Violences conjugales : « Il a été relâché et on nous dit : il n’y a pas de solution »

la mesure d'éloignement de six mois mon ex-conjoint s'est arrêtée il y a quatre jours et il nous menace à nouveau de mort, moi et ma soeur, devant l'école, chez nous, etc. Photos : Olivier SCHLAMA

(Avec vidéo). À l’occasion de l’installation officielle d’une assistante sociale au coeur du commissariat de Sète, radioscopie d’un « territoire où l’on part de loin ». Pendant ce temps, le gouvernement a annoncé des mesures d’urgence sans dire comment il les finance. Les associations réclament, elles, un plan Marshall « avec des moyens hors normes ».

Voix tenue. Mains tendues. Visage tordu. « Je viens parce que j’ai peur : mon téléphone Grave danger n’est plus en fonction ; la mesure d’éloignement de six mois mon ex-conjoint s’est arrêtée il y a quatre jours et il nous menace à nouveau de mort, moi et ma soeur, devant l’école, chez nous, etc. Il nous harcèle en nous filmant les fesses, en nous insultant… » Quelque peu terrorisée, cette Sétoise explique son cas à l’accueil du commissariat de Sète, très attentif, ce mardi après-midi. Un accueil fraîchement décoré de toutes sortes d’affichettes destinées aux femmes victimes de violences.

Le témoignage est fort. « J’ai actionné, comme prévu l’alerte, par trois coups bref le bouton sur le côté du téléphone que le procureur m’a donné : la brigade de policiers est arrivée un quart d’heure après, déroule-t-elle sans ciller ni buter sur un seul mot. Ils m’ont dit de venir voir la brigade des familles. Tout le monde a ensuite été compréhensif. Mais il a été relâché. On nous dit qu’il n’y a pas de solution… »

L’accueil au commissariat, c’est primordial. Si on n’écoute pas un minimum la victime, on la perd définitivement. »

Claudia Beldame, assistante sociale.
Claudia Beldame, assistante sociale au commissariat de Sète. Photo : Olivier SCHLAMA

Pur hasard : c’était quelques minutes avant que préfet, maire, procureur et conseillère départementale n’officialisent la présentation de Claudia Beldame, assistante sociale, spécialisée dans les violences conjugales, qui a désormais un bureau au 2e étage du commissariat. Cette assistante sociale peut passer beaucoup de temps avec les victimes. « Chaque entretien, c’est au moins une heure, parfois plus… Je leur explique ce qu’est le cycle de la violence par exemple. Parfois, le policier qui a aussi reçu la victime qui, finalement, ne dépose pas plainte tout se suite peut imaginer qu’il a fait tout ce travail pour rien. En fait, ces allers-retours font partie du processus. » Et : « Il y a une évolution positive et nette de la société. J’ai rarement vu autant de reconnaissance des gens envers notre métier. » Il reste toute une connaissance de la maltraitance à faire comprendre : les violences conjugales, ce ne sont pas que les femmes battues. Elles comprennent séquestrations, viols, séquestration économique… Le premier contact doit être irréprochable d’empathie : « L’accueil au commissariat, c’est primordial, dit-elle, d’une voix douce. Si on n’écoute pas un minimum la victime à ce moment-là, on la perd définitivement. »

Dans l’Hérault (1,2 millions d’habitants), on compte 2 500 affaires de violence sur les zones de police-gendarmerie, dont 1 900 relèvent des violences conjugales. Parmi ces 1 900 affaires, on compte 1 600 femmes victimes. »

Jacques Witkowski, préfet de l’Hérault.

Le préfet de l’Hérault, Jacques Witkowski, lui demande : « Pourquoi avoir choisi ce poste ? » Claudia Beldame qui a travaillé comme assistante sociale dans la gendarmerie dans le bassin de Thau, répond « qu’avec la création de ce poste, il y a tout à faire. Et ma connaissance du terrain est un atout ». Il y a tout à faire en effet. Le préfet a ensuite rappelé que les violences conjugales prenaient « de plus en plus d’ampleur. Dans l’Hérault (1,2 millions d’habitants), on compte 2 500 affaires de violence sur les zones de police-gendarmerie, dont 1 900 relèvent des violences conjugales. Parmi ces 1 900 affaires, on compte 1 600 femmes victimes. »

À peine 1 000 femmes ont été accueillies mais elles sont beaucoup plus en réalité. On leur dit qu’il faut oser porter plainte. Mais elles se demandent : et après ? C’est là qu’il faut les accompagner. »

Véronique Calueba-Rizzolo, vice-présidente du département.

Vice-présidente Front de gauche du département chargée de la famille, Véronique Calueba a recontextualisé : « Le premier poste d’assistante sociale date de 2003. Nous en avons cinq actuellement en lien avec les maisons de la solidarité. Il en faudra sans doute davantage. » Selon elle, « à peine 1 000 femmes ont été accueillies. Elles sont beaucoup plus en réalité. On leur dit qu’il faut oser porter plainte. Mais elles se demandent : et après ? C’est là qu’il faut les accompagner, qu’il faut de structures associatives, des structures de mises à l’abri… On part de loin sur Sète-Frontignan. »

Il faut un meilleur travail en commun, un dialogue et une transversalité. »

François Commeinhes, maire de Sète.

