Réchauffement climatique : La région Occitanie se dote d’un ambitieux “plan eau”

La présidente, Carole Delga, a développé les grands axes d’actions mobilisant 160 M€ d’ici 2030. Promouvoir la sobriété ; réutiliser les eaux usées ; créer un vrai réseau hydraulique régional ; accompagner les agriculteurs ; renaturer cours d’eau et cours d’école… Elle “demande à ce que le couple Région-départements soit mis en avant sur cette question”, a dit la présidente de la Région, se disant défavorable à amener l’eau du Rhône dans les P.-O. et à une usine de dessalement d’eau de mer. Et : “Il n’y aura pas de mégabassine dans notre région”. En revanche, des projets-pilote de réutilisation d’eau usée !

L’abondance, c’est fini. “Nous sommes l’une des régions les plus exposées au changement climatique” : autour de ce précepte, Carole Delga a présenté ce jeudi un ambitieux plan eau régional, avant son vote en assemblée plénière, “coconstruit lors d’une concertation de six mois”, et abondant quelque 160 M€ supplémentaires à la politique en faveur de l’eau jusqu’en 2030 (lire ci-dessous).

La présidente de la région Occitanie l’a redit : “Il y a, désormais, une prise de conscience dans l’opinion publique et une maturité politique.” Une preuve ? Elle qui a “géré des entreprises d’eau” reconnaît avoir fait bitumer la cour de l’école de ma commune jadis ; aujourd’hui mon successeur “renature” et a bien fait !”

Guerre de l’eau dans les P.-O.

Le lac des Bouillouses, à Font-Romeu. Le débit de la Têt où cette eau se déverse est limité… Le partage de l’eau en question… photo : Olivier SCHLAMA

Depuis mars, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI, les Pyrénées-Orientales sont plongées dans la guerre de l’eau, l’Occitanie s’y prépare. Manif contre le débit réservé de la Têt, procession pseudo-religieuse, à Perpignan… Plan d’urgence de l’Etat et du département pour des économies, des travaux pour limiter les fuites… On entrevoit des solutions d’avenir comme des retenues d’eau, la réutilisation des eaux usées voire la création d’une… forêt de 10 000 arbres !

“Renforcer la sobriété des usages”

Toujours sur le fond de ce dossier, compliqué et urgent à la fois, Carole Delga a ajouté : “Je m’inscris en faux face à ceux qui pointent des catégories d’acteurs professionnels {qui profiteraient davantage de l’eau, Ndlr}. L’eau est un bien précieux, rare et tous les acteurs doivent faire des économies, citant, pour en prouver la portée, une économie de 10 % en énergie dans les bâtiments de la Région et de 20 % de consommation dans les lycées. Il faut renforcer la sobriété de 70 M€ dans les usages”, a-t-elle encore élaboré. La présidente de Région n’a pas oublié de citer les “touristes qu’il faut sensibiliser avec une communication forte pour qu’ils baissent leur consommation de 10 % et les industriels dans leur process – grâce à un dispositif régional, Fiteau – ainsi que pour les agriculteurs…”

“Déclarer les Pyrénées-Orientales territoire expérimental”

A 2000 mètres d’altitude, Le lac des Bouillouses retient 17 millions de mètres cubes d’eau pure alimentant Font-Romeu, Egat et Bolquère (P.-O.). Photo : Olivier SCHLAMA

Avant de reprendre : “160 M€, c’est 50 % de moyens supplémentaires pour les territoires d’Occitanie”, a-t-elle insisté, confiant avoir “demandé aux ministres de l’Agriculture et de la Transition écologique de déclarer le département des Pyrénées-Orientales comme territoire expérimental. Il y a un siècle ce département n’avait pas pensé à un maillage très fort ; il y a quatre vallées qui sont complètement isolées. La compagnie BRL mène d’ailleurs une mission d’expertise, comme on l’a défini avec le préfet.”

