Agro-écologie : L’expérience unique du domaine du Petit Saint-Jean

Sur ce domaine, nous testons ; nous cumulons de l'expérience ; nous cherchons à optimiser la biodiversité sauvage extraordinaire de ce lieu et trouver un équilibre...", dit Jean Jalbert qui dirige l'institut de recherche la Tour du Valat, propriétaire du domaine du Petit Saint-Jean. Photos : la Tour du Valat.

Du vin, des cultures agro-forestières, de l’élevage, du pâturage… Ce domaine exceptionnel, 100 % bio, qui s’étire sur 101 hectares dans le Gard, est une vitrine d’une agriculture qui s’inspire de la nature et la respecte. Et résiliente, résistant notamment au réchauffement climatique.

Installé à Saint-Laurent d’Aigouze, dans le Gard, sur une grande dune de 20 km courant jusqu’à Aigues-Mortes, en Camargue, le Domaine du Petit Saint-Jean est un joyau de la biodiversité qui veut devenir une vitrine d’une agriculture qui s’en inspire et la respecte. Le domaine du Petit Saint-Jean ce sont 101 hectares rares !

Abritant pas moins de 350 espèces de plantes, entre marais et dunes fossiles d’un ancien cordon littoral ; cinq mares ; 48 hectares de pinèdes. Il y a aussi beaucoup d’espèce de plantes et d’animaux : la Cistude d’Europe, tortue d’eau douce menacée en zone méditerranéenne ; le « Pin de fer », âgé d’environ 300 ans, « arbre remarquable » du Gard ; le hibou Grand-duc, plus grand rapace nocturne d’Europe, niche dans la pinède ; l’Épipactis à petites feuilles, une orchidée remarquable pour la région ; le Crapaud cultripède, espèce menacée en zone méditerranéenne et typique des milieux dunaires sableux…

Cinq mares, 48 hectares de pinèdes…

Mais aussi : renards, sangliers et lièvres d’Europe; de nombreux oiseaux insectivores comme le rollier, le Guêpier d’Europe et la Huppe fasciée. Le domaine possède une zone de marais de 24 hectares colonisés par des roseaux, iris et joncs, et de montilles (légères buttes sableuses) recouvertes de pelouses méditerranéennes. L’inventaire serait trop long et d’ailleurs il n’est pas terminé !

Président de l’institut de recherche pour la conservation des zones humides de la Tour du Valat, qui en est le propriétaire, basé au Le Sambuc, à Arles, à 40 km de là, Jean Jalbert cherche ce fameux « équilibre », dans un contexte de crise du covid et d’agriculture classique devenue « folle ». « Nous multiplions les pistes en explorant celles qui peuvent être complémentaires : élevage, arboriculture, vigne… interagissent dans un vrai écosystème vertueux. » On y aide la nature et la nature nous aide. Une symbiose.

Sur ce domaine, nous testons ; nous cumulons de l’expérience ; nous cherchons à optimiser la biodiversité sauvage extraordinaire de ce lieu et trouver un équilibre… »

Jean Jalbert qui dirige la Tour du Valat
Jean Jalbert. Ph. : Hervé Hôte, Agence Caméléon

« Ce projet fait sens pour nous. C’est l’histoire de notre engagement, poursuit Jean Jalbert. Notre philosophie est de réconcilier l’homme avec la nature. Sur ce domaine, nous testons ; nous cumulons de l’expérience ; nous cherchons à optimiser la biodiversité sauvage extraordinaire de ce lieu et trouver un équilibre. Nous ne le faisons pas pour se faire plaisir mais pour que cette expérience soit reproductible. La validation économique est essentielle. En quelques années, cela en prend le chemin.Mais c’est un système compliqué avec une multi-productivité, de l’argro-foresterie, de la viticulture, de l’élevage, etc…. »

Histoire mouvementée avec 30 ans de contentieux

Ce vaste domaine eu une histoire tourmentée. Il a appartenu à partir des années 1960 à un certain Marcel Bernard, qui fut architecte de la ville de Montpellier. Il y avait installé un élevage de chevaux et surtout il a ouvert son site aux chercheurs, notamment au CNRS de Montpellier qui travaillaient beaucoup sur les végétaux du Sud de la France. C’était aussi un militant des traditions camarguaises.

Et parce l’une de ses filleules avait voulu récupérer le Domaine avec des vues de développement touristique, il en a fait don à la fondation de la tour du Valat en 1981. « Un éleveur s’était installé sans droit ni titre, rapporte Nicolas Beck, le responsable du domaine, faisant croire qu’il avait un bail ; ça a été le début de 30 ans de contentieux ; sur ces entrefaites, le site a été ensuite occupé par trois ou quatre manadiers-éleveurs qui se sont alors approprié les lieux et qui les ont surexploités. » Il ajoute : « C’est un joyau au niveau de la biodiversité et de la représentation des milieux naturels de Camargue. » 

On contribue à la biodiversité : des oiseaux vont venir et profiter de l’écosystème ; on va acheter des brebis d’une race à faibles effectifs, la raïole ; on s’inscrit donc dans un projet de conservation d’une espèce locale en voie d’extinction… »