François Commeinhes a exhorté tous les partenaires à un meilleur travail en commun et « au dialogue », une « transversalité » entre toutes les forces. « En 2004, a-t-il expliqué, Sète a été la première commune à avoir une élue chargée de la condition féminine et depuis 2014, l’Agglo a eu une démarche forte dans ce sens. » Il a souligné le problème « des sorties de peine où les mêmes victimes sont parfois confrontées de nouveaux aux mêmes bourreaux… »

S’il meurt une femme tous les trois jours, il meurt un enfant tous les cinq jours en France. Parce qu’ils sont aussi victimes des violences conjugales. Sans oublier le taux de réitération : 40 % des auteurs recommencent ! »

Jean-Christophe Tixier, vice-procureur à Montpellier.

Insistant sur le maître-mot de « détection », le vice-procureur de Montpellier, spécialisé dans les violences conjugales, Jean-Christophe Tixier abonde : « On considère que 15 %  à 20 % des femmes victimes de violence portent plainte. C’est trop peu. Il faut souligner la chance d’avoir dans ce département des acteurs et des associations aussi impliqués. D’avoir un maillage territorial comme celui-là. Cela va aider à aller plus vite. Il ne faut pas oublier les enfants dans ce contexte. S’il meurt une femme tous les trois jours, il meurt un enfant tous les cinq jours en France. Parce qu’ils sont aussi victimes des violences conjugales. Sans oublier le taux de réitération : 40 % des auteurs recommencent ! « 

Dix victimes par semaine au commissariat

Dans cet hôtel de police, lors de la visite ouverte aux journalistes, le commissaire Saby ne cesse de présenter « les agents qui ont une sensibilité à traiter ces affaires difficiles ». L’une des OPJ expliquait auparavant recevoir une moyenne de « dix victimes par semaine, parfois davantage. » Il y a des allers-retours. Des prises de renseignements. Des plaintes. Des mains courantes, parfois retirées, puis redéposées. « L’idée que l’on se fait de la police qui disait jadis : portez plainte et débrouillez-vous, c’est bien fini, dit la policière. Il n’y a plus de barrière entre le pénal et le social. On met en relation avec des associations spécialisées pour un hébergement, un travail… Notre boulot a changé et c’est très bien ainsi. Les policiers intéressés ont fait des stages… » Elle précise : « A majorité, ce sont de femmes de 25 ans à 40 ans, parfois 50 ans qui viennent. Le déclic, ce sont les enfants. La prise d’info aussi. »

Chaque année, en France, 225 000 femmes sont victimes de violences… Une marche pour dire stop, samedi 24 novembre. Photo D.-R.

Mais ces affaires difficiles sont traitées à moyens constants, hormis le poste d’assistante sociale dont le salaire est partagé entre le conseil départemental (60 %) et l’Etat. Et encore il n’est pas pérenne, comme s’est en émue Véronique Calueba, conseillère départementale : « Il faudra chercher d’autres financeurs, d’autres collectivités ». Le commissaire : « Au commissariat, nous avons un groupe famille de quatre fonctionnaires, d’un capitaine qui peut s’appuyer sur une équipe d’intervention mais ils s’occupent de bien d’autres choses, les viols… » Le commissaire rajoute : « Il faudrait que l’on puisse porter plainte directement à l’hôpital quand la victime s’y trouve. » Le maire, François Commeinhes, embraye : « Et que cela puisse se faire dans le milieu médical en général. » Gynécologue, il rapporte une expérience vécue : « Il y a une dizaine d’années, une patiente venait régulièrement avec un cocard, un bleu, une fracture… Je ne savais pas quoi faire. J’en ai parlé avec une commissaire qui m’avait dit : sans une plainte, on ne peut rien faire. C’est pour cela que depuis 2004, différentes équipes de l’Agglopole de Thau, on s’est penchés puissamment sur ce sujet avec les services, le CCAS et les associations… »

Quelque 200 000 situations de violences conjugales et déjà 101 féminicides pour 2019

« La grande cause… toujours » ; « la grande causerie »... L’humour noir des associations et des militants féministes concernant le Grenelle des violences conjugales qui s’est ouvert ce mardi à Matignon jusqu’au 25 novembre est à la hauteur de l’enjeu : déjà 101 féminicides – dont une Tarnaise de 91 ans battue à mort par son mari de 94 ans – en 2019 (121 pour 2018). Ces tragédies s’ajoutent aux quelque 200 000 situations de violence dans le couple chaque année. Dont si peu viennent devant les tribunaux.