La région aidera aussi à acquérir des “abreuvoirs pour les bêtes et des citernes. Ce sont des solutions indispensables à court terme”. Et d’ajouter : “Je demande à ce que le couple Région-départements soit mis en avant sur cette question de la gestion de l’eau.” La Région doit impulser et les départements mener des “expérimentations“.

Que pense la présidente de région du dessalement de l’eau de mer, comme à Barcelone ? “C’est une solution ultime ; aujourd’hui, nous n’en avons pas besoin et puis cela a un coût énergétique significatif… Quand il y a des vies mises en cause, d’accord. Pas là.”

Pas d’eau du Rhône dans les Pyrénées-Orientales

Peut-on imaginer que le projet de l’époque de feu Georges Frêche d’amener l’eau d’Aqua Domitia – ce gros tuyau qui amène aujourd’hui l’eau du Rhône jusque dans l’Aude, dont Dis-Leur vous a parlé ICI – jusque dans les P.-O., Carole Delga a été claire. “Ce projet, soutenu par l’Union européenne, devait se faire à la demande de l’Espagne. Il a ensuite été reconfiguré pour s’arrêter dans l’Aude. Ce n’est pas la solution au 21e siècle pour les P.-O. Il n’y aura pas d’Aqua Domitia prolongé. après qu’il y ait d’autres réseaux d’apport d’eau qui viennent soutenir le réseau des P.-O., c’est sans doute une solution. Mais pas avec l’eau du Rhône…”

Aqua Domitia, la pose de canalisations… Photo BRL-G. LAMORTE

Elu régional, Jean-Louis Cazaubon a insisté : “La Région Occitanie doit être un catalyseur sur ce sujet (…) Après, on devrait être tous dans l’action : départements et pourquoi pas aux agglos et aux métropoles. Un mètre carré de zone humide préservé, c’est un mètre cube d’eau maintenu.” Les agences de l’eau sont-elles suffisamment dotées ? “L’enveloppe financière à disposition serait de 100 M€…”

“La consommation d’eau par habitant est de 160 litres par jour”

A aussi été évoquée la fameuse technique de la “Réut” : réutilisation des eaux usées ou eaux grises. Bertrand Vivancos ou Eric Cadoré se sont succédé pour expliquer que “la consommation d’eau par habitant est de l’ordre de 160 litres par jour ; avec la réutilisation de l’eau on pourrait en récupérer 80 litres à 90 litres. Aujourd’hui, nous n’en récupérons que 1 % alors que c’est 13 % en Espagne et 85 % en Israël. Attention, toutefois : cette eau retourne normalement dans le milieu naturel auquel elle pourrait faire défaut… Et qu’il ne fait pas fragiliser.” Surtout par ces temps de sécheresse prononcée.

Enfin, Carole Delga a assuré “qu’il n’y avait et qu’il n’y aura pas de projet de mégabassine dans la région et qui ne serait pas tu tout adapté à l’hydrographie ni au secteur agricole régional. Une mégabassine puise directement dans les nappes, contrairement aux retenues collinaires qui récupèrent l’eau de ruissellement ou de pluie.”

Olivier SCHLAMA

Les grandes lignes du plan eau

La société gardoise BRL exploite un projet pilote inauguré ce 16 juillet 2019. Il permet l’irrigation de 15 hectares de vignes grâce aux eaux usées traitées de Roquefort-des-Corbières. Photo : G&CDESCHAMPS

Réutilisation des eaux usées : les assouplissements réglementaires promis par l’État devraient permettre l’utilisation de l’eau recyclée pour plusieurs usages. Pour atteindre l’objectif ambitieux qu’elle s’est fixé de 10 millions de mètres cubes d’eaux réutilisées d’ici 2030, la Région prévoit notamment d’accompagner des opérations pilotes, de favoriser les projets de modernisation et de réutilisation d’eaux grises (issues des douches, des baignoires, des lavabos, des lave-linges, des éviers et des lave-vaisselle) ou d’eaux noires (issues du réseau d’évacuation des eaux domestiques) traitées, afin de développer ces techniques pour des usages domestiques, ainsi que dans les collectivités ou industries.

