Société : Une femme meurt toujours tous les trois jours sous les coups de son conjoint

"Ces chiffres sont catastrophiques et ils le sont déjà pour 2017 : on compte déjà 89 femmes mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. Et s'agissant des chiffres de 2016, ce ne sont pas 109 femmes qui sont mortes sous les coups de leur conjoint mais 123, si l'on compte comme on devrait compter : avec l'ensemble des partenaires intimes, petit ami et amants compris. Il faut absolument qu'il y ait de gros efforts de formation. Photo d'illustration : Dominique QUET. MAXPPP.

Les chiffres officiels viennent de tomber, en ce 1er septembre. Et ils sont toujours aussi durs. Un fléau. Pas moins de 138 personnes sont décédées en 2016, en France, victimes de la violence de leurs partenaires ou ex-partenaires (contre 143 en 2014 et 136 en 2015). Et 109 d’entre-elles sont des femmes, soit 79 %. Vingt-cinq enfants ont également été les victimes de ces violences. Près de 80 % des auteurs de ces homicides sont des hommes.

Une femme meurt toujours tous les trois jours du fait de la violence de son conjoint ou ex-conjoint. Un chiffre qui ne varie pas. Que l’on n’arrive pas à faire baisser. Chaque année, on compte plus de 200 000 de femmes victimes de violences commises par leur partenaire. Moins de 20 % déposent plainte. Et également : près de 85 000 femmes rapportent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol. En incluant les suicides des auteurs et les homicides de victimes collatérales, le nombre total de décès occasionnés par ces violences s’élève à 196 personnes en 2016 (soit à peine moins quatre personnes par rapport à 2015).

Elisabeth Moiron-Braud : « Ne pas baisser la garde »

Ces chiffres illustrent une nouvelle fois la difficulté à faire reculer cette violence, « en dépit de l’engagement marqué des services de police et de gendarmerie, à travers notamment les « brigades de protection des familles », et de l’ensemble des acteurs (Justice, services de l’Etat, collectivités territoriales, associations, intervenants sociaux…) », dit-on au ministère.

« Il ne faut pas baisser la garde. Bien que les chiffres ne s’aggravent pas, il est tout à fait regrettable qu’il y ait toujours autant de victimes », commente Elisabeth Moiron-Braud, secrétaire générale de la mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des être humains. La lutte contre ces violences intrafamiliale est prioritaire. Comme elle le fut lors du précédent mandat…

Six cents téléphones portables Grand danger

Que faire ? Les pouvoirs publics misent sur « davantage de formations des professionnels pour mieux repérer les victimes. On s’aperçoit que quand il y a eu un décès par violence dans le couple, il y avait déjà beaucoup de violences avant », précise Elisabeth Moiron-Braud. Et sur le fameux téléphone grand danger (TGD). « Il y a en a six cents en circulation actuellement. Et après une phase concluante de tests depuis 2010, ils ont été généralisés et la procédure inscrite dans la loi du 4 août 2010. L’ensemble des TGI (tribunaux de grande instance) en sont désormais dotés », confie la secrétaire générale de la mission interministérielle.

Le principe est simple : « Si le procureur de la République d’une juridiction où se trouve une victime en situation de grave danger, c’est-à-dire que par exemple son ex-conjoint rôde autour d’elle et la menace, il peut lui confier ce téléphone qui ressemble à n’importe quel smarthphone sauf qu’une touche est dédiée à une télé-assistance qui appelle, en fonction de là où se trouve la victime, la gendarmerie ou la police. « Plusieurs femmes ont pu ainsi être sauvées », dit encore Elisabeth Moiron-Braud. Cette dernière insiste sur « le gros travail de prévention » à mener, sur « les stages de responsabilisation des violences de la part des auteurs. » Et puis prendre le mal à la racine : « La violence nait toujours d’un rapport inégalitaire entre hommes et femmes. Il faut combattre tous le stéréotypes et ce, dès l’école. Il faut pour cela des actions de prévention et promouvoir l’égalité entre filles et garçons, dès le plus jeune âge. »

