Écologie : Nîmes, Toulouse, Montpellier… c’est la chasse aux mégots !

Après "l’Ice Bucket Challenge" (renverser un seau d’eau glacée sur soi) et le Bottle Cap Challenge" (déboucher une bouteille d’un coup de pied), un nouveau challenge plus pertinent et centré sur l’écologie a dominé les réseaux sociaux cet été : "Fill The Bottle. Sur la photo, notre bouteille de 50 centilitres a été remplie en moins d’une demi-heure sur le boulevard Jean-Jaurès (Nîmes). Photo : Mélanie Domergue.

Cet été, en France, le challenge #FillTheBottle, nettoyer sa ville ou son lieu de vacances, a rencontré un vaste écho. Au Grau-du-Roi (Gard), la municipalité a décidé de faire la chasse aux mégots sur l’une de ses plages. La rédaction s’est lancé un défi, parcourir une grande allée de Nîmes et découvrir en combien de temps notre bouteille – vide – se remplira de ces mégots. Montpellier, Toulouse… La guerre au mégots est lancée en Occitanie. Certains recyclent mêmes les restes de cigarettes !

J’ai testé pour vous le challenge Fill The Bottle. Entre 30 et 40 milliards de mégots de cigarettes sont jetés au sol chaque année en France. Vous trouvez ça énorme ? Asseyez-vous : dans le monde, 4 300 milliards de mégots sont jetés par terre chaque année, soit 137 000 mégots par seconde, selon Éco Volontaire International.

Nîmes, boulevard Jean-Jaurès. Assise sur un banc, une femme souffle en se faisant de l’air. Le thermomètre flirte avec les 33°C. Ils sont plusieurs, comme elle, à tenter de se rafraîchir à l’ombre des arbres. D’autres pressent le pas sur le terre-plein central, histoire d’éviter la chaleur cuisante. Les enfants pataugent joyeusement près des jets d’eau. Et nous voilà plongés dans ce décor, gants enfilés et bouteille d’eau à la main. Vide.

Je voyais quelques personnes poster des photos de bouteilles remplies de mégots sur les réseaux sociaux. Ça m’a inspiré, j’ai décidé de lancer le hashtag, et ça a beaucoup plu »

Drôles d’accessoires ? C’est aussi ce que nous disent les regards des riverains et vacanciers tandis que nous avançons vers l’allée droite. N’ont-ils pas entendu parler du mouvement #FillTheBottle ? Lancé sur les réseaux sociaux depuis juillet 2019, ce challenge consiste à garnir une bouteille vide avec les mégots trouvés sur notre chemin.

Tout part de la volonté d’Amel Talha, jeune bachelière de 18 ans, vivant en Île-de-France. « Je voyais quelques personnes poster des photos de bouteilles remplies de mégots sur les réseaux sociaux. Ça m’a inspiré, j’ai décidé de lancer le hashtag, et ça a beaucoup plu », explique-t-elle. En 24 heures, près de… 30 000 posts avaient déjà pullulé sur les réseaux sociaux ! En quête de bonnes actions à accomplir, on s’y est mis, nous aussi. Notre défi : parcourir une grande allée nîmoise et découvrir en combien de temps notre bouteille de 50 centilitres sera remplie.

Regards interrogateurs et indifférence

Soyons honnêtes. Trouver les mégots par terre n’est (malheureusement) pas le plus difficile. Des petits malins essaient bien de les dissimuler sous les buissons, entre quelques premières feuilles mortes. Raté. Non, c’est d’abord le regard des autres qui gêne. Il est pesant et il donne presque l’impression de faire quelque chose de mal. Nous avons même eu droit à une question déconcertante : « Vous vous faites des cigarettes avec, après ? » Bah oui, bien sûr… Non, on nettoie la planète. Hop, c’est là que la discussion s’arrête. Comme si on avait dit un gros mot.

Nous avons retenté la même expérience dans le périmètre autour des arènes de Nîmes : cette fois, la bouteille de 50 cl s’est remplie en une heure…Photo M.D.

