Lutte contre les noyades : Roxana Maracineanu veut mouiller tout le monde

Dans un entretien exclusif à Dis-Leur !, la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, explique que les noyades, un fléau notamment en Occitanie, doivent être prises en compte globalement. Son plan est tous azimuts. « Former les maîtres-nageurs à la détection des violences faites aux enfants » ; « investir tous les mètres d’eau existant : piscines des campings, des hôtels » ; généraliser les « classes bleues » ; ou encore : « Proposer tout le contenu secourisme gratuit aux ados en contact avec le Service national universel et susciter des vocations… »

Les noyades ? « C’est l’affaire de tous les ministères et de tout un chacun », a-t-elle plaidé, en ouverture de la Conférence nationale de consensus à Reims. Notamment au travers des « classes bleues » sur le modèle des classes de neige. Elle veut que tout le monde prenne cette problématique « à bras le corps ». Parmi ses solutions, prévention et formation.

En France, « les noyades accidentelles sont responsables chaque année d’environ 1 000 décès et sont la première cause de mortalité par accident de la vie courante chez les moins de 25 ans. Elles sont pourtant pour la plupart évitables… » Terrible constat dressé par Santé public France, l’organisme public qui mène une vaste enquête sur le sujet tous les trois ans. L’enquête « noyades » a ainsi recensé sur les quatre mois de la période estivale, en 2018, 1 649 noyades accidentelles (84 % du total des noyades) avec une proportion de noyades fatales de 25 %. Sur les treize régions, l’Occitanie se situe à la deuxième place en terme de noyades avec 256 noyades dont 52 décès. En Paca, ce sont 58 décès, Auvergne-Rhône-Alpes : 44 et Nouvelle-Aquitaine : 43 morts (1).

Du 20 au 23 janvier au Creps de Reims, se tient une Conférence nationale de consensus sur l’aisance aquatique. Elle réunit Éducation nationale, Enseignement supérieur, collectivités, le mouvement sportif et le ministère des Sports. L’idée est de travailler sur le lien entre le programme d’aisance aquatique et la natation scolaire et devrait déboucher sur des mesures concrètes. En attendant, la ministre, championne du monde en 1998 et vice-championne olympique de 200 mètres dos à Sydney en 2000) évoque ses propres solutions pour endiguer les noyades notamment chez les enfants. Autour de la prévention et de la formation.

Chez les moins de six ans, il y a une augmentation des noyades de plus de 130 %. Il y a en outre un âge qui n’est ciblé par personne ni les associations ni l’Education nationale ni les collectivités : ce sont les 3 ans-6 ans. C’est sur ce segment là qu’il y a le plus de noyades »

L’apprentissage de la natation n’est pas aussi performant qu’on a pu l’imaginer. Les intentions sont bonnes. Mais ça ne suffit pas… « Chacun dans son coin fait très bien ce qu’il a à faire, décrypte Roxane Maracineanu. La Fédération est là pour repérer de jeunes enfants qui savent déjà nager et les emmener en compétition ; l’Éducation nationale a inscrit la natation comme une compétence à acquérir quand on arrive au collège ; de leurs côtés les maîtres-nageurs dans les piscines répondent aux attentes des familles. Et celles-ci sont alertées par le fait qu’il faut apprendre à nager tôt à leurs enfants. Mais la réalité montre le contraire : chez les moins de six ans, il y a une augmentation des noyades de plus de 130 %, s’inquiète l’ancienne championne. Il y a, en outre, un âge qui n’est ciblé par personne ni les associations ni l’Éducation nationale ni les collectivités : ce sont les 3 ans-6 ans. C’est sur ce segment là qu’il y a le plus de noyades. C’est aussi lié à la canicule qui arrive dès juin et finit parfois fin septembre. Les parents vont donc aller plus facilement en bord de mer ou des endroits où il y a de l’eau pour se rafraîchir près des plans d’eau pas toujours totalement surveillés, comme également les piscines individuelles. »

Les instituteurs ne sont pas formés à ça ; il n’y a que trois heures par semaine de sport mais ce temps n’est jamais intégralement utilisé par les professeurs des écoles qui, eux-mêmes ne sont pas formés… Il y a du temps de transport… Il y a cette impuissance des parents alors que l’aisance aquatique peut être une de leurs prérogatives ! »

La ministre prête-t-elle une responsabilité aux familles ? « Oui, notre objectif est de mettre tous les acteurs autour de la table. Il faut cibler cette catégorie d’âge des 3 ans-6 ans plus fortement que ce que l’on fait. C’est l’objet de la conférence de consensus d’Aisance Aquatique actuellement à Reims entre le monde du sport, les collectivités, l’école. Si on tombe d’accord, l’école doit être plus ambitieuse car aujourd’hui elle cible les 10-12 ans. C’est trop tard. Toute une partie, notamment des filles, ne va déjà plus à la piscine. »

