Vignobles : Le réchauffement bouleversera-t-il nos habitudes ?

Les vendanges commencent dans certains départements... 2018 année précoce ! Photo JJF

Alors que, déjà, les vendanges commencent en Occitanie, certains s’interrogent sur l’avenir du vin. A coeur de ces réflexions, le réchauffement climatique dans les vignobles. Mais dans le domaine viticole, les avis ne sont ni tranchés ni partagés. Petit tour d’horizon…

« Depuis que je suis paysan, ça fait près de 40 ans, j’ai toujours vu le climat changer ». C’est ce que répond spontanément ce viticulteur de 64 ans, de l’est de l’Hérault, quand on lui pose la question de savoir s’il y a un problème climatique. Bien qu’il ne le dise pas clairement, on comprend vite qu’il n’est pas convaincu de l’influence d’un éventuel réchauffement et par voie de conséquence, encore moins d’un impact sur les vignobles. « En plus, au fil des années, on a changé de cépages », ajoute-t-il.

« Mes vignerons ne font pas évoluer [les cépages], c’est trop compliqué », explique Romuald Cardon. A 48 ans, il est l’agent de 36 vignerons de toutes les régions françaises. « Vendanger un cépage comme le grenache lorsqu’il est à 10 degrés [c’est-à-dire vendanger plus tôt dans la saison, en plein été, Ndlr] n’est pas bon non plus. On peut aussi « bricoler » le vin qui peut rapidement devenir une chimie alimentaire, mais ce n’est pas le choix de mes vignerons ».

Sans hiver froid, la vigne mature plus vite

Tous sont quand même d’accord pour constater que les hivers ne sont pas froids, que la sortie de saison est plutôt chaude et douce, que de fait cela met la vigne en danger. Sans coup de froid, elle mature plus vite et plus tôt. Même, parfois, cela commence avant les quelque traditionnelles et dernières gelées soudaines de la saison. Notamment celles attendues à la période des saints de glace, mi-mai. Dans ce cas, les fleurs gèlent dans les vignobles et sont détruites. Les pertes sont alors importantes. Pourtant, de là à mettre en cause le climat, il y a un pas que certains ne franchissent pas.

Vendanges dans l’Hérault, c’est parti ! Photo JJF

Serait-ce une différence d’approche liée à l’âge du vigneron ? On constate que plus l’interlocuteur est jeune, plus le fait semble avéré, incontestable et intégré. « J’ai toujours été sensible au réchauffement climatique. Dès mes études à SupAgro, je m’y suis intéressé », explique Jean-Pierre Venture, ingénieur agronome. Il est très concerné par le sujet, car il fête ses 20 ans à la tête du domaine Mas de la Seranne, à Aniane (Hérault).

Romuald Cardon affirme, « le réchauffement climatique est clair et net. Depuis 25 ans que je fais ce métier, je le constate ». Depuis 15 ans, environ, il fait face à de gros décalages dans les dates des vendanges dans les vignobles. Vendanger au mois d’août ne se faisait jamais. C’est ce que confirme Jean-Marc Touzard, directeur-adjoint de la structure Innovation et développement dans l’agriculture et l’alimentation de l’Inra à Montpellier : « Depuis des années, on est toujours dans un cycle de vendanges précoces de deux à trois semaines par rapport aux années 80. De manière générale, la France est prise entre deux types de dérèglements climatiques, le Méditerranéen qui annonce moins d’eau, plus de chaleur et de sécheresse et celui de l’Europe du nord qui annonce beaucoup plus d’eau. On risque d’avoir des années atypiques de plus en plus fréquentes. Quand c’est une année sur dix, c’est gérable, quand c’est une sur quatre ou une sur deux, cela devient beaucoup plus compliqué. Par exemple, en Languedoc, 2017 a été une année atypique. Elle a nécessité des vendanges précoces, vers le 15 août et occasionnée une forte perte de rendement. 2018 s’inscrit dans la tendance. Les vendanges sont précoces par rapport à celles d’il y a 30 ans (…) C’est au Nord, cette année, qu’il y a précocité. Champagne, Alsace, Bourgogne ont eu une grosse chaleur et plus d’ensoleillement donc les vendanges démarrent en ce moment. »