Peu importe. Plus les minutes passent, plus nous nous concentrons sur les mégots à récupérer. Les regards sont oubliés. La bouteille est déjà à moitié pleine. Autour de nous, maintenant, c’est l’indifférence. Les familles installées sur les bancs ne sourcillent même pas quand on ramasse une poignée de mégots près d’elles. Elles poursuivent leurs discussions ou elles font mine de regarder l’écran de leur téléphone, se dédouanant de toute incivilité.

Les allées Jean-Jaurès mesurent un kilomètre et demi de long. Nous ne sommes qu’à la moitié de l’allée droite quand notre bouteille est déjà pleine. Un triste palmarès réalisé en seulement 34 minutes. Sur notre chemin, une seule passante nous a félicités et encouragés à poursuivre nos efforts. Le lendemain, dans un périmètre autour des arènes, nous avons rempli une autre bouteille de 50 cl en une heure. Nul doute que ce qui a été nettoyé a déjà été de nouveau souillé par quelques fumeurs insouciants. Et pourtant, si tout le monde s’y mettait…

Mélanie DOMERGUE

« Il faudrait davantage d’événements de ce genre pour motiver toujours plus de monde »

La visibilité du challenge #FillTheBottle a fait naître de nombreuses initiatives partout en France. L’enseigne de restauration Big Fernand a même trouvé la parade pour encourager cet élan écologiste et surtout citoyen : offrir de quoi boire ou manger en échange d’une bouteille de mégots retournée. Une opération menée à Montpellier, Nîmes, Lyon, Nanterre et Grenoble. Du côté de Toulouse, un simple citoyen a lancé un appel sur Facebook pour organiser une chasse géante aux mégots. Néanmoins, l’attrait de tels événements sur les réseaux sociaux reste-t-il le même sur le terrain ? Les participants vont-ils jusqu’au bout du défi en permettant le recyclage des mégots ?

Ce n’est pas un coup de pub : on a suivi le mouvement qui nous semble important »

Mathieu Bataille, Big Ferdinand, Nîmes.
L’enseigne nîmoise de Big Fernand a posté cette photo sur sa page Facebook pour inciter les gens à participer. Photo : Big Fernand Nîmes.

« Ce n’est pas un coup de pub », insiste Matthieu Bataille, responsable de l’enseigne nîmoise de Big Fernand. « À Montpellier, notre enseigne l’a fait en premier. On a suivi le mouvement parce que ça nous semblait important. On s’est déjà engagés pour la planète avec le tri de nos déchets et notre objectif zéroplastique, fixé pour 2020. Toutes les réactions liées au challenge nous ont agréablement surpris », ajoute-t-il, tout en naviguant sur la page Facebook du groupe.

Puis, soudain, la voilà. La publication la plus populaire, postée le mardi 6 août 2019 : « Relevez le challenge en remplissant votre bouteille de mégots trouvés au sol et apportez-la-nous en resto jusqu’à dimanche inclus, nous vous l’échangerons contre un bon dessert fait maison : 1 brookie + 1 café. » L’annonce rassemble 30 000 impressions, plus de 700 réactions et partages, et environ 70 commentaires des internautes.

Un engouement tel qu’on pourrait croire que les retours ont été nombreux. Et pourtant… « Nous n’avons reçu que quatre bouteilles », annonce Matthieu Bataille. Des retours venant malgré tout d’une génération connectée : les participants avaient entre 25 et 35 ans. D’après le responsable nîmois, « ce n’est pas un simple phénomène de mode de l’été. Il y a une vraie prise de conscience chez les jeunes, on le voit avec toutes les marches pour le climat ».

Un challenge géant à Toulouse

Matthieu Bataille explique que la faible participation a aussi été constatée dans les autres villes. « Il faudrait de plus en plus d’événements du genre pour motiver toujours plus de monde. De notre côté, on fera sans doute une nouvelle fois le challenge, en essayant d’offrir de plus grandes récompenses à la clé. Si on réussit à récupérer une vingtaine de bouteilles, ça serait bien », conclut-il.

À Toulouse, le gérant d’entreprise Jonnhy Dunal veut lui aussi voir se pérenniser ce challenge : le 1er septembre 2019, il a organisé le Toulouse mégots challenge pour nettoyer la ville, et surtout protéger la Garonne. Pour rappel, ce bout de cigarette peut polluer à lui seul 500 à 1 000 litres d’eau. Sur Facebook, près de 300 personnes s’étaient dites intéressées par cet événement ; or, seulement une centaine (dont le maire, Jean-Luc Moudenc) se sont rendues sur place.