Elle poursuit son raisonnement : « Dès la maternelle, il faut se dire l’éducation physique au sens large doit faire partie du programme scolaire. Aujourd’hui, c’est un peu mis de côté : les instituteurs ne sont pas formés à ça ; il n’y a que trois heures par semaine de sport mais ce temps n’est jamais intégralement utilisé par les professeurs des écoles qui, eux-mêmes ne sont pas formés… Il y a du temps de transport… Derrière, il y a cette impuissance des parents alors que l’Aisance aquatique peut être une de leurs prérogatives ! Comme on apprend à son enfant à faire du vélo sans avoir besoin d’aller voir un moniteur pour cela. Je veux dire aux familles que l’Aisance aquatique ce n’est pas la natation, c’est autre chose : ce rapport à l’eau peut se bâtir aussi dans l’environnement familial. »

L’apprentissage, « certains pensent que c’est la seule prérogative de l’école ; d’autres diront ah ben non c’est parce qu’il n’y a pas assez de piscines ; d’autres encore qu’il n’y a pas assez de maîtres-nageurs ; parce que ces derniers ne sont pas assez formés ; d’autres à nouveau diront que c’est aux parents à s’en occuper, etc. On se renvoie tous la responsabilité. Or, il faut prendre ce sujet à bras-le-corps. C’est une responsabilité partagée qui doit intervenir tout au long du parcours de l’enfant de 3 à 6 ans. » Il y a aussi la question de l’accès à la piscine, cher, et son entretien qui l’est tout autant : le déficit moyen d’une piscine en France est de 700 000 euros par an comme Dis-Leur vous l’expliquait.

Il faut qu’il y ait un engagement de plusieurs ministères autour de cet objet de la vie quotidienne »

En France, on compte un bassin pour 10 000 habitants. Mais on est loin du plan « 1000 piscines » des années 1970. La ministre précise : « L’Aisance aquatique n’est qu’une brique d’un vaste plan de lutte contre les noyades qui va, je l’espère cette année, remonter au Premier ministre. Pour que toutes ces problématiques de formation de maîtres-nageurs, de communication autour de la prévention devienne un enjeu interministériel. Il faut qu’il y ait un engagement de plusieurs ministères autour de cet objet de la vie quotidienne. Pour les équipements, il n’y a pas que le coût de construction – pour lequel l’Etat peut venir en aide- mais aussi l’entretien et le fonctionnement à la charge des collectivités. Dans le 93, le Cojo et l’État vont investir pour construire douze énormes piscines comme on en a jamais rêvé dans ce département. Après, il faut assumer le coût de fonctionnement… »

Former les maîtres-nageurs à la détection des violences faites aux enfants, c’est un plus pour une autre politique… »

La ministre des Sports appelle à « réfléchir à combiner l’action de tous les acteurs pour rentabiliser au mieux ces équipements. Il faut aussi dans le même que ce qui se passe dans les piscines apporte d’autres solutions ailleurs : par exemple, faire de la natation pour les 3 ans-6 ans, c’est apporter une solution en terme de prévention de violences faites aux enfants. Si on forme les maîtres-nageurs à détecter ces traces de violence, c’est un plus pour une autre politique. » Autre problématique : lutter contre le communautarisme : si très tôt on habitue les jeunes filles et les jeunes garçons qui nagent en mixité, si on leur parle de leurs rapports au corps tabous dans certaines cultures et religions eh bien ces jeunes filles seront en mesure de dire je sais nager, je sais le plaisir que ça procure, je veux continuer… Du coup c’est un vrai outil d’émancipation. » La ministre ajoute : « Ça évite aussi à ces mêmes jeunes devenus ados de sauter dans l’eau pour faire comme le groupe sans savoir nager… C’est aussi comme cela que l’on peut se noyer. Il y a beaucoup de cas comme cela cet été dans les bases de loisirs »

Investir tous les mètres d’eau existant : piscines des campings, des hôtels…

Sur le plan d’Aisance aquatique, « nous avons lancé deux appels à projets alternatifs dotés de 15 millions d’euros. Cet argent va à des bassins dits « utiles » c’est-à-dire mobiles avec lesquels on peut faire de l’événementiel sur les plages ou dans les quartiers. L’idée c’est d’aller vers la population. Pas assez de structures ont candidaté. Du coup, une partie de ces 15 millions est allée sur des bassins classiques mais l’info doit passer et expliquer aux territoires ce qu’est l’Aisance aquatique pour que davantage de gens postulent… On va relancer un appel à projets. De plus, nous avons eu deux millions d’euros débloqués pour mobiliser collectivités et associations sportives à former d’autres gens et se proposer comme pilotes expérimentaux dans les territoires. » Car, souvent les lignes d’eau sont déjà pleines. Et ne pourront pas accueillir les enfants de maternelle.