Cépages d’ailleurs pour enrayer les effets du réchauffement

Pour y faire face, Jean-Pierre Venture du Mas de la Seranne, a tenté plusieurs actions. « On a essayé des portes greffes qui retardent la maturité et font baisser de un degré le taux d’alcool. On a aussi modifié les palissages ». C’est aussi le cas des vignerons dont s’occupe Romuald Cardon : « Ils modifient la façon de tailler la vigne. Le grenache n’est, par exemple, plus palissé. Il est mis en gobelet pour capter et garder plus de fraîcheur et rester ventilé tout en contrôlant la maturité. Ils travaillent les sols différemment, plus en profondeur pour chercher de l’humidité et de l’acidité. »

Une solution ? Peut-être implanter des cépages en provenance de Grèce ou d’Italie. Avec un autre vigneron Jean-Pierre Venture, adopte actuellement une nouvelle stratégie, celle d’aller chercher des cépages plus résistants en Grèce et en Sicile. « On peut aussi aller chercher des anciens cépages oubliés tels que le morastel », déclare Antoine Bigard, jeune ingénieur à l’Inra. « Mais, si certains reviennent aux cépages ancestraux, c’est surtout à mon avis pour une question de goût ».

Le degré d’alcool ne cesse d’augmenter

Les vignes se transforment, le vin évolue… Jusqu’à quand ? Photo JJF

Si les avis sont partagés sur le réchauffement climatique, toutes les personnes interrogées confirment un élément factuel incontestable : le degré d’alcool ne cesse d’augmenter. « L’effet sur la qualité, c’est bien évidemment l’augmentation du sucre. En 30 ans, on est passé de 11,5° en moyenne à 13,5° même 14° en moyenne par contre ce n’est pas un inconvénient partout. C’est notamment un avantage pour le Val-de-Loire qui titrait très peu en degrés », explique encore Jean-Marc Touzard.

« La hausse de la température accentue la photosynthèse. Elle-même augmente le taux de sucre du raisin et donc le degré d’alcool » explique Antoine Bigard. Il nous rappelle qu’entre les deux guerres le vin était à 12 degrés alors qu’aujourd’hui il est facilement à 15 degrés. « Encore faut-il que cela dérange le viticulteur de faire du vin à 15 degrés ». Avec humour, il rappelle qu’en Languedoc, il fut un temps, après-guerre, où « le viticulteur était aussi payé selon le taux de sucre. Plus il était élevé, plus il gagnait », C’est ce qui a contribué à l’avènement du cépage grenache, largement répandu dans la région.

Pour réduire le degré, le vigneron a tendance à vendanger plus tôt dans l’été. C’est plus compliqué, car la température extérieure qui devrait être idéalement « entre 16 degrés et 20 degrés est souvent autour de 35 degrés », précise Antoine Bigard. « Ça coûte énormément en énergie pour refroidir les cuves pendant la fermentation ». Selon l’ingénieur, il n’est pas facile de prendre des mesures efficaces. « Le vigneron peut utiliser quelques produits anti-transpirants pour moins concentrer le sucre. Il peut aussi choisir d’arroser. Mais sur le moyen terme, le viticulteur ne peut rien faire. »

Il n’est pas possible de déplacer les vignes !

Il ne peut pas déplacer ses vignes pour les mettre, par exemple, en altitude : « De toutes façons, cela poserait des problèmes d’appellation de vignobles et de terroir. Que dire d’un Champagne fait en Alsace ? » S’amuse Antoine Bigard. La réglementation sur l’usage des produits phytosanitaires complexifie aussi tout ce qui est lié au traitement.

Cette année, en Languedoc, tous nous confirment qu’au niveau des températures il n’y a pas eu de hausse par rapport à l’année dernière, en dépit de la canicule. La date des vendanges n’est pas avancée comme c’était le cas en 2017.

