Chronique : Le calvaire des méridionaux dans les tranchées

Portrait d'Auguste Odde, soldat varois, fusillé pour l'exemple. Photo : DR.

La IIIe République farouchement nationaliste et patriotique voit dans le méridional un ennemi de la nation, bien souvent prêt à se rallier à l’ennemi. Les stéréotypes sur les méridionaux, feignants, grossiers, peu enclins à la raison et exubérants sont largement répandus dans les mentalités. Dans un contexte d’une xénophobie acerbe du pouvoir central envers les marges du pays dont Le Languedoc ou le Roussillon. La « légende noire des soldats du Midi »,  un événement peu enseigné. C’est la situation de la France en 1914. Cent ans après, Samuel Touron, du site Aqu’Istoria livre dans sa chronique son analyse historique d’une période peu connue.

Drame humain incontestable, sacrifice des nations et états européens pour des visées impérialistes, la Première guerre mondiale est sans aucun doute un conflit effroyable. Pourtant dépassant le mythe d’une France unie dans la défense de la patrie, des inégalités de traitement et une xénophobie acerbe ont pourtant bien existé dans les tranchées françaises. En effet, la France de 1914 est bien différente de celle que nous connaissons actuellement, elle n’est pas encore véritablement une nation ; elle n’est pas non plus unifiée du point de vue linguistique, les pratiques culturelles divergent grandement et les velléités régionalistes sont encore farouchement ancrées dans les mentalités. Il en résulte une certaine xénophobie du pouvoir central parisien mais aussi des régions du Nord envers les marges de la République auxquelles en premier lieu, la Corse, la Bretagne, le Languedoc, la Provence ou encore les Pyrénées Atlantiques et le Roussillon. La Première Guerre mondiale apparaît alors comme l’occasion de créer et d’unifier la nation française par la force et le sang sous le motif de la défense de la patrie.

Georges Clémenceau : « Notre 15e Corps a cédé à un moment de panique et s’est enfui en désordre sans que la plupart des officiers aient fait paraît-il tout ce qui était de leur devoir pour l’empêcher… On connaît la nature impressionnable des Méridionaux »

« Notre 15e Corps a cédé à un moment de panique et s’est enfui en désordre sans que la plupart des officiers aient fait paraît-il tout ce qui était de leur devoir pour l’empêcher… On connaît la nature impressionnable des Méridionaux » déclare Georges Clémenceau, natif de Vendée, alors sénateur du Var à la suite de ce qui deviendra « la légende noire du 15e corps »,corroborant l’un des plus grands scandales de l’histoire militaire française. Cette légende noire du 15e corps trouve son origine dans des représentations mentales xénophobes concernant les méridionaux mais aussi dans le contexte de tensions de l’entrée de la France dans le premier conflit mondial. En Août 1914, la France entre dans une guerre pour laquelle elle n’est pas prête d’un point de vue logistique et militaire, l’armée est mal préparée, les stratégies militaires sont dépassées et vieillissantes et les leçons de l’humiliante défaite de 1871 n’ont toujours pas été tirées.

Les stéréotypes sur les méridionaux, feignants, grossiers, peu enclins à la raison et exubérants sont largement répandus dans les mentalités

Si la République se veut gardienne de l’égalité, tous les français n’ont pas les mêmes chances de survie sur le front et ce phénomène trouve son origine dans un certain racisme des régions du Nord de la France envers celles du Sud. Ce racisme puise ses racines dans la construction de la République Française, intolérante envers les particularismes régionaux. La IIIe République farouchement nationaliste et patriotique voit dans le méridional un ennemi de la nation, bien souvent prêt à se rallier à l’ennemi. Les stéréotypes sur les méridionaux, feignants, grossiers, peu enclins à la raison et exubérants sont largement répandus dans les mentalités.

Dans ce contexte d’union sacrée, les soldats du Midi sont accusés d’être de mauvais patriotes et de piètres combattants en raison de leurs « fond de race latin », selon de nombreux hommes politiques d’alors. Bien souvent incapables de parler un français compréhensible des régions du Nord et des officiers parisiens, les soldats méridionaux sont envoyés en première ligne sur la ligne de front aux côtés des régiments corses. Ils servent ainsi de chair à canon et tombent au champ d’honneur pour une terre que beaucoup d’entre-eux considèrent comme n’étant pas la leur.

