Portrait : Bertrand Venturi, l’appel de l’eau… libre

Bertrand Venturi... Libre. Photo : Olivier SCHLAMA

Champion de nage en eau libre, le Sétois Bertrand Venturi a une approche puriste où sensations de course et adaptation sont des maîtres-mots. Il aime partager sa passion et réfléchit à une structure « où l’on partagerait ma mentalité ». À l’opposé de la stratégie de la Fédération qui s’est lancée, elle, dans une course effrénée aux médailles…

« Savoir s’adapter. » Simple, vrai, humble, le champion Sétois Bertrand Venturi, 35 ans, a un discours parfois à contre-courant, en tout cas rafraîchissant, sur sa discipline, surhumaine, la nage en eau libre. Des kilomètres et des heures à glisser dans l’élément fondateur. Casquette rouge vissée à l’envers protégeant sa nuque, sourire enjôleur, regard déterminé. Partout où il va, Bertrand Venturi trimbale avec lui son monde intérieur, son propre univers, fait de calme et de quiétude, semble-t-il. Une apaisante bulle protectrice. Il flotte.

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C’est l’un des plus grands de sa discipline, qui est l’une des plus difficiles au monde. Ce forçat affiche un palmarès insondable. En Équipe de France de 2004 à 2017, huit fois champion de France et, entre autres : vice-champion du monde de la Coupe du Monde Grand prix, organisée par la Fédération internationale de natation en 2015. Et dix fois la traversée de Sète à la nage en dix participations (1). Aujourd’hui, il est salarié du NOF, le club de natation de Frontignan (Hérault) fort de 850 adhérents. Et prodigue ses précieux conseils aux jeunes, forcément enthousiastes. Ce n’est pas le genre de bonhomme, grand, altier, imposant son ombre, s’impatronisant partout avec un buste XXXL taillé en « V », à la Manaudou.

Bertrand fera beaucoup de bien à la natation si la natation sait le garder (…) C’est quelqu’un d’honnête et qui a la joie de vivre »

Eric Variengien, son dernier entraineur

« Tout à fait », acquiesce Eric Variengien, son dernier entraineur, qu’il a connu au Toac, à Toulouse et retrouvé à Limoges en 2014. « Venturi, c’est un caméléon » qui s’adapte à sa cible. « Bertrand fera beaucoup de bien à la natation si la natation sait le garder », dit-il, d’une formule sibylline qui s’éclairera plus loin. Il ajoute, en provocateur bienveillant : « Ses qualités aquatiques et techniques ? Elles sont moins grandes que ses qualités humaines. C’est quelqu’un d’honnête et qui a la joie de vivre. Je lui ai promis un coup de main dans ses projets… Il est passionné et très attachant. Il aime la vie, boire, manger… » Son ami, Vincent Téroni, responsable financier chez Pierre Fabre, qu’il a connu au pôle espoir à Toulouse, ajoute à son propos : « C’est un travailleur qui se donne à 300 % ; très aquatique. Et quand il a un objectif en tête, il se donne tous les moyens. »

Dans la fameuse course argentine de 57 km, il a même attendu un camarade qui avait un coup de pompe ! D’un autre côté, c’est une qualité humaine indéniable. C’est aussi pour cela qu’il est très apprécié ! »

Jean-François Venturi, son papa

Son père, Jean-François Venturi, nageur émérite, dit tout de go de lui : « Quand Bertrand a été recruté par son premier gros entraineur, Philippe Migeon, les tests ont montré qu’il avait une très grande flotabilité naturelle. Mais à part ça, c’était le moins bon de tous ceux du pôle espoir à Toulouse quand il y est entré. À la sortie, c’est celui qui est allé le plus loin dans sa discipline… » Il ajoute : « Bertrand a un palmarès que tous les pères envieraient. Comme tout bon Sétois il a appris à nager ; inconsciemment peut-être, il a suivi aussi l’image du père ? Mais ce n’était pas un sportif terrestre. Il a des muscles pour l’eau. Mais il est parti de loin. Il est capable de gros gros efforts. Mais, pour moi, il est trop gentil. Son palmarès aurait pu être davantage rempli (1). Dans la fameuse course argentine de 57 km (lire ci-après), il a même attendu un camarade qui avait un coup de pompe ! D’un autre côté, c’est une qualité humaine indéniable. C’est aussi pour cela qu’il est très apprécié ! Bertrand, c’est quelqu’un qui n’aime pas faire de vagues. Il passe entre le mur et l’affiche… »

« Faire avec », « s’adapter au contexte »…

En décembre 2019, à Cancun, sur 10 km, Bertrand Venturi, lors des championnats du monde Ocean man, où il finit deuxième. Photo : DR.