Néanmoins, les gaz à effet de serre réchauffent l’atmosphère. « Ceci a pour conséquence de ne pas permettre la formation de la neige liée au refroidissement », précise l’ingénieur. Il n’y a donc pas de réelle baisse des températures. Selon lui, la conséquence en est que la grêle apparaît de plus en plus fréquemment. « Cela deviendra régulier dans les années à venir même si ce sont des évènements difficiles à prévoir. Il y a beaucoup d’interactions entre différents phénomènes. Il serait plus juste de parler de dérèglement climatique général plutôt que de réchauffement. » Jean-Marc Touzard insiste également : « Il est probable que l’on doive s’attendre à ce que les événements extrêmes, tels que les épisodes cévenols, soient de plus en plus intense même s’ils ne sont pas plus nombreux. »

De la vigne sur le Larzac

« Le dérèglement climatique joue aussi sur l’environnement », poursuit Jean-Marc Touzard, « plusieurs éléments sont touchés. Cela impacte le sol, les insectes, les maladies comme l’oïdium ou le mildiou qui n’ont pas disparu, d’où l’importance des cépages résistants et les espaces sur lesquels on peut planter. Par exemple une prise d’altitude peut s’avérer nécessaire et des territoires pourraient être de nouvelles cibles d’implantations comme par exemple le Larzac. »

La mauvaise surprise de 2018, c’est le mildiou. Cette maladie de la vigne entraîne un pourrissement. Liée à l’humidité, elle s’est propagée à grande vitesse et pose un grave problème. Selon Romuald Cardon, « les fortes pluies de mai et juin n’ont pas permis aux viticulteurs de traiter suffisamment tôt car la pluie incessante rinçait systématiquement le traitement. » Jean-Pierre Venture du mas de la Seranne confirme qu’il a beaucoup de pertes. « Je ne sais pas si la pluie est liée [au réchauffement climatique], mais cette année, aux dires des anciens, il n’avait pas plu comme cela depuis 1957. »

L’innovation au secours des vignerons ?

Pour s’adapter au dérèglement climatique, Antoine Bigard pense que le vigneron est en attente d’un cépage adapté qui soit aussi résistant aux maladies comme le mildiou. « L’innovation variétale, qui consiste à créer de toutes pièces de nouveaux cépages, est la solution. Ce sont des cépages plus résistants. Mais cela revient plus cher ». C’est une partie des recherches qu’il effectue « mon étude est de travailler sur de nouvelles vignes « adaptées » et de comprendre les mécanismes physiologiques leur permettant de concentrer moins de sucres que les variétés cultivées. »

Les viticulteurs doivent faire face à de nouveaux défis… Photo JJF

Y a-t-il d’autres solutions face à la hausse du degré d’alcool et aux aléas climatiques qui se traduisent par plus de pluie, plus de grêle, plus de froid et plus de chaud ? C’est ce que cible le nouveau programme de recherche auquel participe Jean-Marc Touzard, qui a démarré début juillet pour une durée de trois ans. « Nous allons étudier l’intérêt de certaines méthodes. Par exemple, pour pallier à la sécheresse, certains, notamment en Espagne, irriguent la vigne. On peut légitimement se demander si cela ne la rend pas plus fragile. »

Ce nouveau programme a pour objectif de recenser toutes les solutions y compris la gestion du sol. Probablement, y a-t-il plusieurs logiques possibles. Une agrégation de technologique et de méthodes naturelles sera peut-être une solution. « Il y a aussi la collaboration avec d’autres territoires. Par exemple, avec la Californie, qui utilise beaucoup d’irrigation, mais qui a des problèmes de disponibilité de l’eau et de nombreux incendies, on va étudier comment se comporte la vigne dans cet environnement et ces conditions. »

« En France, mise à part la chute de rendement qui est un problème financier, car il est impossible de répercuter la perte sur le prix de vente, globalement le marché est stable. On a deux secteurs en forte croissance le vin bio et le vin rosé. Sur ces deux secteurs, il faut rester vigilant car, le risque est évidemment d’avoir affaire à de la fraude. Ce qui s’est déjà passé récemment avec du rosé en provenance d’Espagne », conclut Jean-Marc Touzard.

JJF