De grands piscinistes pourraient par exemple proposer comme il existe des cours de yoga à domicile un coach de natation pour ses enfants et ceux qui voisinage. »

Roxana Maracineanu a cette formule : « Il faut investir tous les mètres cubes d’eau existant : les piscines des campings ; les piscines des hôtels... Nous avons une ingénierie à inventer. Nous avons aussi discuté avec les fabricants de piscines pour qu’ils adhèrent à notre plan Aisance aquatique. Pour qu’eux-mêmes portent ce message dans leurs opérations commerciales et que l’on puisse avoir un produit à proposer à ceux qui achètent une piscine et répondre à la crainte de noyade dans sa propre piscine. Faut trouver une formule avec eux pour ne pas être trop invasif. Ils pourraient par exemple proposer comme il existe des cours de yoga à domicile un coach de natation pour ses enfants et ceux qui voisinage. » L’état paierait-il ces coaches ? « On verra. Autour de la table on a des entreprises comme Go Sport ou Décathlon qui pourraient intervenir financièrement. On peut aussi mettre à disposition les éducateurs – c’est nous qui délivrons les diplômes, on sait où ils se trouvent. Faut trouver une organisation et une motivation communes. »

Des adultes en formation pratique réelle recrutés dans le cadre des classes bleues

Face au déficit de maîtres-nageurs – il en manque plusieurs milliers dans l’Hexagone – la ministre fait des propositions : « L’accès au diplôme de maître-nageur est difficile car il demande une compétence qui se base uniquement sur la performance. Mais il n’y a aucune attractivité pour d’autres compétences, d’ordre pédagogique. Il faut que les deux mondes – les performances, plutôt représentées par les garçons, et la pédagogie, plutôt portée par les filles que l’on aimerait capter davantage – se rejoignent. » Ce n’est pas tout : « Via la formation proposée par le programme Aisance aquatique dans le cadre des « classes bleues », on va mettre les enfants en situation une semaine entière. On va leur adjoindre des adultes. Ces adultes seront en formation pratique réelle. Ce seront des professeurs des écoles, des parents, des éducateurs sportifs venant d’associations, diplômés ou en formation. Cela pourra justement susciter des vocations. On ne veut pas en faire un métier. Pas non plus un secteur marchand nouveau. Mais en faire la « première marche » pour des publics adultes ; découvrir un nouveau métier ; se reconvertir et d’aller peut-être vers un complément. »

Proposer tout le contenu secourisme gratuit aux ados en contact avec le Service national universel et susciter des vocations… »

On veut aussi au travers du service national universel (SNU) sensibiliser le plus possible de jeunes autour de la notion de nageur-sauveteur ceux qui se disent : « moi, je sais nager et je peux aussi sauver l’autre ». Et de leur donner les premières « briques » de ce qu’est le métier de surveillant de baignade. Si à 16 ans-17 ans, quand ils vont être en contact avec le SNU qui touche toute une catégorie d’âge, notre idée c’est de leur proposer tout le contenu secourisme gratuit – indispensable pour passer ensuite le BNSSA, le diplôme de maître-nageur, comme on le fait pour le Code de la route. Comme cela, ceux qui sont intéressés par le métier de maitre-nageur passeront et ne paieront que le complément. C’est un moyen de réduire le coût. Et de revaloriser ce métier. » 

Classes « bleues » : pour un effet « stage intensif »

Quant aux premières classes « bleues », sur le modèle des classes de neige ou classes vertes, « on va toucher 25 000 enfants, 7 000 intervenants. Pour 2020, le second appel à projets sera lancé en février. On aura davantage de classes postulantes. Il faut mobiliser tout le monde. Il faut 100 % des enfants touchés en 2022 ou 2024. » La différences entre classe bleue et l’apprentissage actuel à l’école ? Simple : « Aujourd’hui c’est pendant quatre semaines, une séance par semaine avec des déplacements en bus avec finalement vingt minutes utiles dans l’eau. Et on a tout oublié d’une semaine à l’autre tellement c’est peu. Si on retourne pas avec ses parents à la piscine le week end, ça ne sert à pas grand chose. »

« De mon expérience, le sport est beaucoup plus efficace si les séances sont rapprochées. C’est comme faire du vélo : si votre enfant fait du vélo tous les jours pendant les vacances, il aura appris plus vite. Pareil en natation. Du coup, si on met l’enfant à l’eau tous les jours voire deux fois par jour si on fait des séances courtes mais rapprochées c’est plus efficace. » Cela dépendra des conclusions de la Conférence de consensus. Mais cela pourrait être une sorte de stage. « Soit une semaine avec deux séances par jour dans l’eau ou alors quinze jours avec une fois par jour dans l’eau. » Elle compte sur les associations pour s’y intéresser et proposer des modalités de partenariat.