Jambes rasées de près comme un cycliste pour « avoir davantage de sensation de glisse et pour que la combi me colle mieux à la peau, pas spécialement pour l’aspect », on l’imagine aisément nager inlassablement, pendant des heures, à allure forcément soutenue, sans jamais s’arrêter. Sur 5 km, 10 km ou même 25 km (!) en milieu naturel – sa spécialité – à affronter vagues, courants, vent, une température de l’eau parfois frissonnante de 16 degrés. Se frayant quelquefois un frêle chemin à construire, brassée après brassée, entre faune, méduses ou probablement canards sauvages de temps en temps… Puisque, par définition, le décor est toujours changeant (mer, lac ou rivière). Pour ce marathonien de la natation, ce sont autant de facteurs extérieurs qu’il faut apprendre à maîtriser. Pardon : à « faire avec » est plus juste dans sa conception de la discipline. Ne parlez pas à Bertrand Venturi de maîtrise mais « d’adaptation ». Au contexte. Aux difficultés inhérentes à la vie en général.

La course effrénée aux médailles qui essouffle la base…

À quoi pense-t-il dans l’eau ? « À rien », claque-t-il, tac au tac. Même quand il fit – à deux reprises ! – le marathon aquatique de Santé-Fe-Coronda, en Argentine, en 2012 et 2014. Entendez bien : 57 kilomètres et 8h20 de nage sans s’arrêter ! Même dans ces conditions extrêmes – 57 km, soit 15 km de plus qu’un marathon terrestre !- il est « focalisé sur l’effort ; même en étant en lien étroit et constant avec le bateau suiveur. » À l’arrivée, c’est un torrent de larmes qui parla pour lui : « Je me suis assis, hagard, vidé… Les nerfs qui lâchent », dit-il encore des années plus tard, les yeux plantés dans le bleu de l’horizon…

Il le dénonce avec des mots souples ces « grands entraineurs à l’image d’un Philippe Lucas qui robotise et casse de trop nombreux nageurs pour qu’ils fassent juste des médailles. Quel qu’en soit le prix physique et mental à payer… » Il ne soutient pas, loin s’en faut, la politique de la Fédération de natation qui vise avant tout à remporter des médailles à l’envi, « ce qui évidemment essouffle la base », la grande troupe de la relève des nageurs français. Et qui ne tient pas compte de l’autre, du rythme de progression de chacun. D’où des temps de qualification stratosphériques de plus en plus demandés, même pour un niveau régional…

Il y a encore quelques années, l’eau libre, c’était comme le rugby de village : la course, c’était la course mais ensuite tu rigolais entre collègues… »

Presque sans aménité, Bertrand Venturi, papa d’un petit Louis, 2,5 ans et compagnon de Anastasia Wolf, maitre-nageuse au MNSL de Sète, ne comprend pas non plus que cette discipline, l’eau vive, appelée aussi eau… libre soit ainsi de moins en moins libre et de plus en plus contingentée. À y perdre son âme, celle de ressentir la nature qui t’entoure. « Il y a encore quelques années, l’eau libre, c’était comme le rugby de village : la course, c’était la course mais ensuite tu rigolais entre collègues… » Aujourd’hui, il y a toute une préparation. Hyper-minutieuse. Mathématique. « Trop ». On en fait « beaucoup pour pas grand chose ». Jusqu’à en oublier les fondements de la discipline : développer ce flair qui permet de gagner. Sentir la course, jouer avec les conditions météos, les courants… Savoir se « placer dans le paquet », « ressentir les choses ».

« Se laisser porter par l’eau… »

La maîtrise, pour la maîtrise, très peu pour lui. Concentration. Faire corps avec l’eau. « Il faut se laisser porter par l’eau », définit-il.  Et avoir l’esprit suffisamment ouvert pour interpréter les conditions de course. Tout au long de l’effort gigantesque et perpétuel, le nageur en eau vive qui s’entraine encore cinq fois par semaine doit en permanence, en course, analyser une foultitude d’informations et être en mesure de réagir rapidement. Être à l’écoute de ses sensations, mais aussi bien « s’adapter » aux autres nageurs.

C’est ce qu’il advint très récemment lors d’une course de 5 km, l’EDF Aqua Challenge sur le lac de Savines-le-lac/Embrun les 25 et 26 juillet derniers, à l’issue de laquelle le Sétois est monté sur le podium, contre toute attente, grâce à sa science de la nage, des courants et surtout du cap à suivre. Des autres. « Un groupe de jeunes nageurs avaient pris la tête de la course et à moment donné dans la dernière partie prennent un mauvais cap… Je les ai eus dans la dernière ligne droite… », dit sans forfanterie celui qui a des airs de Jean-Marc Barr, l’inénarrable acteur principal dans le mythique film Le Grand Bleu, qui a suscité nombre de vocations aquatiques.

« Quand je suis arrivé au Pôle espoir, avec les élastiques de mes lunettes qui débordaient ; affublé d’un maillot de water polo… Et j’allais moins vite que les filles… ! Je n’étais pas dans les canons de la natation. Fallait voir l’énergumène… »

Bernard Venturi avec son fils, Louis, deux ans et demi. Ph. Olivier SCHLAMA

« Depuis cinq ans, je dis que je vais m’arrêter. Et puis… » Et puis l’appel de l’eau est plus fort. « Jeune, je me suis essayé au volley-ball, au water-polo… Je n’y trouvais pas ma place… » On finit sa phrase : « Trop collectif, trop dans l’affrontement… » Et puis il y a un atavisme chez Bertrand Venturi, même s’il s’en défend. Son père est un nageur émérite qui a inscrit son nom au palmarès des traversées de Barcelone et de Sète, sa ville natale, et fut l’un des premiers à inaugurer le sport-études d’Antibes en 1975 et 1976.

