S’adapter aux inondations (1) : « La France a 20 ans d’avance ! »

Avenue Pompidou, à Nîmes en 1988... Photo : DR.

Incendies et sécheresse sévissent, mais tout le monde pense aux prochaines pluies… et inondations. Beaucoup de choses ont été faites, notamment au niveau réglementaire, en France, depuis les dramatiques inondations de 2002. La société montpelliéraine, Mayane, propose des solutions d’adaptation innovantes, à Nîmes et Montpellier, entre autres, qui s’appuient sur un diagnostic et une prise en compte très fine des particularités des territoires. Grâce à ses interventions qui vont jusqu’à la reconstruction des maisons, les propriétaires peuvent bénéficier jusqu’à 80 % d’aide, grâce au fonds Barnier.

Sécheresse. Inondation. Le cycle infernal. Vu les inédites vagues de chaleur cet été, et le déficit chronique profond de pluies, qui fragilisent les sols, on peut s’attendre à des épisodes cévenols avec des conséquences sévères cet automne. Avec une Méditerranée chaude. Un sol très sec. Dans quelques jours, le préfet de la zone Sud donnera, inquiet, pour la seconde année consécutive, le top départ d’une vaste campagne de communication pour expliquer « les gestes qui sauvent ».

Chaque année, des drames pourraient être évités. En 30 ans en France, on compte au moins deux cents cinquante décès ! Rien qu’en septembre 2002, les inondations avaient entrainé la mort de 23 personnes et causé des dégâts considérables dans le département du Gard, estimés à 800 millions d’euros. Comme Dis-Leur ! vous l’expliquait. Rencontre avec Emma Haziza, hydrologue, à la tête d’une société montpelliéraine, Mayane, d’un nouveau type « dédié à l’adaptation au changement climatique avec un centre de recherche intégré ». Et qui proposent des solution globale adaptée à chaque territoire.

On a aménagé à qui mieux mieux. On a construit des routes. Et avec quatre routes qui se recoupent, ça fait un obstacle à l’écoulement naturel de l’eau de pluie qui ressemble de fait à des « piscines » ! »

Emma Haziza, hydrologue, à la tête de Mayane.

Quel est le contexte ? L’hydrologue dit : « L’Occitanie a toujours eu le souci du risque majeur. » La différence, c’est que, « depuis quelques années, sécheresse et inondations sont plus marquées. Et leurs effets sont accentués à cause du réchauffement climatique, avec des événements plus forts, plus intenses. Et les territoires sont plus vulnérables. On a aménagé à qui mieux mieux. On a construit des routes. Et avec quatre routes qui se recoupent, ça fait un obstacle à l’écoulement naturel de l’eau de pluie qui ressemblent de fait à des « piscines » ! » formule Emma Haziza.

Idem pour toutes sortes de constructions qui sont, nombre aidant, autant d’embâcles et de retenues artificielles. Multipliant le risque. Les médiatiques éco-quartiers ? Trop peu nombreux. « On est encore très loin d’intégrer tous les risques », note Emma Haziza, même si la règlementation française offre sur le papier toute une palette de normes, notamment les « PPRI » (plans de prévention des risques d’inondation) qui tracent des zones de différentes couleurs – le rouge étant la plus contrainte- où il est plus ou moins autorisés de construire.

Ces « zonages » ne sont là que pour évaluer le risque à partir de grands axes, à partir de la présence de rivières principales comme le Vidourle dans le Gard ou la Mosson à Montpellier mais ignorent les petits affluents qui n’entrent pas dans la législation, dit en substance la responsable de Mayane. « Or, ce sont ces réseaux secondaires qui, à cause de la saturation des sols, ont été à l’origine d’un ruissellement inédit, notamment en 2002 et 2003 dans le Gard et l’Hérault. » Ses équipes, elles, se targuent de mettre en place un savoir-faire unique.

La grande difficulté pour les riverains, pas forcément à Nîmes, c’est que la plupart du temps ils ne savent pas à qui s’adresser. D’autres fois, ce sont de nouveaux habitants qui ignorent tout du passé de leur bout de terrain ; ils ne savent pas que le ru bucolique peut se transformer exceptionnellement en un torrent… »

Partant d’un diagnostic hyper-fin jusqu’aux interventions finales, à la maison près. A ce jour, Mayane ausculte actuellement 5 000 des 15 000 maisons placées en zone rouge à Nîmes, ville où elle a remporté un marché public dès 2015. L’objectif initial, à Nîmes, était de détruire et reconstruire 30 maisons les plus exposées. Pour 24, c’est déjà réalisé. Il en reste 27 d’ici 2020.

