Natation : De plus en plus de piscines et de… noyades

Travaux du bassin olympique de Sète L'entraineur de l'équipe pro de water polo de Sète, Olivier Chandieu, lors de la présentation de l'avancée des travaux du bassin olympique, samedi 15 juin 2019. Photos : Olivier SCHLAMA

Plus de 1 000 noyades mortelles en 2018 dans l’Hexagone ! Parallèlement à ce triste record, il y a de plus en plus de piscines. L’un et l’autre sont liés. La pratique de la nage est en trompe-l’oeil. Les compétitions promettent des champions mais des millions de Français ne savent pas nager… Dis-Leur fait le point, y compris avec le spécialiste Gilles Bornais, auteur d’un ouvrage passionnant, le Nageur et ses Démons (1).

La ministre des Sports et ex-championne de natation, Roxana Maracineanu, a annoncé le 14 avril le lancement de son plan Aisance aquatique. Son but : apprendre aux élèves de maternelle, dès 4 ans, les premiers gestes de la natation. Une expérimentation a débuté dans la foulée à Paris en collaboration avec l’Éducation nationale. Il faut dire que la noyade est la première cause de mortalité par accident de la vie courante chez les moins de 13 ans.

Aujourd’hui, l’apprentissage de la natation commence au CP. Et c’est trop tard ! Et ce, malgré les 317 000 nageurs qui pratiquent en compétition dans les clubs. Entre le transport et le temps passé dans les vestiaires, les élèves ne restent qu’une vingtaine de minutes dans l’eau. Du coup, la moitié des collégiens, en fin de sixième, ne savent pas bien nager. Prenons l’exemple de l’agglomération de Sète : un bassin de 25 mètres seul accueillait jusqu’en avril tous les scolaires de l’île Singulière et de plusieurs communes alentour. Ce qui augmentait les pertes de temps et diminuait le temps effectif d’apprentissage.

Une ville entourée de canaux et d’eau, comme Sète, bordant la Méditerranée, avec autant d’activités nautiques, se doit impérativement d’apprendre la nage à ses enfants. Nous pouvons passer avec ce nouveau bassin de 50 m de 100 000 nageurs à 200 000 nageurs par an, en vitesse de croisière… »

François Commeinhes, maire de Sète
visite des travaux du bassin olympique de Sète. Photo : Olivier SCHLAMA

« Nous construisons un nouveau bassin olympique de 50 mètres pour la fin de l’année. Certes il sera en partie réservé aux équipes pro de water polo et de natation synchronisée mais il y aura aussi des créneaux publics qui s’ajouteront à ceux de celui de 25 mètres », argumente François Commeinhes. Coût : 15 millions d’euros, largement subventionné par le ministère des Sports. Le maire de Sète et président de l’Agglopôle de Sète est « conscient » qu’une ville de canaux, entourée d’eau, bordant la Méditerranée, avec autant d’activités nautiques, se doit impérativement d’apprendre la nage à ses enfants. Si bien que l’élu espère non pas 100 000 nageurs comme aujourd’hui mais 200 000″, en vitesse de croisière dans son nouveau complexe qui n’en n’aura pas : il devrait devenir vitrine d’une base arrière avec Millau et Montpellier en vue des JO de 2024. Et l’agglo, qui va élargir son offre de cours en tout genre (fitness, aquabiking…), va bientôt se doter d’autres bassins, notamment à Gigean.

Outre l’initiation des plus jeunes, le plan ministériel prévoit de débloquer 15 millions d’euros pour développer des bassins d’apprentissage dans les piscines collectives et former parents, professeurs des écoles et animateurs des centres de loisirs à accompagner les enfants dans l’eau. « Pour les former à cette pédagogie, on va mettre en ligne des vidéos de démonstration avec plusieurs étapes, sur le site du ministère », a dit la ministre. Les enfants ne sont pas les seuls concernés. Le dispositif J’apprends à Nager, auparavant dédié aux 6 ans-12 ans, sera rendu accessible aux adultes d’ici à 2020.

Un Français sur six ne sait pas nager !