Un événement peu enseigné aujourd’hui mais bien connu du monde universitaire démontre le racisme que subissent les méridionaux et va pour longtemps nuire à l’image du soldat provençal et languedocien. Le 21 Août 1914, les premiers combats éclatent entre la France et l’Allemagne à proximité de Nancy. Le XVe corps composé de soldats provençaux est envoyé en première ligne face à l’artillerie allemande, piégés par les allemands les soldats français font face à un déluge de feu, sonné et terriblement intimidé par la force militaire allemande, le XVe corps, décimé, bat en retraite. Le bilan est effroyable sur les 1100 soldats provençaux 930 sont tués ou mis hors d’état de combattre. Pourtant les soldats méridionaux n’ont pas démérité et ont tenu longuement bien qu’encerclés par les soldats allemands. Néanmoins, l’État-Major Français cherche des boucs-émissaires et ce sont les soldats du Midi qui vont en payer le prix.

Adolphe Messimy, ministre de la Guerre : « C’est bien la stratégie militaire qui a failli et non les soldats du Midi »

Le général Joffre puis le ministre de la guerre Adolphe Messimy ainsi que le sénateur Auguste Gervais appuyés par les journaux l’Aurore et Le Matin se lancent alors dans une critique acerbe des soldats du Midi et du XVe corps qui auraient mis en péril la stratégie militaire de l’offensive à outrance et fait courir un grand péril à la nation. Pourtant, rapidement, ces propos sont dé-mentis par le ministre de la Guerre Adolphe Messimy qui déclare que : « C’est bien la stratégie militaire qui a failli et non les soldats du Midi ». Le ministre est contraint à la démission mais le général Joffre et le sénateur Auguste Gervais instigateurs du scandale restent en poste. Rapidement, cependant la « légende noire » des soldats du midi se diffuse, ils seront constamment moqués et raillés par les soldats et la population du Nord. Régiments Auvergnats, Provençaux, Languedociens, Corses et Coloniaux resteront bien souvent ensemble durant la Première Guerre mondiale, isolés des régiments du Nord plus « français » que les autres.

Le 19 septembre 1914, Auguste Odde, soldat varois, et Joseph Tomasini, soldat corse, tout deux incorporés au XVe corps sont fusillés pour l’exemple.

Le racisme envers les régiments méridionaux conduit à une véritable fronde dans le sud de la France auxquelles les autorités françaises ne répondront pas. Les parlementaires méridionaux sont appelés au silence sur le sujet et ne sont pas reçus par le ministre de la Guerre à la suite des calomnies subies par le XVe Corps. En Provence et en Languedoc, le journal Le Matin est même interdit à la vente. D’une manière générale, le seul homme politique qui prend la défense des régiments du Sud et du XVe Corps est René Viviani, président du Conseil et français d’Algérie. Ce sera pourtant insuffisant, les soldats méridionaux demeurent les responsables des catastrophiques premiers mois de la guerre dans les esprits de l’État Major et des populations du Nord. Ainsi, le 19 septembre 1914, Auguste Odde, soldat varois, et Joseph Tomasini, soldat corse, tout deux incorporés au XVe corps sont fusillés pour l’exemple. Ils ne seront réhabilités qu’en 1919 mais la blessure reste toujours ouverte pour les méridionaux et les corses qui ont vu un grand nombre de leurs enfants tomber face aux pelotons d’executions.

Durant toute la Première Guerre mondiale, les régiments du Midi de la France paieront un lourd tribut pour sauver la France et reconquérir une terre qui n’était pas la leur. Accusés d’être de mauvais patriotes, ils seront pourtant en première ligne tout au long du conflit au côté des régiments corses mais aussi des troupes coloniales. Paradoxalement, ce sont les régions du Sud de la France qui subiront le plus de pertes durant la Première Guerre mondiale et c’est sur ces terres que fleuriront les premiers monuments aux morts. Victimes d’un racisme exacerbé et de préjugés raciaux, les tranchées seront pour eux un peu plus un calvaire que pour les septentrionaux.

Samuel TOURON  (Aqui’Istoria)