Se réconcilier avec l’urbanisme : Aménager la ville « à hauteur d’homme »

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À l’inverse du Corbusier qui détestait la rue, pour des urbanistes à l’image du Montpelliérain Damien Vieillevigne, la ville est un espace sensible qui doit se penser par le sol, s’imaginer avec les habitants pour se créer une identité partagée et être la plus agréable à vivre. Revégétaliser, déminéraliser, créer des trames vertes…

Un pavé, dodu comme un souvenir d’enfant, glissant sous la pluie, arrogant sous la lune, le pavé, mais rassurant, luisant après le passage d’un camion de poissonnaille ruisselante disséminant ce tenace remugle de fraicheur maritime… Qui n’a pas un souvenir puissant de sa rue ? De son odeur. De son contact. Râpeux. Lisse. Parfois brûlant, à faire fondre ses semelles, l’été… Ou glacé, l’hiver, dalle impersonnelle.

Et puis, un jour, c’est le défilé des voitures ; les immeubles grandissent ; les rues s’écartent devant la religion du tout-voiture ; odeurs et images d’une vie jusque-là bien partagée s’estompent. Le train-train bariolé laisse place à la monotonie des pots d’échappement…

Pendant des décennies, on a privilégié la voiture sur un sol qui n’est plus qu’une abstraction, une bande roulante sans penser à rendre la ville accueillante, humaine… »

Damien Vieillevigne, architecte-urbaniste
Damien Vieillevigne, architecte-urbaniste. DR.

Damien Vieillevigne est un jeune architecte-urbaniste à Montpellier. Il défend une idée simple, si évidente que l’on se demande pourquoi elle n’a pas gagné la bataille plus tôt. « Pour se réconcilier avec la ville, il faut la voir et l’imaginer par le sol. À hauteur d’homme », définit-il. Effectivement, la perception change forcément, dès lors que l’on abandonne les masterplan. Les grands tracés classiques d’une ville vue d’en haut. « Pendant des décennies, on a facilité et prôné le tout-voiture. » Au lieu de densifier la ville à tout-va, en la déshumanisant. En continuant à « privilégier la voiture sur un sol qui n’est plus qu’une abstraction, une bande roulante sans penser à rendre la ville accueillante, humaine »...

« À Montpellier, 30 revêtements différents en centre-ville… »

« À Montpellier, par exemple, en centre-ville, on peut trouver 30 revêtements différents, ce qui nuit à sa cohérence, son identité… » Le décor ne fait pas tout mais il peut rendre les esprits chagrin. C’est, en tout cas, un point de départ pour repenser en profondeur notre rapport à la ville en termes de flux, de réseaux… « Pour que, in fine, la ville, même densifiée, soit mieux acceptée. »

Un contre-exemple dans une commune de la métropole de Montpellier… DR.

Végétalisation, bien sûr, restructuration du revêtement également et co-construction avec les habitants, les associations de quartier. « Cela peut prendre la forme de choses toutes simples, ce n’est qu’un exemple, mais la placette avec des arbres en fait partie… Il faut arriver à créer une identité comme un pays arrive à créer la sienne ; cela passe par les sols, les coloris que l’on utilise, le mobilier urbain, le maillage et même sur des choses qui peuvent apparaître futiles jusqu’à trouver la bonne place pour placer une poubelle… » Mais aussi : établir des passerelles entre les quartiers ; non seulement aménager des espaces verts mais s’en servir dans les zones « tampon », comme entre la Paillade et Alco par exemple qui, actuellement s’excluent. « C’est un vrai point noir de cette ville », note Damien Vieillevigne.

Frontignan, joli terrain de jeux pour un urbaniste

Ce dernier ajoute : « Michaël Delafosse, à Montpellier, et Michel Arrouy, à Frontignan, ont une extrême sensibilité sur cette question où l’environnement urbain est aussi fait pour les habitants ; où l’on pense à construire des liens assez fins à destination des habitants. » Ils se placent dans la droite ligne d’une prise de conscience populaire depuis quelques années : « On commence à dépasser cette préoccupation qui avait jusque-là l’étiquette bobo-écolo… », affirme ainsi Damien Vieillevigne qui présenta sa philosophie lors de la campagne des municipales, à Montpellier. Le maire PS, Michaël Delafosse, y est « sensible, lui qui circule à vélo tout le temps et qui connaît tous les noms des rues par coeur ». Michel Arrouy, le nouveau maire PS de Frontignan, itou. D’autres maires, notamment EELV, nouvellement élus en France, s’y intéressent également.

Jardin collectif partagé à Montpellier (Quartier Les Aubes). DR.

Faut dire que Frontignan est un exemple-type : de grands pans de Gardiole ; de grandes étendues de plage ; un centre-ville qui s’étire ; de grands boulevards ; une commune associée… Bref, un joli terrain de jeu pour un urbaniste. Damien Vieillevigne se réclame de deux grands urbanistes, Bernardo Secchi et Paola Vigano. Déjà, en 2014, ceux-ci avaient planché sur Montpellier, métropole qui a grandi trop vite, conquis toujours et sans cesse de nouveaux territoires parfois à marche forcée. Comme avec la création du quartier Antigone, jadis pilote, dessiné par l’architecte Ricardo Bofill sur les bords du Lez. Selon Bernardo Secchi, « la ville a grandi trop vide. Aujourd’hui, elle pourrait faire penser à un puzzle avec un centre historique, l’Ecusson, et des quartiers qui communiquent peu entre eux. » Et une ville « apaisée »« l’environnement est une composante centrale », prolonge Damien Vieillevigne.

Il ne faut pas juste imaginer virer les voitures mais repenser une ville dans son ensemble, sa cohérence globale… »

Pour reprendre l’exemple de Frontignan, l’urbaniste est frappé par les caractéristiques d’une commune « très grande avec une importante variété de paysages et ses entrées de ville, notamment une avec une circulade laissant entrer les voitures et un parking juste à côté. Il ne faut pas juste imaginer virer les voitures mais repenser une ville dans son ensemble, sa cohérence globale… » Dans la même veine, Damien Vieillevigne pointe « ces espaces morts derrière l’église… » 

On peut travailler sur la revégétalisation, déminéralisation des espaces publics. Que ces lieux deviennent de vrais lieux de rencontre pour les habitants. Être à l’écoute des gens »

Michel Arrouy, maire de Frontignan

De son côté, Michel Arrouy, le maire PS de Frontignan élabore : « La logique de Damien Vieillevigne m’intéresse beaucoup. L’aménagement d’une ville est à mettre en relation avec la question de la transition écologique. Aujourd’hui, beaucoup de maires élaborent leurs villes sur la base de plans, comme les Plu.

Michel Arrouy, le nouveau maire de Frontignan. DR.

Et ils se disent pour les aménagements, on verra après. Je crois qu’il faut changer de logique, regardons nos sols et, à partir de là, voyons comment on peut l’aménager au mieux. Après on peut passer au bâti. »

Le nouveau maire de Frontignan poursuit : « Aujourd’hui, sur le littoral on a divers documents d’urbanisme : Scot, Plu, PLH, etc. avec seulement des objectifs de croissance. Il faut, avec les citoyens, penser à des espaces pour vivre, des jardins, des trames vertes et d’autres besoins pour le bien-vivre dans nos villes. On peut travailler sur la revégétalisation, déminéralisation des espaces publics. Que ces lieux deviennent de vrais lieux de rencontre pour les habitants. Être à l’écoute des gens. Il faut changer de disque dur, réfléchir différemment. Nous avons énormément d’espaces à mettre en valeur dans nos villes… »

Olivier SCHLAMA

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