Un Français sur six ne sait pas nager !
Ilyès Lavignovic, le gardien de l’équipe pro de water polo de Sète. Photo : Olivier SCHLAMA

Il était temps. Les vacances d’été vont bientôt nous plonger dessus. Les côtes françaises vont être submergées de millions de touristes qui ne veulent pas passer « leur mort en vacances », comme le chantait Brassens. Alors que la nage de loisir est le sport le plus pratiqué en France après la marche, près de 1 000 personnes sont mortes noyées en 2018, en mer, en piscines, mer et rivières (sur plus de 2 000 noyades), sont la première cause de mortalité par accident de la vie courante chez les moins de 25 ans soit + 30 % par rapport à 2018 (2). De plus, la maîtrise de la natation reste très inégale selon les âges et les catégories sociales : près d’un Français sur six ne sait pas nager ! Une proportion qui monte à 52 % chez les femmes de plus de 65 ans. Il est de plus en plus rare de savoir simplement flotter, prendre sa respiration en nageant et rejoindre le rivage sans paniquer, selon une étude de Santé publique. 

On compte plus de 4 000 piscines publiques. Et deux millions de piscines privées ! Imprudence, surestimation de ses capacités ? Multiplication de ces aires de loisirs et centres aqua-machin où l’on aime juste barboter en famille, s’assouvir de bulles dans des spas surpeuplés… La situation est en trompe-l’oeil. Pourtant, la nage bien pratiquée est « un pur bienfait » pour le corps et l’esprit, comme l’explique parfois savamment dans son dernier ouvrage Gilles Bornais. Journaliste, écrivain, lui-même ancien nageur de haut niveau, entraîneur et dirigeant de club, il vient de publier un essai lumineux, le Nageur et ses Démons, si intime et si universel. Une ode à la nage qui « unit l’air et l’eau dans la beauté d’un geste ». Pourquoi nage-t-on ? Comment vit-on ce qui est pour certains une quête de la performance ou simplement une détente qui procure la paix ?

Nos parents nous disaient : « Il faut pas se baigner trois heures après avoir mangé », par exemple. C’était faux mais ils te mettaient dans la tête que ce n’était pas anodin de se baigner. »

Pourquoi y a-t-il autant de noyades ? Il y a plusieurs cas à distinguer, selon Gilles Bornais. « En mer, ce sont souvent des hommes de plus de 50 ans qui sont concernés. Ce sont des gens qui ne font rien de l’année ; ils se sentent bien dans l’eau et d’un coup, au moindre problème, une vague par exemple et c’est la noyade. » Autres catégories en hausse, « les gamins qui se noient dans les piscines de leurs parents » et les noyades « en plan d’eau et bases de loisirs qui se sont multipliés. Quand il fait chaud, les jeunes de 15-30 ans, notamment en région parisienne, picolent, font des barbecues et, quand ils se baignent, coulent à pic. Il y a eu beaucoup de cas. »

C’est aussi une question d’éducation. « Nos parents nous disaient : « Il faut pas se baigner trois heures après avoir mangé », par exemple. C’était faux mais ils te mettaient dans la tête que ce n’était pas anodin de se baigner. Aujourd’hui, dans les lacs, comme Annecy, Aix etc. des mecs s’y noient tous les étés. Dans la rivière l’Ill, près de Strasbourg, il y a eu quatre noyades d’un coup, par pure imprudence. » Et puis, il faut considérer l’eau comme « un allié ». 

On leur donne l’impression qu’ils savent nager mais en fait ils savent juste se mettre dans l’eau, au moindre problème ils vont couler. »

Yannick Agnel champion olympique de natation
Pour Yannick Agnel, le corps n’est pas fait pour ces efforts parfois surhumains. En revanche, se jeter à l’eau, souligne le double champion olympique de natation, « deux à trois fois par semaine, de façon régulière, c’est une très bonne chose physiquement et psychologiquement. Du bébé au grand-père, la natation, c’est l’exemple-type d’un sport non-violent, sans choc, puisqu’on est en apesanteur, où l’on peut se défouler. » Photo : DR.