Aider les agriculteurs

La région Occitanie veut aussi accompagner financièrement les exploitations agricoles souhaitant mettre en place une utilisation d’eau dite non conventionnelle (eaux de pluies, eaux grises traitées, etc.) pour des actions autres que l’irrigation, notamment pour laver les cuves et les aires de stabulation pour l’élevage. Ainsi que les agriculteurs pour mettre en place des systèmes de récupération d’eaux de pluie pour l’abreuvement des animaux. La collectivité annonce de nouveaux dispositifs d’investissement. Pour les usages agricoles, la région va mettre en place de 10 000 contrats d’agriculture durable d’ici 2027 afin de promouvoir de nouvelles pratiques agroécologiques, notamment via la promotion et la modernisation des installations d’irrigations.

Renforcer la sobriété des usages de l’eau

La Région prévoit des actions ciblées pour chaque usage : les usages domestiques, en mobilisant 5 M€ jusqu’en 2030 pour élargir les missions des guichets Rénov’Occitanie au secteur de l’eau, afin d’apporter aux habitants de l’information et des conseils en matière d’économies d’eau et d’appuyer les demandes d’installation de dispositifs hydro-économes dans les nouvelles constructions (réducteur de pression, mousseur etc…).

Ph illustration. DR.

Mais aussi les usages industriels et du BTP, en incitant les secteurs les plus consommateurs en eau à mettre en place des pratiques plus économes, via le Contrat Entreprise Avenir (soutien au développement de nouveaux processus de production), le Pass transformation écologique (pour les entreprises de moins de 20 salariés souhaitant développer des processus de réutilisation de l’eau), ainsi que le dispositif Fit’eau.

Solutions fondées sur la nature

La renaturation des cours d’eau, la restauration des zones humides et des zones d’expansion des crues, la plantation de haies, le maintien des prairies ou encore le recours à des techniques de génie végétal qui représentent des leviers essentiels permettant de concilier gestion durable de l’eau, préservation des milieux naturels et maintien de l’activité.

Ces actions seront soutenues par la Région à travers des appels à projets annuels portés en partenariat avec les Agences de l’Eau ; la préservation des forêts et la prévention des incendies via notamment le développement de la culture du risque auprès du public (stratégie Forêt adoptée en avril 2023) permettant également de préserver la ressource en eau. 16,5 M€ seront mobilisés d’ici 2030, à travers notamment le soutien aux investissements permettant de prévenir et de lutter contre les incendies – points d’eau, systèmes de surveillance, pistes d’accès etc. -, et l’accompagnement des Communes dans la définition et la mise en œuvre d’un plan de débroussaillement, le renforcement du pastoralisme et de l’agroforesterie, ainsi que la restauration des forêts après les incendies ;

Désimperméabilisation des sols

C’est l’idée des îlots de fraîcheur et limiter le ruissellement des eaux de pluie. En soutenant les communes dans leurs projets, en particulier dans les cours d’école qui représentent un gisement important d’espaces à désimperméabiliser et à renaturer en cœur de ville ou de bourg  ; dédier 6 M€ à la désimperméabilisation et la renaturation des cours d’école pour ramener la nature en ville. La Région prévoit ainsi de soutenir en particulier la désimperméabilisation et la renaturation des cours d’école via un investissement majeur de 6 M€.

Créer un réseau hydraulique régional

Quelque 40 M€ seront dédiés à l’optimisation et au développement de ce réseau hydraulique régional que la Région souhaite constituer avec l’appui de deux spécialistes de la gestion en eau : BRL côté EST et la CACG côté Ouest. La Région est propriétaire du RHR conçu et géré par BRL à l’Est qui permet de sécuriser et d’alimenter près de 250 communes de l’Aude, du Gard et de l’Hérault. Sur la partie Ouest, la Région est devenue actionnaire majoritaire de la CACG début 2023. Son rôle est de pérenniser et sécuriser les ouvrages hydrauliques de la Neste et des rivières de Gascogne. Pour aller plus loin, la Région Occitanie et la Région Nouvelle-Aquitaine ont demandé la reprise de ces ouvrages détenus aujourd’hui par l’État. Le transfert devrait intervenir en 2023.

