Emblématiques de ce département, entre mer et montagne, ces deux vins doux naturels fêtent leur appellation d’abord à Quéribus puis, sur la plage de Collioure par un pique-nique géant organisé par les deux syndicats de ces vins doux naturels qui travaillent de plus en plus leur notoriété. Leur belle marque.
Un comble : si rares, pluie et orages, attendus très fortement dès ce 5 août dans les dans les Pyrénées, ont gâché cette belle fête qui s’annonçait, cette ascension unique d’une centaine de vignerons des appellations AOP Maury et Banyuls vers le Canigou, “phare” de la culture catalane. Banyuls (ces vignes en terrasses et en amphithéâtre qui plongent dans la Méditerranée) et Maury, l’enfant de l’arrière-pays, à 30 km de là, au pied des magnifiques Corbières.
Tous deux reposent sur le Grenache, cépage roi du Roussillon, et sur la technique du mutage. Tous deux qui fêtent les 90 ans de leur appellation cette année, se sont associées pour gravir jeudi la “montagne” sacrée, comme le rappelle Aude Vivès, vice-présidente du département et maire de Prades. Et y déguster tous ensemble et “en famille” un pique-nique géant. Las…
Château de Quéribus puis pique-nique à Collioure

Gravir le Canigou, c’est la force du symbole et le symbole de la force. Surtout qu’un Himalaya se dresse devant ces vignerons si fiers, et à raison, de leur savoir-faire, de leur patrimoine qui participent d’une si forte culture commune : la baisse des ventes de vins en France. Bien qu’aidées par le département et l’office départemental du tourisme, ces deux appellations n’y échappent pas. Vigoureux, ces deux terroirs ont décidé de se battre et de mieux faire connaître leurs productions. Par un marketing repensé.
Le défi le plus urgent, s’il fallait en choisir un, ce n’est pas que le réchauffement climatique mais d’abord faire face à la mévente. Foin de Canigou, ce sera la plage de Collioure ce soir, après une photo de famille au château de Quéribus, à l’issue d’une petite marche collective emmenant une centaine de professionnels et des journalistes. Le lendemain, rendez-vous en haut du Castillet, à Perpignan, monument emblématique avec des dames-Jeanne, bonbonnes de vin, qui peut contenir jusqu’à 50 litres de ce vin mûri au soleil…
“Il faut s’appuyer sur nos signes de qualité. Il nous manque de la notoriété”

Le Banyuls et le Maury sont deux grands vins doux naturels (VDN) du Roussillon. Ils sont presque cousins, nés d’un même savoir-faire, mais façonnés par deux terroirs très différents. Influence méditerranéenne pour l’un, jusqu’à des humeurs océaniques pour l’autre… Schiste, grenache, terroirs complémentaires. Uniques. Président du syndicat du Cru Banyuls-Collioure (Les Vignerons Sur Mer), Romuald Peronne est un personnage.
“Les seuls qui ont de la valeur, c’est Maury et Banyuls”
Il maugrée : “Nous fêtons les 90 ans de nos appellations dans un contexte de crise viticole terrible dans la région ; d’arrachage de vignes en masse ; où nous avons un manque cruel de notoriété… Je le dis et répète partout : il faut s’appuyer sur nos signes de qualité. Il nous manque de la notoriété.” Et : “On aimerait tous être Châteauneuf du Pape ; Côtes Rôties ; Saint-Emilion ; Pomerols ; Margaux ; Vosne-Romanée, etc. Tous ces noms là ont fait rêver le monde entier. Chez nous, on ne les a pas ces noms très connus.”
Romuald Peronne appuie : “On a tellement galvaudé nos signes de qualité et nos appellations qu’elles n’ont plus aucune valeur. Les seuls qui ont de la valeur, c’est Maury et Banyuls (qui est sorti du CIVL). toute communication en dehors de la notoriété, c’est de l’idéologie. Quand on communique sur une manière de travailler les vignes, bio, nature…, c’est de l’idéologie ; quand on désire communiquer sur des familles de producteurs (petits vignerons, des femmes vigneronnes, coopératives, etc.), c’est pareil. Miser sur les circuits courts, la grande distribution, c’est de l’idéologie. Il faut miser sur nos signes de qualité. C’est pour cela que nous croyons à nos deux appellations.”
C’est bien la notoriété qu’il faut travailler. Nous sommes tout petits. Quand on fait déguster nos vins, les gens le boivent”
Présidente du syndicat de l’AOP Maury, Aurélie Péreira
Le vignoble de Banyuls s’accroche aux pentes abruptes de la Côte Vermeille, entre Méditerranée et Pyrénées. Les Grecs puis les Romains y cultivent déjà la vigne il y a plus de 2 000 ans. Le cru Banyuls, ce sont 50 caves, 1 000 hectares en production donnant 20 000 hectos. Ce terroir représente “une cinquantaine de caves, deux caves coopératives, un gros négociant qui en a racheté une, et une cinquantaine de vignerons indépendants. Au total, ce cru représente quelque 1 000 hectares pour 20 000 hectolitres par an. En 1936, quand nous avons eu l’appellation, il y avait 5 000 hectares plantés en Banyuls. On en prévoit à peine 500 hectares en 2036… On arrache les vignes parce que l’on ne sait plus vendre le vin !”
C’est de l’éducation qui n’a jamais été faite ! On le fait en vente directe ici localement ; régionalement ; nationalement et à l’export. C’est un travail de fond, de fourmi”