Contexte de violences préexistant

C’est pourquoi « le Premier ministre a mis l’accent sur la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans la lettre de mission qu’il a adressée cet été à Marlène Schippa qui viendra renforcer la coordination avec les services du ministère de l’Intérieur » dit-on au cabinet de Gérard Collomb. « Ces drames, que j’appelle des féminicides – des homicides dirigés envers les femmes – s’inscrivent trop souvent dans un contexte de violences préexistant qu’il est nécessaire de repérer le plus en amont possible afin de le faire cesser. Il est également essentiel de protéger les enfants pour qu’ils ne soient pas témoins et ne reproduisent pas plus tard ce qu’ils ont vécu », ajoute-t-on dans l’entourage de Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur qui annonce avec Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargé de l’égallité entre les femmes et les hommes, des « initiatives prochaines » dans ce domaine. Le gouvernement réaffirme sa « totale détermination pour combattre ces violences insupportables, notamment au travers du 5e plan triennal de mobilisation et de lutte contre toutes les violences faites aux femmes (2017-2019) et du 1er plan triennal interministériel de lutte contre les violences faites aux enfants (2017-2019) ».

Chiffres déjà catastrophiques pour 2017

Muriel Salmona est psychiatre et présidente de l’association Mémoire Traumatique et victimologie, organisme d’information et de formation des victimes de violences. Elle dit : « Ces chiffres sont catastrophiques et ils le sont déjà pour 2017 : on compte déjà 89 femmes mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. Et s’agissant des chiffres de 2016, ce ne sont pas 109 femmes qui sont mortes sous les coups de leur conjoint mais 123, si l’on compte comme on devrait compter : avec l’ensemble des partenaires intimes, petit ami et amants compris. Il faut absolument qu’il y ait de gros efforts de formation. Il y en a eu pour la prise en charge des victimes. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut un plan d’envergure. Mais déjà il n’y a plus de ministère des Droits des Femmes… Et le budget consacré aux violences faites aux femmes a fondu de 25%. C’est le plus petit de tous les ministères ! »

Muriel Salmona, psychiatre. Photo : DR

126 000 mineures victimes de viol ou de tentatives en 2016

Quant au fond, Muriel Salmona dénonce « une tolérance sourde de la société vis-à-vis des violences conjugales. Dans certains titres de presse, on titre encore sur le « Drame passionnel » ou le « Drame familial ». « Il faut vraiment qu’il y ait une mobilisation forte pour l’égalité hommes-femmes. Et ce, dès le plus jeune âge ! Sortir des stéréotypes liés à l’éducation. « La plupart des décès se déroulent lors de la séparation. Parce que la femme est considérée comme l’objet de son (ex)-conjoint. » Elle va plus loin : « D’autres chiffres du ministère sont alarmants : 85 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol chaque année et, tenez-vous bien, 126 000 mineures ! Cela commence très tôt. Dans la majorité des cas, une femme victime de violence sexuelles a déjà subi ces mêmes violences dans l’enfance. »

La spécialiste pointe, enfin : « Dans le cadre de viols, 50% le sont dans le cadre du couple et ne donnent lieu qu’à 10 % de plaintes et… 1% de condamnations alors que c’est un crime. Personne n’en a rien à faire. C’est la même situation dans la plupart des pays européens. Seule l’Espagne a mis le paquet et a réussi à faire reculer cette violence. Cela demande un effort politique massif. Il faut des campagnes de sensibilisation continuelles.. La dernière, intitulée, Sexisme, ce n’est pas mon genre, c’est bien mais il faut s’adresser aussi aux hommes.

En dehors des conséquences psychologiques et sociales, il y a le coût des coups: 3,6 milliards par an, avait estimé l’ancien ministère du Droit des femmes en termes d’aides sociales, de soins et de perte de capacité de production. Un fléau.

Olivier SCHLAMA