Peut-on faire un parallèle avec la création de centres aqualudiques où l’on n’apprend, d’ailleurs, pas à nager ? « En France, on est pas mal au niveau de l’apprentissage de la natation au niveau scolaire. Mais on en apprend trop ou pas assez à l’école. On leur donne l’impression qu’ils savent nager mais en fait ils savent juste se mettre dans l’eau, au moindre problème ils vont couler. Quant à ces bassins « ludiques », évidemment que c’est pour faire du fric. C’est à l’apprentissage de la natation ce que la profiterole est au régime minceur. Ça laisse penser aux gens qu’ils font du sport et ils ne font rien du tout. Ça renvoie quand même à l’apprentissage de la natation en France. Mais les gosses sortent de là sans savoir vraiment nager. C’est ce que je dis dans le livre : moi, je ne vais jamais nager en mer à plus de 20 mètres du bord. »

Tout se que l’on peut déployer pour que son enfant apprenne bien à nager suffit-il ? Ne faut-il pas que les parents s’en mêlent ? « C’est compliqué. Il y a des parents qui pensent pouvoir apprendre à nager à leur gamin alors qu’eux-mêmes ne savent pas nager et ne savent pas apprendre. En fait, il faut les deux : le maître-nageur et les parents comme relais. Il faut imaginer certains parents qui n’arrivent même pas à dire à leur enfant de 16 ans : ne vous bourrez pas la gueule surtout avant de vous baigner… Autre chose : en France, le diplôme de maître-nageur est très très dur. Il faut deux années d’études à plein temps et si tu n’es pas un bon nageur, c’est pas la peine. C’est beaucoup plus difficile qu’aux USA, par exemple. »

Pour être un champion, « faut un égo solide, une confiance en soi importante et une humilité infinie : il faut accepter la défaite ; accepter d’être bon et d’en faire plus que les autres. C’est rare. »

La piscine, c’est un espace de liberté, le lieu où vous n’obéissez qu’à vous-même… ? « Exactement. J’étais réfractaire à l’autorité ; j’étais pas super à l’aise à l’école… En fait, le déclic vient avant : ou on est fait pour faire du sport de haut niveau ou pas. C’est un mélange. » Pour être un champion, « faut un égo solide, une confiance en soi importante et une humilité infinie : il faut accepter la défaite ; accepter d’être bon et d’en faire plus que les autres. C’est rare. » Yannick Agnel, par exemple, n’a pas le plaisir de nager. Il a raccroché le maillot dès sa carrière terminée. « C’est ce que j’explique dans le livre : la plupart des champions n’ont pas le plaisir de nager. Le talent les a amenés où ils sont mais nager quotidiennement et beaucoup, comme moi six fois par semaine, c’est autre chose. »

Gilles Bornais, nageur et écrivain
Gilles Bornais. Photo Romain Léna DR

N’est-ce pas un sport pour des gens qui ont déjà vécu et savent s’affranchir de l’immédiateté des résultats, et du côté spectaculaire d’autres sports ? « La natation n’est pas à la mode en ce sens que c’est un sport qui ne raconte pas une histoire. » Il n’y a pas le scénario d’un match, comme au water polo. « Ce n’est pas un sport médiatique du tout, contrairement à ce que l’on essaie de nous faire croire. Le spectacle est difficile à mettre en scène : tu ne voies pas la tête des nageurs. Et puis, en France, on a écrasé tous les sports avec le football. Il y a bien en ce moment le foot féminin, mais ça reste du foot. On a quand même une équipe de water-polo, Marseille, qui est championne d’Europe des clubs ! Et personne ne le sait. La natation, faut vraiment l’avoir dans les tripes. » 

Détection : pas de lien entre pratique scolaire et clubs

Le nombre de licenciés en clubs a beaucoup progressé depuis l’ère Manaudou et avec la génération Agnel, Muffat, le relais français. Et tout cela sans système de détection, juste en surfant sur l’image médiatique des résultats. « Cela peut exister entre les maîtres-nageurs d’une piscine et un club, mais c’est résiduel. Il n’y a pas de lien entre pratique scolaire et clubs. Ce que fait la fédération, avec un partenaire privé, c’est d’engranger des licenciés en développant des pratiques comme l’eau libre. Ils se sont dit aussi que quand le gamin nage, les parents, au final, peuvent l’imiter ».