Que propose-t-il pour vendre sa production ? “J’ai mon propre domaine, dit Romuald Peronne, le Clos Saint-Sébastien. Eh bien, je me bats tous les jours pour cela. J’ai des stratégies personnelles… Depuis cinq ans que je suis président, la seule chose qui compte, c’est la notoriété, que l’on parle de nous. De marketing. Ces 90 ans entrent cette stratégie. Le problème, c’est que l’on n’a pas fêté les 80 ans, les 70 ans, etc. Personne ne s’occupait de nos signes de qualité. Depuis deux ou trois ans, on met en place des événements comme ce que l’on a fait au Louvre où on est allé faire déguster nos vins avec 50 vignerons pour démarcher le marché parisien ; avec Maury on va à Londres, un gros marché…”
“Expliquer comment on déguste nos vins”
Romuald Peronne précise : “Avant, on invitait juste du monde pour déguster nos vins dans une salle. Aujourd’hui, on y va avec des influenceurs, des sommeliers, des journalistes pour expliquer comment on déguste nos vins ; ce que sont des Maury et des Banyuls. Comment on le déguste, avec quoi on l’associe. C’est de l’éducation qui n’avait jamais été faite ! On le fait en vente directe, ici, localement ; régionalement ; nationalement et à l’export. C’est un travail de fond, de fourmi.”
Il y a donc urgence pour faire mieux connaître ces vins aux consommateurs, surtout à des prix un peu plus élevés qu’une simple piquette. Présidente du syndicat de l’AOP Maury, Aurélie Péreira ne dit pas autre chose : “Oui, c’est bien la notoriété qu’il faut travailler. Nous sommes tout petits. Quand on fait déguster nos vins, les gens le boivent”, dit celle qui travaille à faire reconnaître par ailleurs également les vins doux naturels à l’Unesco. Justement, la fête ne sera pas gâchée : dès ce mercredi, une centaine de producteurs se retrouveront donc à Quéribus, dont la forteresse est classée à l’Unesco depuis quelques jours ! “Maury, ce sont 40 producteurs, deux structures coopératives, 38 caves. En surface, cela représente 400 hectares et 7 000 hectolitres. On est tout petits.”
3 000 km de murettes en pierres sèches pour retenir les terrasses de schiste
Le tournant intervient à la fin du XIIIe siècle. Le médecin et savant catalan Arnaud de Villeneuve perfectionne la technique du mutage : on ajoute de l’alcool au moût pendant la fermentation, ce qui conserve une partie du sucre naturel du raisin. C’est la naissance des vins doux naturels, dont le Banyuls est l’un des plus célèbres. Pendant des siècles, les vignerons bâtissent plus de 3 000 km de murettes en pierres sèches pour retenir les terrasses de schiste. Le Banyuls Grand Cru, lui, est créé en 1962.
Plusieurs centaines de millions d’euros de retombées
Comme le Banyuls, le Maury est élaboré grâce au mutage hérité d’Arnaud de Villeneuve. Mais son caractère est différent : plus puissant, plus épicé, souvent marqué par les fruits noirs, le cacao, la figue et les épices lorsque l’élevage est long. Au XIXe siècle, ces vins connaissent un immense succès. Ils sont exportés dans toute l’Europe et deviennent des références des vins de dessert. Après les années 1960, leur consommation décline avec l’évolution des goûts. Depuis une vingtaine d’années, une nouvelle génération de vignerons remet en lumière ces appellations en produisant des cuvées plus fines, plus fraîches et souvent moins marquées par l’oxydation.
À l’échelle du département des Pyrénées-Orientales, l’ensemble de la filière viticole représente plusieurs centaines de millions d’euros de retombées économiques et plusieurs milliers d’emplois directs et indirects. Le Banyuls et le Maury n’en sont qu’une partie, mais ils en sont aussi les appellations les plus emblématiques et les plus connues à l’international.
Olivier SCHLAMA