Arrivent ses 15 ans. Des tests basiques propulsent Bertrand Venturi en 2000 au pôle espoir de Toulouse. Il se souvient : « Quand je suis arrivé, avec les élastiques de mes lunettes qui débordaient ; affublé d’un maillot de water polo… Et j’allais moins vite que les filles… ! Je n’étais pas dans les canons de la natation. Fallait voir l’énergumène… » Mais, déjà, une qualité cardinale : « Je ne lâche jamais rien. » Avec un mantra : « Bon, allons-y, faisons, continuons. » Sous-entendu, on s’adaptera. Toujours le même verbe, s’adapter, sa colonne vertébrale.

« La natation, ce n’est pas naturel… »

Il dit : « Avec le recul, la natation, ce n’est pas naturel. On descend du singe, non ? Notre position c’est d’être debout sur terre et là on est allongé en mer, sans appuis fermes ; la respiration n’est pas naturelle ; on doit utiliser moins les jambes que les bras… » C’est pour cela qu’il est aussi exigeant que compréhensif avec les débutants. Certes, cette année, les noyades ont sensiblement baissé, entre le 1er juin et le 4 août, comme l’a constaté l’organisme d’État Santé publique France avec 600 passages aux urgences pour des noyades débouchant ou non sur un décès (811 en 2019), mais avec un biais énorme, celui dû au confinement, qui a limité l’accès aux plans d’eau.

« Sur les noyades, il faut être au contact des parents qui affirment souvent que leur enfant sait nager. Et souvent, ce n’est pas le cas… alors, les associer, faut voir… »

Photo : O.SC.

Mais avec un enseignement majeur : près de la moitié des noyades (47 %) ont concerné des enfants de moins de six ans. La ministre des Sports, Roxana Maracineanu s’était inquiétée fin juin que cette crise du Covid ne pousse les Français vers des zones de baignade non surveillées et freine les programmes d’apprentissage de la nage, que la ministre veut justement développer, notamment avec l’apport des parents, comme elle l’expliquait à Dis-leur ! À l’origine d’un millier de décès par an, la noyade est la première cause de mort par accident chez les moins de 25 ans, selon Santé publique France. Bertrand Venturi pointe concrètement : « Il faut être au contact des parents qui affirment souvent que leur enfant sait nager. Souvent, ce n’est pas le cas… alors, les associer, faut voir… »

« Fédérer des gens qui partagent ma mentalité »

L’avenir de l’eau libre ? Soit cela continue à se professionnaliser comme aujourd’hui, soit il y aussi la place pour une pratique « saucisse-merguez », où le plaisir flotte comme un étendard, ou l’on se fait « plaiz » entre copains. « À mon niveau, j’essaie de fédérer des gens qui partagent ma mentalité. » Bertrand Venturi aimerait partager sa vision de la nage en eau libre. En réfléchissant à créer sa propre structure, ou en s’associant à un club existant, pourquoi pas un jour, « au bon moment », en tout cas dit-il, en bon stratège. « Le rôle d’un entraineur a trois composantes : sportive, humaine et sociale », dit-il.

Et puis, confie-t-il encore, « tu ne peux pas enseigner que la nage en eau libre sinon tu « dénages », tu perds ta technique ; ce n’est pas la même façon de nager qu’en piscine. C’est une nage d’adaptation. » Sa méthode, fondée sur « l’eau, élément doux et non violent, permet de sentir les choses, se donner les moyens pour avancer efficacement. » Une philosophie qui peut s’appliquer « à la vie active » : « Quand on a un problème, que l’on est dos au mur, il faut trouver la solution pour avancer. C’est savoir s’adapter… » Qui fut le premier mot et qui sera le dernier.

Olivier SCHLAMA

(1) Bertrand Venturi a gagné dix fois la traversée de Sète à la nage en… dix participations. Cette année, il n’y en aura pas, pour cause de fêtes de la Saint-Louis annulées, covid oblige. L’année dernière, il fut désigné vainqueur ex-aequo après un imbroglio et une bronca de ses supporters sur les réseaux sociaux. Il touche le premier la plaque d’arrivée mais n’est classé que deuxième, provisoirement. A-t-il failli payer son statut d’ancien nageur de Sète Natation parti chez « l’ennemi » frontignanais ? « Je ne sais pas, dit-il aujourd’hui, sans rancoeur. La veille, j’avais fait la traversée de Palavas mais j’en avais encore sous le pied pour Sète. J’étais marqué à la culotte. J’étais l’homme à abattre. Quand on gagne à Sète, on est le champion du monde local… », relativise-t-il.

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