Les rues de Toulouse ont été débarrassées de 70 000 mégots ce dimanche 1er septembre. Photo : Johnny Dunal.

Néanmoins, l’après-midi a été productif. Près de 115 litres, soit 70 000 mégots ont été ramassés en quelques heures dans le quartier Saint-Étienne. Les déchets ont ensuite été séparés des bouteilles en plastique. « Si notre énergie ne changeait le comportement que d’un seul fumeur, alors elle serait utile », selon Johnny Dunal.

Une telle initiative a fleuri un peu partout en France, cet été. Or, les Français sont rarement allés jusqu’au bout de leurs bonnes intentions : « Pour l’instant, nous n’avons reçu que très peu de bouteilles. Beaucoup les jettent directement à la poubelle », témoigne Bastien Lucas, ancien fumeur et responsable de l’entreprise bretonne MéGo !. Créée en 2017, elle est la toute première, en France, à avoir permis la revalorisation complète de ce déchet.

Jeter son mégot par terre est presque vu comme un acte de rébellion »

L’idée est née entre 2014 et 2015. D’abord gérant d’une usine de déchets de bureaux, c’est à la demande de ses clients que Bastien Lucas s’interroge sur le traitement du mégot. Aujourd’hui, l’entreprise s’adresse aux particuliers, entreprises, associations et collectivités souhaitant se débarrasser proprement de ces bouts de cigarettes. Il y a d’ailleurs un kit dans l’offre MéGo ! Éco-retour, pour pouvoir envoyer son colis de mégots dans les règles.

Une fois recyclés, les mégots sont recyclés en divers objets : support pour téléphone portable, pots à crayons, cendriers, mobilier urbain…
Photo : MéGo !

À l’usine de recyclage, le mégot est d’abord dépollué. Il est broyé et passé dans quatre bains à base d’eau, en circuit fermé. L’eau est recyclée. Les substances nocives, comme le goudron, sont retirées et incinérées. La matière brute est chauffée et compressée pour en faire quelque chose de solide. Le mégot est devenu plastique. La matière brunâtre donne ensuite lieu à divers objets, comme des cendriers, mais aussi du mobilier urbain (bancs assis debout), des pots à crayons, des palettes…

La pollution liée aux mégots est énorme, il faut beaucoup communiquer à ce sujet. »

« En France, on n’aime pas trop qu’on nous dise quoi faire. Jeter son mégot par terre est presque vu comme un acte de rébellion », ironise Bastien Lucas. Son entreprise est là pour sensibiliser la population. Concernant #FillTheBottle, Bastien Lucas se réjouit de l’initiative. « Si les mégots sont mis à la poubelle, c’est un moindre mal. Ils ne sont plus par terre et c’est le plus important, même s’il faudrait aller jusqu’au bout de l’acte. »

Pour lui non plus, le challenge n’est pas qu’un phénomène de mode ou de popularité sur les réseaux sociaux : « Si le but est de se mettre en avant pour défendre des causes importantes, tant mieux. La pollution liée aux mégots est énorme, il faut beaucoup communiquer à ce sujet. »

M.D.

Mégots interdits au Grau-du-Roi

Depuis juillet 2019, la plage du Boucanet est la toute première plage non-fumeurs du Gard. L’interdiction s’étend sur 300 mètres de littoral et a été mise en place par la mairie, en partenariat avec la Ligue contre le cancer, le Département du Gard et le CCAS local. Pour l’instant, aucune sanction n’est prise contre les fumeurs. Seule une patrouille de sensibilisation est faite par la police de proximité. Deux objectifs : protéger la santé des locaux et des vacanciers, mais aussi lutter contre la pollution du banc de sable. Cette opération pourrait être reconduite l’été prochain.

Sur une partie de la rive droite du Grau-du-Roi (Gard), les cigarettes sont bannies. À l’entrée, des défenseurs de la planète ont même accroché une bouteille remplie de mégots pour inviter les estivants à nettoyer le littoral. Photo : M.D.

