#sciencesPorcs : Juliette, 20 ans, décrit « l’horreur » du viol, l’IEP Toulouse « sidéré »

Chaque année, en France, 225 000 femmes sont victimes de violences... Photo D.-R.

Fabrique des élites, les IEP se délitent. Les Instituts d’études politique (IEP) sont dans l’oeil du cyclone depuis l’affaire Duhamel qui a libéré la parole de nombreuses victimes. À celui de Toulouse, Juliette, 20 ans, victime de viol, a écrit une lettre ouverte qui a déclenché un tsunami. Une enquête est ouverte.

Une déflagration. Après le séisme Duhamel à Sciences Po Paris, #sciencesPorcs : les témoignages de viols, de violences sexuelles et sexistes affluent. Les IEP, qui forment  « les élites de nation », que l’on pouvait croire à l’abri sont dans la tourmente. Dont celui de Toulouse. Etudiante en deuxième année, Juliette, 20 ans, a trouvé la force de déposer plainte, le 6 février, deux ans après les faits. Juliette a lancé « une bouteille à la mer » une première fois en octobre 2020, postant son récit sur Facebook dans un groupe de parole. Le jeune femme est alors reçue par le directeur, Olivier Brossard, en décembre 2020. une enquête préliminaire a été ouverte le 9 février confiée à la brigade de la famille et des mineurs.

« Ces mots sont durs à prononcer, quasi impossible à écrire »

Un bizutage d’un élève pilote…Archives. DR.

Dans sa « lettre ouverte » postée ensuite sur les réseaux sociaux, elle entame : « Ces mots sont durs à prononcer, quasi impossible à écrire. Figés à jamais sur le papier, ils revêtent toute leur signification et l’horreur qui l’accompagne. J’ai été violée. » Elle poursuit lé décryptage du mécanisme : « Très vite, dès mes premiers jours à l’IEP, j’ai été insultée et dénigrée par les deuxièmes années, les bizuteurs.trices (…) » Car les faits se seraient produits lors d’une soirée dite d’intégration. « C’était pas facile mais le jouait le jeu pour m’intégrer… », dit-elle.

« Ça doit cesser. On ne peut plus continuer à répéter ces schémas violents et dégradants »

De l’intégration à la désintégration, plutôt. Rien n’a changé depuis un siècle et les premiers « rites » violents d’intégration des carabins en médecine et des Gadzarts… Dans son texte, Juliette, 100 ans plus tard, s’adresse à l’auteur présumé des faits (…) « Au début, tu m’insultais comme les autres, même beaucoup plus et tu m’as violé (…) Tu m’as promis de me protéger des autres 2A… » Et encore : « T’es pas le seul à être une belle merde. Tes potes y allaient aussi : « Salope », etc. « Supers soirées, super l’inté, super féministe l’IEP, super scolarité », ajoute ironiquement Juliette, avant de dire : « L’intégration, le tribunal (1), on en avait tous fait partie. On l’accepte tous plus ou moins consciemment (…) Ça doit cesser. On ne peut plus continuer à répéter ces schémas violents et dégradants. » Selon elle, la présence d’agresseurs, violeurs et d’harceleurs est confortée « est favorisée par les événements de l’école et par l’omerta… »

Enfin, Juliette dit « sa peur que d’autres femmes soient violées ». En brisant cette omerta, cette étudiante a en tout cas libéré la parole. Elle termine : « A tout.tes, si vous en ressentez le besoin n’ayez pas honte de demander de l’aide. Vous êtes légitimes. »

Le directeur a croisé Juliette dans la cour qui lui a immédiatement dit qu’elle avait quelque chose d’important à lui dire… »

L’IEP de Toulouse. DR.

