Vin, cidre, vergers anciens : En Cerdagne, Wilfried Garcia symbolise un renouveau agricole

"En Cerdagne, on a longtemps vécu sur nos acquis sans se remettre en question. Il manquait un peu de jeunesse qui revient au pays", dit Wilfried Garcia. Ph. DR.

À 29 ans, Wilfried Garcia fait partie de ces nouveaux acteurs de la montagne. Sur les sommets cerdans, il ravive des vergers anciens, produit du cidre et bientôt du vin ! « On m’a pris pour un fou », dit ce passionné qui a eu un déclic d’un retour à la nature, prônant des solutions locales avec du sens pour également moins dépendre du tout-ski et de l’élevage.

Pour joindre les deux bouts en ce Nouvel An, Wilfried Garcia travaille encore dans un magasin de location de matériels de skis, à Font-Romeu (Pyrénées-Orientales). Satané covid-19 qui ferme tous ces lieux de vie et de bien-vivre comme les bars et restaurants où le presque trentenaire compte écouler son futur vin de Cerdagne. Mais s’il a encore un pied dans le vieux monde, son regard, lui, l’envoie depuis quelques années dans ce nouveau monde qu’il participe à élaborer.

Revenir aux racines montagnardes

Photo : Pierre Mérimée.

« On m’a pris pour un fou… » Wilfried Garcia, 29 ans, titulaire d’un BTS et d’une licence option tourisme, fait partie de cette nouvelle génération d’agriculteurs. De ces nouveaux acteurs qui voient la montagne différemment. Défiant la défiance dans le changement. Dans une Cerdagne en plein questionnement, chamboulée par la pression foncière et le changement climatique. Certains jeunes passionnés, comme lui, veulent en revenir à leurs racines montagnardes pour prospecter l’avenir. C’est un défi. Tellement difficile à relever : le tout-ski et l’élevage se sont imposés pendant des décennies. Mais ces deux mamelles économiques sont à bout de souffle.

« Sauvegarder et valoriser le patrimoine »

Le jeune homme exploite depuis 2019 quelque 200 arbres fruitiers – poiriers, pommiers, cognassiers – sur le plateau cerdan à 1 300 mètres d’altitude, des vergers qu’il réhabilite avec des arbres rustiques, résistants à l’altitude, des espèces locales oubliées qui se passent de produits phytosanitaires. « J’ai mes propres arbres à Err et Bajande et je participe à un verger associatif à Valcebollère. C’est une façon de sauvegarder et de valoriser notre patrimoine », dit-il simplement. La production est écoulée localement.

Pas question de faire le buzz comme au siècle dernier où les poires de Cerdagne, se conservant merveilleusement bien, étaient exportée jusqu’à New York ou en Argentine ! « Notre région a un riche passé d’arboriculture qui a peu à peu été remplacé par l’élevage. Les vergers ont ensuite été arrachés ou laissés à l’abandon. L’arboriculture a pu se développer grâce à l’arrivée des frigos industriels dans les années 1950. La poire, par exemple, avait été exportée dans le monde entier. »

L’agriculture en montagne est d’une grande richesse

« C’est un projet innovant et réaliste, a résumé ainsi un votant au budget participatif : ces vergers existent depuis longtemps mais sont à l’abandon. La Cerdagne a besoin de retrouver des bases économiques multiples : l’agriculture de montagne est d’une grande richesse (variétés savoureuses, rusticité qui limite les traitements). À nous de soutenir de telles initiatives, qui pourraient s’étendre aux cultures de céréales, petits fruits, et autres… » C’est grâce à des centaines de votes comme celui-là qu’il a fait partie des lauréats et a réussi à décrocher 66 880 € (90 % du financement du projet) de la région Occitanie après avoir récolté suffisamment de votes lors d’un budget participatif « Montagne » en 2019.

Première cuvée de cidre attendue cette année

Wilfried Garcia a aussi déjà lancé avec l’Association des Vergers de Cerdagne une ligne de production de jus de fruit. En octobre dernier, dix tonnes de ces fruits ont donné l’un des meilleurs nectars de Cerdagne embouteillé sans conservateur ni sucre ajouté. Ce n’est pas tout. Wilfried Garcia s’apprête à lancer son propre cidre : « Il y aura peut-être une première cuvée en 2021 qui sera une année test ». Il a aussi planté une belle vigne de 2 200 pieds à Bajande bien orientée plein Sud pour survivre aux gels printaniers et pour que ce terroir unique, avec un ensoleillement record, lui donne un breuvage alléchant, une belle vigne aux sept cépages -sylvaner, savanier, pinot noir, gamay…

Ph. Pierre Mérimée.