Emma Haziza. Photo : DR.

« La grande difficulté pour les riverains, pas forcément à Nîmes, c’est que la plupart du temps ils ne savent pas à qui s’adresser. D’autres fois, ce sont de nouveaux habitants qui ignorent tout du passé de leur bout de terrain ; ils ne savent pas que le ru bucolique peut se transformer exceptionnellement en un torrent. C’est pour cela qu’un dispositif comme Nîm’Alabri est intéressant. Nous apportons une dimension humaine avec des coaches qui sont capables soit de comprendre ce que les gens ont vécu et ceux qui ignorent tout de ce qu’ils pourraient vivre. Une fois le diagnostic fait, on peut adapter la construction en posant un batardeaux, en posant des système anti-retour ; on surélève l’habitation… »

En 2015, un millier de personnes soustraites au risque dans le département du Gard

Au niveau du département du Gard, en 2015, 305 constructions de toute nature avaient été définitivement acquises par l’État à l’amiable dans le Gard (221 démolies) pour 51 millions d’euros, intégralement financés par le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), alimenté par une taxe sur les assurances habitation. Par ailleurs, une cinquantaine de maisons constituant une menace grave pour la vie humaine n’ont pas pu être rachetées à l’amiable, donnant lieu possiblement à des expropriations. Un millier de personnes ont été ainsi soustraites au risque, grâce à cette procédure, soit l’une des opérations du genre les plus importantes en France.

C’est dans ce contexte avant-gardiste que Mayane a donc remporté un marché avec la ville de Nîmes. Ensemble, elles se sont s’est lancées dans un vaste programme baptisé Nim’àlabri (nous y reviendrons dans un prochain article). « Le risque d’inondation est avant tout territorial, décrypte Emma Haziza. Il faut définir avec les communes là où l’on peut urbaniser ; parfois ça dépend de la pluviométrie locale ; de ce que l’on appelle les possibles effets dominos ; des précédents, comme la grande crue de 1958 du Gardon où des habitants avaient été carrément emportés par une vague. Cette vague n’était pas habituelle. Elle avait déferlé de l’amont, après des pluies diluviennes sur les Cévennes. Il y a eu une rupture d »embâcle. Alors que les mesures classiques sont faites, elles, en aval. Cette fois-là, seule une personne à vélomoteur a pu en réchapper... »

C’est dans un second temps que le risque est maximum : quand le système d’eau souterrain est saturé. Les choses peuvent alors s’accélérer dangereusement et une vaste inondation se produire. D’où l’importance d’un vrai diagnostic. »

C’est pareil, à Montpellier, complète l’hydrologue : il faut bien connaître le terrain, précise la spécialiste, prenant l’exemple de Montpellier : « Parfois, la rivière le Lez gonfle massivement sous l’effet de pluies diluviennes mais une partie est d’abord absorbée par le massif calcaire en amont. C’est dans un second temps que le risque est maximum : quand le système d’eau souterrain est saturé. Les choses peuvent alors s’accélérer dangereusement et une vaste inondation se produire. D’où l’importance d’un vrai diagnostic. »

On parle souvent des Pays-Bas mais la France peut s’enorgueillir de ce qu’elle fait. »

1988, 2002, 2003, 2005, etc. Le Languedoc-Roussillon a tellement subi d’événements climatiques intenses… « La France a vingt ans d’avance en matière d’adaptation. On parle souvent des Pays-Bas mais la France peut s’enorgueillir de ce qu’elle fait. Et on le dit si peu ! Elle a une des plus grandes stratégies mises en place. Notre force à Mayane c’est de faire de la recherche-développement appliqué aux terrain. Nous publions des études mais on ne s’arrête pas là. On réfléchit comment le territoire doit s’adapter. Parfois, il faut engager un grand chantier quand il faut recalibrer un cours d’eau ou un ouvrage pour éviter que l’eau ne s’accumule dans un centre-ville et ne crée du danger. On travaille donc sur les aléas, les alertes, etc. »

Un mot sur la catastrophe qui s’est produite il y a bientôt un an, dans la nuit cauchemardesque du 14 au 15 octobre 2018, qui a fait 14 morts et 70 blessés dans l’Aude. « Mayane va travailler avec ce département mais pas tout de suite. C’est trop tôt. On en est encore dans le choc post-traumatique… » Emma Haziza ajoute : « Nous travaillons maintenant à l’adaptation des territoires à la sécheresse. Un fléau qui coûte davantage que les inondations : plus d’un milliard d’euros chaque année… »

Olivier SCHLAMA

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