Nicolas Beck, régisseur du Domaine

Au final, souligne Nicolas Beck, « nous avons au final récupéré pleinement ce domaine en 2012 selon les volontés de Marcel Bernard qui voulait sanctuariser ce lieu unique. Nous avons fait les premiers inventaires, y compris des bâtiments et de son potentiel agricole à partir de là. Nous avons commencé à planter qu’en 2016. » Des infrastructures agro-écologiques ont été introduites : on y replante des haies autour de la vigne – que l’on enherbe systématiquement – pour apporter de la biodiversité avec des espèces mellifères (cyste, lavande…) ; on y ajoute des arbres, plutôt de fourrage…

Ce n’est pas tout. « L’an prochain, on va étudier la biodiversité qui s’est installée sur le domaine, souligne Nicolas Beck. Il y aura aussi des nichoirs pour oiseaux. Et d’autres pour les chauve-souris qui mangent des papillons ravageurs de la vigne. Et nous allons suivre l’impact de nos actions ; ce que ne peuvent pas faire forcément les particuliers qui sont dans la même stratégie parce que cela demande du temps. On contribue ainsi à la biodiversité : des oiseaux vont venir et profiter de l’écosystème ; on va acheter des effectifs de brebis d’une race à faibles effectifs, la raïole encore présente dans les Cévennes et où il ne restait plus que 800 individus dans les années 2000 ; on s’inscrit donc dans un projet de conservation d’une espèce locale en voie d’extinction. »

Mini-vignoble avec des cépages méridionaux résistants : le san giovese (italien), le tempranillo (espagnol), alvarinho (portugais) ou le néro d’avola (Sicile)

Quatre ans après le début concret de l’exploitation, les résultats sont-ils tangibles ? Les responsables de la Tour du Valat ont « senti qu’il y avait une forte demande de se reconnecter avec la nature, à travers l’alimentation, notamment », et ont ouvert le domaine le plus possible. Comme il y avait 26 hectares de friches agricoles,  on a pensé à faire de l’agro-écologie : on se cale sur le fonctionnement des écosystèmes naturels pour cultiver en accord avec la nature », définit encore Nicolas Beck. Avec un climat méditerranéen sec, de plus en plus sec et caniculaire avec le réchauffement climatique. « C’était jadis une zone utilisée pour le développement de la viticulture : ce sable empêchait le phyloxéra de tuer la vigne. Nous, nous y avons créé un mini-vignoble de cinq hectares avec des cépages méridionaux comme le san giovese (italien), le tempranillo (espagnol), alvarinho (portugais) ou le néro d’avola (Sicile), etc. On a 13 cépages différents ! On fait de la micro-vinification. Preuve à l’appui : quand l’été 2019 il a fait 45 degrés, aucune de nos vignes n’a brûlé. »

Nous participons au développement d’une filière chanvre en Camargue pour faire de la fibre »

Sur le Domaine, on teste pas mal de cultures. « Le fait d’être autonomes financièrement nous permet de tester des choses, agrée Nicolas Beck. On a travaillé par exemple en traction animale, un cheval, pour les vendanges plutôt que d’utiliser un tracteur qui met ses gaz d’échappement dans le nez des vendangeurs… Autour de la partie vini-viticole on y a adossé d’autres productions. Autour de l’agro-foresterie. On travaille avec une scop, Agrouf. L’idée, c’est comment on profite de tous les bienfaits de l’arbre. On a aussi testé la culture de l’arachide, certaines plantes aromatiques. Cette année nous participons au développement d’une filière chanvre en Camargue pour essentiellement faire de la fibre. Du coup, on fait partie d’une initiative, ABC Chanvre qui veut reconstituer cette filière en Camargue et recherche des riziculteurs qui veulent s’y convertir. »

Multitude de partenaires

Le Domaine du Petit Saint-Jean, qui reçoit quelque 250 personnes par an, professionnels en reconversion ou pas, partage toutes ses expériences. « Des viticulteurs sont venus et on planté les mêmes cépages que les nôtres. Notamment l’Enclos de la Croix à Lansargues : ils nous font notre vin et en échange apprennent de nos pratiques de plantations. Cette semaine le Civam bio du Gard nous a sollicités pour faire une visite. » Les visites se succèdent au Domaine qui reçoit souvent également des étudiants. Pour mener à bien tout ce travail, le Domaine fait appel à une multitude de partenariats.

Nicolas Beck détaille cet écosystème. « Nous sommes agréés pour accueillir des personnes en service civique ; chaque année, cela permet à des jeunes qui ne sont pas forcément dans les circuits habituels d’arriver à se former. Souvent, ce sont des gens qui ont décroché ou sans diplôme. Nous pouvons mobiliser notre propre réseau de bénévoles que nous pouvons contacter par un simple mail. » Une partie des 70 salariés de la Tour du Valat, volontaires, peuvent participer aux vendanges pour à des plantations. « On sollicite aussi des gens en formation dans les maisons familiales et rurales ; la société Yves Rocher, qui a une grosse fondation ayant pour mission de planter un million d’arbres par an, nous met aussi à disposition des salariés… On a aussi un salarié que l’on embauche comme salariés dès janvier. On fait beaucoup appel à des prestataires agricoles. Cela fait beaucoup de monde au final et cela participe du lien avec les gens dans ce territoire. »

Olivier SCHLAMA

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