« La première cuvée sera tirée d’ici trois ans. Ce sera un vin nature. Mais c’est assez expérimental… On verra sa production », dit celui qui a fait tout de A jusqu’à Z sans aucune aide pécuniaire. « J’ai planté ma vigne juste après la première vague du covid. Tout a pris, depuis, un retard important. J’ai un petit réseau de restaurateurs. Mais ils sont fermés… »

« Avant-goût de la montagne de demain »

En attendant, Wilfried Garcia vient de vinifier des vins du Roussillon dans son propre domaine, Cotzé, au Puigmal, une première cuvée qu’il a baptisée Transhumància, en clin d’oeil à l’élevage et à une autre transhumance, philosophique, celle-là : la transformation de la vie en montagne. Ce qu’il réalise avec beaucoup de courage et peu d’aide, c’est « un avant-goût de la montagne de demain », dit-il en pesant ses mots. Il ne s’agit pas de blesser qui que ce soit par une maladresse verbale. Il juge « intéressante » la nouvelle orientation de la station du Puigmal vers le « quatre-saisons » dont Dis-Leur vous a parlé.

Il y a plein de jeunes agriculteurs, boulangers, etc., qui font un travail formidable. Il y a une vraie dynamique qui fait bouger les choses… »

Il prône de moins vivre sur ses acquis et de développer une nouvelle vision, en se tournant vers autre chose que le tout-ski. « En Cerdagne, on a longtemps vécu sur nos acquis sans se remettre en question. Il manquait un peu de jeunesse qui revient au pays. Plusieurs maires par exemple sont décédés en étant en fonction. Nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir revenir aux sources. Il y a plein de jeunes agriculteurs, boulangers, etc., qui font un travail formidable. Il y a une vraie dynamique qui fait bouger les choses… » Font Romeu, Puicerda, deux phares touristiques en Cerdagne, « ne se sont pas assez remis en question », ajoute-t-il avec diplomatie.

« Son attachement à son territoire natal a décuplé son courage et sa ténacité à accomplir son projet »

Ph. Pierre Mérimée.

La vice-présidente de la Région Occitanie, Agnès Langevine, elle, dit : « Je suis à la fois impressionnée par le travail que Wilfried Garcia a abattu ces derniers mois et impatiente d’en savourer les 1ers millésimes. Son attachement à son territoire natal a décuplé son courage et sa ténacité à accomplir son projet. Un grand bravo et nous sommes fiers de l’accompagner via le budget participatif Montagne. » 

Son amie d’enfance, Anne de Pastors, 30 ans, diététicienne de formation, ne dit pas autre chose. Revenant d’une expérience d’expatriée de deux ans en Californie avec son mari, elle dit : « Wilfried a toujours été dynamique, plein d’énergie, motivé. Il a un tempérament d’entrepreneur. Depuis mon retour, je l’ai pas mal aidé ces derniers mois. Il a cette envie de faire connaître nos merveilles de Cerdagne, de les faire partager aux gens et d’aider producteurs et artisans de notre terroir. » C’est la même philosophie qui l’anime pour un autre projet : « Il veut créer aussi, en parallèle, des chambres d’hôtes mais pas dans l’esprit AirBnB. Il veut accompagner et expliquer… »

« J’ai travaillé dans les Alpes dans la restauration, reprend Wilfried Garcia. En salle. En cuisine. Polyvalent, quoi. J’ai eu une envie forte d’un retour à la nature. » Le décès de ses parents qui ont tenu une auberge très connue, le Mirasol à Enveigt, durant 25 ans a aussi été un déclic. « Je l’ai repris durant trois ans. Trop lourd. J’ai vraiment ressenti cet appel de la nature et de l’agriculture… » Quoi de mieux que de redonner vie à la montagne après cette épreuve ?

Olivier SCHLAMA

Pyrénées, agriculture, saveurs : Dis-Leur !