaison de son poids démographique. Aujourd’hui, les Protestants représentent deux millions de personnes en France, un chiffre en légère augmentation ces dernières années en raison notamment du développement des mouvements évangéliques. Leur histoire reste pourtant largement méconnue.

Aigues-Mortes est un lieu emblématique de cette histoire, place de sûreté pour les protestants jusqu’à 1622, ses tours se transforment à partir de 1707 en prison pour les femmes qui refusent de se convertir au catholicisme »

Le Languedoc partage son histoire avec celle du protestantisme. Montpellier, Nîmes, les Cévennes, le Vivarais sont des terres historiques du protestantisme en France. Si la guerre des Cévennes constitue l’épisode le plus connu de cette histoire, d’autres épisodes historiques oubliés lient le Languedoc et la foi protestante. Les guerres de religions qui éclatèrent dans le Royaume durant la seconde moitié du XVIe siècle et les dragonnades qui suivirent l’édit de Fontainebleau de 1685 entraînèrent de nombreuses persécutions envers les protestants languedociens. Aigues-Mortes est un lieu emblématique de cette histoire, place de sûreté pour les protestants jusqu’à 1622, ses tours se transforment à partir de 1707 en prison pour les femmes qui refusent de se convertir au catholicisme. La tour de Constance est restée célèbre de par le mot

Tour de Constance, Aigues-Mortes. Ph. DR.

« RESISTER » : gravé par Marie Durand, une jeune femme de 19 ans originaire de Pranles en Ardèche et emprisonnée durant 38 ans dans la tour. Son frère, Etienne Durant, fut, lui, emprisonné au fort de Brescou au large d’Agde tandis que Pierre Durand, autre frère de Marie est lui pendu à Montpellier. La tour de Constance d’Aigues-Mortes est un lieu de mémoire du protestantisme. Il fallut attendre 1768 pour voir cette prison pour femmes fermer définitivement. C’est le gouverneur du Languedoc, choqué par les conditions de détention de ces femmes simplement coupables de ne pas croire en la bonne religion, qui prit la décision de fermer l’établissement. Face à l’opposition des ministres de Louis XV, il menaça de démissionner ce qui entraîna la libération des captives. La plupart de ces femmes ont passé toute leur jeunesse voir toute leur vie dans cette tour, Marie Durand y est entrée à 19 ans pour n’en sortir qu’à 57 ans, elle meurt huit ans plus tard.

Exilés en masse, les plus chanceux rejoignent Genève

Jusqu’au XVIIIe siècle, les Protestants languedociens s’exilent en masse, ils s’isolent dans les montagnes notamment dans le Vivarais ou dans les Cévennes où ils vivent en autarcie afin d’éviter les persécutions. Les plus chanceux rejoignent Genève où ils sont accueillis les bras ouverts, ils contribuèrent à fonder la richesse de la cité Suisse en apportant notamment leurs connaissances en horlogerie ou dans le milieu financier et universitaire. D’autres gagnent les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas et Belgique), enfin, beaucoup s’embarquent pour le Nouveau Monde et l’Afrique du Sud où la communauté huguenote (essentiellement originaire du Luberon) est encore très présente comme en témoigne la typologie de nombreux lieux : Franschhoek (le coin des Français), La Motte (pour La Motte d’Aigues), L’Ormarin (pour Lourmarin), La Brie, Picardie, Chamonix etc… On estime également que 20% des Afrikaners portent des noms français.

Si c’est Louis XVI qui donne aux protestants le droit d’être inscrits sur les actes d’état civil avec l’Édit de Versailles publié en 1787, c’est la Révolution française qui confirme définitivement ces droits. Cependant, les mentalités évoluent bien plus lentement et les tensions entre Catholiques et Protestants persistent. En 1815, la Restauration provoque une Terreur blanche dans le Midi, les partisans royalistes se vengent de la Terreur qu’ils ont subie durant la Révolution française et s’en prennent aux protestants particulièrement dans la région nîmoise faisant plusieurs centaines de morts. Ce furent les derniers massacres qu’eurent à subir les Protestants en France. En 1905 la loi de séparation de l’Eglise et de l’État est accueillie comme un traité de paix par les protestants qui se savent désormais l’égal des catholiques au regard de la loi.

Durant la Seconde Guerre mondiale les Protestants du Chambon-sur-Lignon et des villages voisins se sont levés comme un seul Homme pour sauver près de 5 000 juifs… »

Persécutés durant plusieurs siècles, les Protestants ont développé une culture du secret, de la discrétion et de la résistance. Ils ont eu à lutter face à tout un Etat organisé contre eux et leurs descendants témoignent aujourd’hui de cet esprit de résistance afin de pouvoir vivre librement. C’est cet esprit qui parle lorsque durant la Seconde Guerre mondiale les Protestants du Chambon-sur-Lignon et des villages voisins se sont levés comme un seul Homme pour sauver près de 5 000 juifs dont 30% d’enfants des camps de la mort. C’est encore cet esprit qui parle lorsque malgré la bravoure de cet acte aucun habitant n’en tira une quelconque fierté ou orgueil sidérant jusqu’aux autorités françaises et israéliennes. Il fallut attendre les années 1980 pour que les témoignages de rescapés provoquent une prise de conscience autour de l’acte héroïque des habitants du Plateau entraînant la reconnaissance de tous ses habitants comme « Justes parmi les nations » de la part du gouvernement israélien en 1990.

Le président défunt Jacques Chirac lors de sa venue au Chambon-sur-Lignon en 2004 résuma brillamment dans son discours cet esprit propre aux protestants de France : « Aux confins de la Haute-Loire et de l’Ardèche, cette vieille terre de protestantisme a subi, dès la révocation de l’Edit de Nantes, l’épreuve de l’intolérance religieuse. Pour y faire face, le protestantisme dut mener un douloureux combat, un combat pour la nation, un combat qui conduisit à l’inscription de la liberté religieuse dans notre Déclaration des droits de l’Homme. Parce que ces campagnes ont gardé vivante la mémoire de ces drames, elles sont devenues terre d’accueil, de partage et de refuge. Ici, persécutés, déshérités, réfugiés ont trouvé asile. Ici, Juifs menacés de mort ont trouvé protection. Ici, maquisards et combattants de l’ombre ont trouvé abri. Cette terre d’asile est l’un de ces lieux où souffle l’esprit de résistance. Ce pays, qui a payé chèrement le prix de la liberté de conscience, a vu très tôt des femmes et des hommes se lever pour dire non. »

Samuel TOURON

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