La secrétaire d’Etat Marlène Schiappa a beau avoir répertorié ce matin « entre 5 000 et 6 000 places d’hébergement en France d’ici la fin de l’année, soit 600 nouvelles cette année », les préfets ont beau ouvrir les portes des commissariats pour montrer que l’accueil des femmes victimes s’est amélioré, la parole des femmes a beau s’être libérée, il n’en reste pas moins que cela ne fait pas le compte. Le Premier ministre a bien annoncé des mesures. Mais elles ne font pas la maille (1).

Les associations qui travaillent sur le terrain connaissent les actions qu’il faut mettre en place et l’ont dit depuis longtemps. Quand on veut faire en France, on sait faire. Regardez les réussites de la prévention routière ou de la lutte contre le tabac. » 

Madeline Da Silva du collectif #noustoutes.

Maire-adjointe aux Lilas, en Seine-Saint-Denis, Madeline Da Silva est membre du collectif #Noustoutes rassemblant les femmes sous une désormais fameuse bannière violette, et co-organisatrice de la marche contre les violences faites aux femmes le 23 novembre prochain dans toute la France, deux jours avant la clôture du Grenelle. Elle dit à propos de cette Grande Cause supprosée à petits moyens : « Nous demandons des actions. Pas de la communication, comme le gouvernement en fait actuellement », formule la militante. « Le gouvernement aura pris la mesure de l’urgence si d’importants moyens sont alloués à cette cause et si une vraie politique publique suit. »

Téléphone grave danger pas assez distribué

« J’ai actionné le téléphone Grave danger mais les mesures d’éloignement se sont arrêtées il y a quatre jours et ça recommence… » Photo : Olivier SCHLAMA

Le téléphone Grave danger, lancé sous la précédente ministre Najat Vallaud-Belkacem ? « Il n’est pas assez distribué ! Pourquoi ? Il faut que la ministre de la Justice et ses troupes donnent une consigne claire à ce sujet et que les gens soient formés. Personne n’a vraiment pris de le temps de le mettre en place. » La militante propose également que les ordonnances de protection soient davantage lancées par les juges. « Ces ordonnances permettent de protéger les femmes victimes et en même temps d’éloigner le compagnon violent même si celui-ci n’a pas été condamné. Il ne peut plus l’approcher, détenir une arme, etc. Son contenu est à la discrétion du juge »

La militante poursuit : « Le gouvernement a annoncé une enveloppe de 60 millions d’euros pour lutter contre ces drames. Mais ce qu’il faut ce sont des moyens hors du commun. Les associations qui travaillent sur le terrain connaissent les actions qu’il faut mettre en place et l’ont dit depuis longtemps. Quand on veut faire en France, on sait faire. Regardez les réussites de la prévention routière ou de la lutte contre le tabac. » 

Un budget d’au moins 500 millions d’euros

Actuellement, la lutte contre les violences faites aux femmes dispose d’un budget de 79 millions d’euros pour tout l’Hexagone. Les spécialistes, eux, insistent pour qu’au moins 500 millions d’euros soit consacrés aux féminicides et aux violences conjugales. Comme en Espagne qui y consacre 200 millions par an sur cinq ans. Madeline Da Silva se fait le relais de propositions concrètes, notamment un plan Marshall, à grande échelle : « Il faut organiser un vaste plan de formation touchant tous les gens qui ont à faire avec les femmes battues, souffrant de violences : les magistrats, les personnels de police, les professionnels de santé, etc. » Dans l’Éducation nationale, il faut créer un « brevet de non violence » aux enfants du primaire, sur le modèle de la sécurité routière, pour que la prévention se fasse au plus tôt. » Elle propose également l’ouverture « d’au moins 2 200 places d’hébergement » ; le lancement d’une grande campagne nationale de prévention et « multiplier par deux le budget alloué aux associations spécialisées qui oeuvrent depuis longtemps sur ce sujet et sont sous-dotées. »

Ce n’est pas tout : l’élue du « 93 » appelle aussi à réfléchir à inverser ce qui se passe aujourd’hui. « Comme le dit l’ancien magistrat spécialisé Luc Frémiot, il faut défendre l’idée non pas que la femme victime parte du domicile conjugal, ce qui d’ailleurs lui porte tort (elle peut être attaquée pour abandon de domicile, NDLR). Mais que ce soit l’auteur qui soit obligé d’en partir. » Ce qui pose la question à nouveau des moyens : qui peut l’y contraindre ?

Olivier SCHLAMA

  • (1) Edouard Philippe a annoncé dix mesures dont la création de 1 000 places d’hébergement d’urgence au 1er janvier 2020 ; la possibilité de porter plainte à l’hôpital ; suspendre l’autorité parentale du parent auteur de violences ; placer des procureurs référents ; poser des bracelets électroniques aux auteurs, etc. Sans dire comment ces mesures seront financées et sans dire comment, par exemple à l’hôpital qui manque de moyens on peut s’organiser.
  • En vidéo, l’installation de Claudia Beldame, assistante sociale, ce mardi au commissariat de Sète.

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