A l’IEP, on fait amende honorable. « Le directeur comme tous les profs nous sommes choqués, indique Adeline Moog, responsable de la communication et aussi enseignante dans l’école et « féministe moi-même ». L’agresseur présumé est interdit d’entrer dans le campus. Nous n’avions jamais entendu parler de viol. Le directeur avait eu vent de témoignages anonymes mi-novembre 2020 sur les réseaux sociaux. Il a immédiatement saisi le procureur de la République comme nous le permet la loi. Ensuite, lors d’une commémoration, il a croisé Juliette dans la cour qui lui a immédiatement dit qu’elle avait quelque chose d’important à lui dire. »

« Nous sommes inquiets qu’il puisse y avoir d’autres victimes »

Adeline Moog ajoute : « Nous ne pouvons nous rendre qu’à l’évidence : la cellule d’alerte que nous avions créée fin 2017 ne fonctionne pas, notamment parce qu’elle ne permet pas l’anonymat et parce que les élèves n’ont pas confiance. Elle doit être réformée. C’est un triste constat. Il faut pouvoir leur dire que nous sommes là pour les aider. » Le seul cas que cette cellule a eu à traiter depuis janvier, « c’est celui de Juliette. Nous sommes sidérés et inquiets qu’il puisse y avoir d’autres victimes comme nous le redoutons en lisant les témoignages sur les réseaux. Et qu’aucune ne soit venue vers nous. il est clair que c’est dans ces rites d’intégration, avec excès en tout genre, qu’ont lieu ces violences. On a beaucoup de travail à faire… » Soirées et événements d’intégration sont désormais interdits jusqu’à nouvel ordre. Les bureaux des différentes associations d’élèves organisatrices d’événements ont démissionné jusqu’à de prochaines élections en septembre. « Et aucun élève de l’IEP ne participera au critérium inter-IEP… »

La mobilisation est partie de Sciences Po Bordeaux où une page Facebook a réuni depuis trois semaines près de 150 témoignages dénonçant les violences sexistes et sexuelles. De nombreux responsables politiques soutiennent cette libération de la parole. L’ancienne ministre, Aurélie Filipetti, prof elle-même à sciences Po Paris, a pris la parole dans Libé pour dire qu’il faut mettre en place des procédures pour accueillir les parole des victimes dans les IEP et contourner l’opacité de l’institution. Marlène Schiappa, ministre chargée de la Citoyenneté a apporté son soutien à ces étudiantes qui ont eu le courage de prendre la parole. « Vous êtes courageuses et courageux. Nous sommes à vos côtés », a renchéri Caroline De Haas, cofondatrice du collectif féministe #noustoutes.

Olivier SCHLAMA

  • (1) Le tribunal c’est la fin de l’intégration, du bizutage. À l’IEP de Toulouse, décrit Juliette, « t’est aligné sur une plage, on te fait bouffer du beurre avec du piment, on t’éclate de soeufs sur la tête et du dois réciter au mégaphone le n,om des gens avec qui t’as couché et donc ceux qui t’ont violée… »
  • Lundi 15 février, à 20 heures sur zoom. L’association #noustoutes organise un webinaire pour les étudiants des IEP sur les obligations légales ddes établissements en matière de prévention et de protection des victimes de violencves sexistes, sexuelles et LGTBIphobes. Le lien ici
  • Par ailleurs, dans un communiqué, « les sept Sciences Po du Réseau ScPo ont pris connaissance des nombreux témoignages de violences et agressions sexistes et sexuelles qui circulent sur les réseaux sociaux depuis quelques jours. Nos Écoles tiennent à réaffirmer leur soutien résolu aux victimes : elles mesurent pleinement la gravité des actes dénoncés et sont plus que jamais à l’écoute et déterminées à agir contre les agresseurs. Ces témoignages mettent en lumière la nécessité de poursuivre l’amélioration de nos dispositifs de lutte contre ces pratiques et ces actes. Pour pouvoir agir efficacement, nous avons besoin que les faits soient portés à notre connaissance.
    Les Sciences Po du Réseau ScPo prennent très au sérieux le sujet des violences sexuelles au sein de leurs établissements. Leurs directions estiment elles-aussi que le silence doit être rompu ; toutes les parties-prenantes doivent y contribuer. Nous continuerons à utiliser avec la plus grande détermination tous les moyens légaux à notre disposition pour réprimer ces violences et les sanctionner aux niveaux disciplinaire et judiciaire, tout en accompagnant au mieux toutes les victimes et en amplifiant nos actions de prévention.

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