Parking de la Plagette, Grau-du-Roi. Le sable n’est plus qu’à quelques mètres d’elle, et pourtant elle ne s’y précipite pas. Pas encore. Appuyée contre le capot de sa voiture, une vacancière bretonne savoure sa cigarette en regardant les vagues. « J’ai vu le panneau d’interdiction et je trouve ça très bien. J’ai oublié de prendre un cendrier de poche, alors je préfère terminer ma cigarette ici et jeter mon mégot à la poubelle. On est juste à côté de la plage, ce n’est pas embêtant. »

Il faut qu’il y ait des sanctions, sinon ça ne sert à rien… »

Conciliante, elle ne comprend pas quelques remarques entendues. « Certains ne sont pas contents, ils clament qu’ils vont quand même fumer, car il n’y a pas d’amende pour l’instant. C’est dommage. S’ils ne peuvent pas s’en passer, ils n’ont qu’à faire comme moi. » En effet, qui dit plage sans tabac ne dit pas sans fumeurs, et encore moins sans mégots. Entre quelques rochers, ici et là, on distingue des bâtonnets orangés. D’autres sont enfouis dans le sable.

« Il faut qu’il y ait des sanctions, sinon, ça ne sert à rien », glisse une autre passante. À la mairie, on insiste sur le côté « sensibilisation » de cette première expérience. « Nous attendons la fin de la saison pour en tirer un bilan et réfléchir à la suite à donner… » Cette saison, quelque 3 000 cendriers de plage ont été distribués au Grau-du-Roi, dans les postes de secours ou à l’office de tourisme.

Nombreuses plages sans tabac

Passer le cap de la prévention pour agir. Une cinquantaine de villes françaises l’ont déjà fait, encouragées par la loi de 2007 interdisant les cigarettes dans les lieux publics.

En France, Nice est la première ville française à avoir sauté le pas, avec une première plage sans tabac en 2012. Elle en compte désormais quatre. En 2016, Fleury-d’Aude est pionnière en Occitanie. Depuis, les fumeurs ne sont pas les bienvenus sur 200 mètres de plage du site Saint-Martin-la-Mer. Les récalcitrants écopent même d’une amende de 17 euros. En Occitanie, on distribue aussi des cendriers de plage à Villeneuve-lès-Maguelone et Palavas-les-Flots (Hérault).

Les buts de ces interdictions sont de protéger les estivants du tabagisme passif, et de préserver l’environnement maritime. Pourtant, mégots et plastiques ne sont jamais très loin… Photo : M.D.

Si les municipalités deviennent plus sensibles à la protection de l’environnement, riverains et vacanciers, eux aussi, souhaitent voler au secours de la planète. Au Grau-du-Roi, le premier palier du label zéro plastique, obtenu cette année pour son port et ses plages (1), donne quelques idées aux estivants : « Il faudrait que tous les commerces fournissent des pailles en bambou, ou en inox », commente une jeune fille. Et son compagnon d’ajouter, avec une pointe d’humour : « Pourquoi ne pas surveiller ceux qui jettent leurs détritus par terre ou qui les laissent sur le sol. La police pourrait les interpeller avec un haut-parleur, ça ferait changer les mentalités ! »

M.D.

(1) Brune Poirson, secrétaire d’État à la transition écologique, a lancé le 5 août 2019 une toute nouvelle charte, récompensant d’un label les plages bannissant les déchets plastiques. Cette charte s’intitule « Plage sans plastique » et compte 14 communes signataires, dont deux en Occitanie : Le Grau-du-Roi et Vias (Hérault).

Pour obtenir ce label, trois paliers sont à atteindre. La charte rassemble quinze engagements. Parmi eux, l’intégration du Zéro déchet plastique dans les événements, l’organisation d’initiatives et de ramassages citoyens, l’expérimentation de consignes pour les restaurants, etc. Chaque commune mettant en place au moins cinq points sur les 15 recommandés se verra récompensée. Le gouvernement espère parvenir au zéro plastique rejeté en mer d’ici 2025.

La station balnéaire du Grau-du-Roi a été récompensée début août 2019 en atteignant le premier palier du label. Et pour cause : depuis deux ans, les déchets plastiques y sont collectés et recyclés. Les points de tri sélectif ont aussi fleuri dans les rues pour faire face à l’afflux de touristes pendant l’été, et les commerçants sont de plus en plus sensibilisés au zéro plastique.

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