La natation, ce n’est pas faire quelque chose de mal à peu près bien. C’est empiler des choses parfaites. »

« Si tu ne commences pas à être pris en main dans de bonnes conditions dès 8 ans-9 ans, tu as très peu de chance de devenir un très bon champion. C’est un sport où c’est ton talent et tes résultats qui te surprennent. Après, certains nagent jusqu’à 35 ans. D’autres, en revanche, s’arrêtent à 22 ans comme Agnel qui sait qu’après avoir été champion olympique, il ne pourra pas faire mieux. Ça demande un tel investissement…! Tant que tu sais que l’investissement va te faire progresser, tu l’acceptes. Au mieux, ça t’amène à ne pas perdre. » Et de formuler : « La natation, ce n’est pas faire quelque chose de mal à peu près bien. C’est empiler des choses parfaites. C’est comme empiler des planches de travers, à moment donné le tas va s’effondrer. »

Johnny Weissmuler raconte l’Amérique. Nakache raconte, lui, l’épisode le plus terrible du XXe siècle, les camps de concentration. Il raconte comment la natation l’a aidé à survivre… »

L’intérêt du livre ce sont aussi des témoignages inédits de grands noms de la natation. « L’éditeur voulait que je raconte certaines légendes de la natation. Ce que je ne voulais pas faire, c’est de les raconter à la sauce médiatique, dire qu’ils ont été frappés par la grâce. J’ai essayé de raconter cela en y donnant un sens, sans en faire un livre de souvenirs, de ces gens immenses aux parcours immenses. Johnny Weissmuler raconte l’Amérique. Nakache raconte, lui, l’épisode le plus terrible du XXe siècle, les camps de concentration. Il raconte comment la natation l’a aidé à survivre… »

Quant aux portraits de certaines nageuses, c’est aussi un hommage en creux, à ces « femmes qui jadis n’avaient pas le droit de nager en maillot de bain. Ça raconte bien plus que la natation. On est aussi passé à côté de grandes championnes, à cause du dopage. Ou parce qu’elles avaient un nom à la con, comme l’avait dit un ancien rédacteur en chef à propos de Catherine Plewinski. Bientôt, – je plaisante – les nageurs prendront un pseudo ! »

Olivier SCHLAMA

(1) L’avis de l’éditrice. Le Nageur et ses Démons est publié aux éditions François Bourin, 19 euros. Son éditrice, sétoise, Virginia Bart, dit : « C’est un ouvrage très informé écrit par quelqu’un qui a connu le milieu de près. C’est aussi un vrai livre d’écrivain avec une poésie sombre (…) Il y a un regard personnel et surtout un itinéraire singulier qui montre ce qu’il peut y avoir de tragique dans une activité (la nage) considérée comme solaire. Au départ, ce devait être un tout petit livre. Un court éloge (…) sur les bonheurs de la natation. Et, finalement, le sujet a comme emporté son auteur qui en est venu à raconter le parcours d’un nageur ordinaire, qui s’est, certes, distingué mais sans devenir un immense champion. C’est cet entre-deux qui est passionnant car, malgré ce côté « moyen », sa passion dévorante pour la nage ne s’est jamais éteinte. »

(2) La géographie des noyades. Les départements et régions ayant une façade maritime ont enregistré le plus de noyades. Pour les départements, il s’agit du Var (143 noyades), des Bouches-du-Rhône (93), de la Gironde (93), de l’Hérault (92) et des Pyrénées-Orientales (52) avec 29 % des noyades accidentelles ; pour les régions, il s’agissait de la Provence-Alpes-Côte d’Azur (307  noyades), de l’Occitanie (256), de la Nouvelle-Aquitaine (252), d’Auvergne-Rhône-Alpes (162) et de la Bretagne (111) avec 66 % des noyades accidentelles. Les régions qui avaient la plus importante proportion de noyades fatales étaient le Centre-Val-de-Loire, la Corse, la Bourgogne-Franche-Comté, la Bretagne et l’Île-de-France, avec respectivement 45 %, 42 %, 38 %, 34 % et 31%.

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