La ministre insiste : « Nous pensons, vraiment que ça peut faire l’objet d’un vrai projet pédagogique avec les professeurs et on envie de travailler la main dans la main avec les associations sportives et l’Education nationale. Pour que cette dernière fasse confiance à ces associations dans le cadre des classes bleues. Et pour que nous puissions inciter à ce que ces classes bleues participent d’un projet pédagogique global qui imprimerait la pratique sportive dans l’enseignement. C’est très important. S’il y a un héritage que l’on peut laisser après les JO en France, c’est bien celui d’insuffler plus d’importance du corps à l’école. Ce qui est essentiel tout au long de la vie. Et dès le plus jeune âge. Ce qui n’existe clairement pas dans l’enseignement formel. Je sens les partenaires de la Conférence de consensus motivés. »

Olivier SCHLAMA

« Un adulte pour surveiller chaque enfant »

« C’est la 8e enquête noyade que nous réalisons. Le premier enseignement, c’est que les noyades touchent tous les milieux et tous les âges. » Quant aux raisons principales,  Aymeric Ung, responsable de cette enquête et épidémiologiste à Santé Public France explique que « les noyades des enfants de zéro à cinq ans sont dues à majorité à un manque de vigilance autour de piscines privées où ils se baignent. Nos recommandations, c’est qu’il y ait un adulte désigné pour surveiller un enfant et un seul. Surtout pas un adulte pour surveiller plusieurs enfants et encore moins un enfant pour surveiller d’autres enfants. Nous recommandons aussi vivement que le temps de la baignade ait un début et une fin comme pour toute activité ».

Vacances, week-end, canicule…

Pour les adolescents, « les noyades se passent davantage dans des cours d’eau ou des plans d’eau ». Et c’est inquiétant : « Ils représentent un quart des noyades mais 40 % des décès. Ils se rendent souvent dans des lieux peu aménagés et/ou peu surveillés sans qu’ils soient toujours interdits par arrêtés municipal ou préfectoral ». Et l’été, lors de canicules, ils n’hésitent pas à s’éloigner de la foule. Sauf que les secours, s’ils ont à intervenir, mettront davantage de temps pour le faire. Il y a un « effet multiplicateur » avec trois facteurs principaux : quand on est en période de vacances, que c’est de plus un week-end et qu’il fait très chaud. Il y a, à ce moment-là, « une nette hausse du nombre de noyades et de la prise de risque ; c’est le moment des barbecues parties avec alcoolisation, un facteur évidemment aggravant ». Il précise qu’en période de canicule, un phénomène connu s’ajoute : « Sous l’effet de la chaleur, la mer se densifie, devient très plate et calme et on a le sentiment qu’il n’y a pas de danger. Il y a aussi en bord de mer les fameux défis d’arriver jusqu’à la bouée des 300 mètres. » Qui a à voir avec la surestimation de ses capacités », là aussi un facteur aggravant.

Pour les personnes âgées, c’est différent. « Elles sont davantage sujettes au malaise que la population générale : dans 49 % des cas de noyades, c’était le cas. Comme elles prennent l’habitude de se baigner tôt le matin, avant l’arrivée des secouristes sur les plages, cela aggrave là aussi les choses. »

O.SC.

  • Les enquêtes noyades sont menées depuis 2002 du 1er juin au 30 septembre en France métropolitaine et en Outre-mer avec pour objectifs de recenser l’ensemble des noyades (accidentelles ou non, suivies de décès ou non) et de décrire les caractéristiques des victimes et certaines circonstances de survenue des noyades à des fins de prévention.
  • Les noyades accidentelles ont augmenté de 30% par rapport à l’enquête 2015 (1 266). Cette augmentation s’observe surtout chez les moins de 13 ans (338 en 2015 vs 600 en 2018). Les noyades accidentelles suivies de décès ont été stables entre les deux enquêtes.
  • En 2018, les enfants de moins de 6 ans ont représenté 28 % des noyades accidentelles et 9 % des décès contre respectivement 22 % et 35 % chez les personnes de 65 ans et plus ; 44 % des noyades accidentelles ont eu lieu en mer, 31 % en piscine tous types confondus, 22 % en cours d’eau ou plan d’eau et 4 % dans d’autres lieux (baignoires, bassins, etc.) avec une répartition de noyades fatales respectivement de 40 %, 17 %, 40 % et 3 %. 

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