Économie : Quel horizon pour Latécoère après l’OPA ?

Jean-Luc Moudenc s'inquiète pour l'avenir d'un fleuron de l'aéronautique française, installé depuis plus de cent ans à Toulouse. Photo D.-R.

Depuis ses débuts en 1917, Latécoère a choisi la ville rose pour s’implanter et faire rayonner Toulouse comme capitale mondiale de l’aéronautique. Cent ans plus tard, le 13 juillet 2017, Latécoère lançait officiellement le chantier de son « usine du futur » à Toulouse-Montredon. Un nouveau site de production 4.0 pour répondre à de nombreux enjeux industriels… Mais en ce mois de décembre 2019, l’équipementier est au coeur de la polémique.

« Pour Toulouse Métropole, l’avenir de Latécoère constitue un enjeu en termes, tout à la fois, industriel et d’emplois. L’OPA menée par le fonds de pension américain Searchlight sur l’un des fleurons de l’industrie française n’est pas sans conséquences », souligne ainsi Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse et président de Toulouse-Métropole.

Car l’équipementier français en aéronautique appartient désormais au fonds d’investissement américain Searchlight Capital Partners, au terme d’une offre publique d’achat (OPA), a annoncé le 4 décembre l’Autorité des marchés financiers. Et le fonds américain détient désormais plus de 62% de l’entrprise.

Une première modiale entre Paris et Toulouse

Le logo de la firme passée sous contrôle américain…

Dans une lettre adressée fin novembre à Edouard Philippe, dix-sept députés de la Commission de la défense de l’Assemblée nationale avaient alerté le Premier ministre au sujet de cette vente. Car Latécoère n’est pas qu’un fleuron industriel, c’est aussi un élément central en matière de technologies stratégiques. Notamment, Latécoère est pionnière dans la  technologie Li-Fi, d’utilisation de la lumière pour l’échange d’informations. Ayant même réussi une prmeière mondiale, Comme le souligne l’entrprise sur son site :

« Le mercredi 30 octobre 2019, Air France a testé le tout premier vol équipé du LiFi (Light Fidelity) développé par Latécoère à bord du vol commercial AF6114 effectué en Airbus A321 au départ de Paris-Orly et à destination de Toulouse. Engagée dans une recherche de nouveaux cas d’usage en vol pour ses clients, Air France a également accueilli des gamers, finalistes du Air France Trackmania Cup développé par Ubisoft qui se sont affrontés en plein vol. »

Après l’alerte de Carole Delga, la lettre de Jean-Luc Moudenc

Jean-Luc Moudenc. Photo archives

Tout comme Carole Delga, la présidente de la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée et Jean-Louis Chauzy, président du Ceser (Conseil économique social et environnemental) Occitanie, qui avaient rapidement alerté l’Etat de leurs questionnements sur le sujet, Jean-Luc Moudenc ne cache pas son inquiétude :

« L’OPA a abouti et la seule condition posée par le Gouvernement – que soient rétrocédés par Searchlight 10% du capital de Latécoère à un fonds français – ne suffira pas à éviter la fuite vers l’étranger de technologies telles que Lifi (internet par la lumière). Cette technologie innovante, dont Latécoère est aujourd’hui leader, promet d’importantes avancées en matière de communication et de sécurisation des données, y compris dans le domaine de la Défense. Nous ne pouvons fermer les yeux sur ce risque et perdre la souveraineté sur nos technologies les plus innovantes. La puissance publique doit prendre toute sa part et assurer ainsi un droit de regard sur l’avenir industriel de Latécoère et celui de ses salariés. »

1 500 emplois en Occitanie, 5000 dans le monde

Car au-delà de la crainte d’un « pillage » de technologie, l’OPA suscite également de vives inquiétudes pour l’emploi. En effet, Latécoère emploie 5000 personnes dans le monde, dont 1500 en Occitanie (à travers 5 sites : Toulouse, Colomiers, Labège, Gimont et Le Crès). « Nous affirmons que Searchlight n’est aucunement en mesure d’apporter à Latécoère ce dont Latécoère a besoin« , écrivait déjà la CGT dans un communiqué intitulé « Searchlight et son OPA : c’est non ! » Rappelant par ailleurs que le fonds Searchlight est enregistré aux îles Caïman…

L’an dernier, Latécoère avait vu son bénéfice net fondre de 80 %, à 6 millions d’euros pour un chiffre d’affaires en très légère hausse (+0,3 %), à 659,2 millions d’euros. Mais les perspectives de contrats sont plutôt prometteuses… Même si lors d’un long entretien à La Dépêche du Midi la directrice générale de Latécoère, Yannick Assouad, se veut rassurante (« Latécoère est née en Occitanie et restera à Toulouse »), on reste avec le sentiment que la France ne semble pas en mesure de protéger ses fleurons industriels. Inquiétant.

Philippe MOURET