Exemples de réutilisation des eaux usées

L’ensemble des projets de réutilisation (en cours d’étude ou de développement) correspond à environ 1 million de mètres cubes. L’objectif du plan régional est d’arriver à 10 millions de mètres cubes en 2030.

Le Boulou. Réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation urbaine à partir de la STEU de la commune du Boulou. Le projet consiste en des travaux de création d’une filière de traitement tertiaire, d’un bassin de stockage et de réseaux de distribution principalement pour l’irrigation des espaces verts communaux (stades), pour l’alimentation en eau industrielle de la STEU et l’hydrocurage des réseau. Substitution estimée par le projet 31 000 m3/an. Avec une aide de la Région de 150 000 €

La société gardoise BRL exploite un projet pilote inauguré ce 16 juillet 2019. Il permet l’irrigation de 15 hectares de vignes grâce aux eaux usées traitées de Roquefort-des-Corbières. Photo : G&CDESCHAMPS

Saint-Jean-de-Fos. Le projet : réutilisation des eaux usées traitées de la station d’épuration de Saint Jean de Fos en vue de réalimenter le canal de Gignac. La production attendue d’une eau traitée de qualité pouvant être rejetée dans le canal de Gignac pour subvenir en partie aux besoins d’irrigation de l’ASA (110 000 m3) en substitution de prélèvement depuis l’Hérault (prise amont du Canal de Gignac).
Les enjeux : substitution des prélèvements 110 000 m3/an dans l’Hérault importante bénéfiques pour usage à l’étiage en aval de la prise d’eau du canal de Gignac. Fort potentiel de réplicabilité. L’aide de la Région est de 52 000 €.

Arroser le golf de la Grande-Motte avec cette eau traitée, saine. Les travaux, qui seront achevés cet été, comprennent un bassin tampon supplémentaire de 1700 m3 et un traitement ultra-violet pour fiabiliser la qualité de l’eau produite, 2 500 m de canalisation passant par les voiries pour rejoindre le golf.
Des travaux complémentaires devront être réalisés sur les équipements du golf pour respecter les zones et les périodes d’arrosage avec les eaux traitées. Ils seront réalisés dans le cadre du programme de renouvellement que porte la commune sur ses équipements. La réutilisation des eaux usées traitées portera sur près de 250 000 m3/an.

Gruissan. C’est le projet Irri Alt’eau, porté par l’Inra et Véolia. Le projet est monté en puissance en 2019 avec la phase 3 et la mise en place d’un démonstrateur. Baptisée Irri-Alt’Eau 2.0, cette étape consiste à irriguer 80 ha avec de l’eau grise traitée. Le vignoble de Gruissan a été sélectionné pour déployer progressivement le dispositif.
Aide de la Région de 95 000 € via des fonds européen Féder.

Saint-Cyprien.  Sur la station de Saint-Cyprien, réutilisation de l’eau usée, après traitement ultraviolet, pour le golf, les arboriculteurs. Veolia nettoie déjà par exemple les camions de lavage avec, les citernes des camions, les machines et le site tout entier de la station grâce à la réutilisation les sapeurs-pompiers peuvent bénéficier de cette ressource. Potentiel de réutilisation jusqu’à 2 000 m3 d’eaux usées par jour.

Dans les P.-O., on teste la recharge des nappes de l’Agly avec un lâcher d’eau

La sécheresse que connaît le département des Pyrénées-Orientales depuis le printemps 2022, caractérisée par un déficit inédit de pluviométrie hivernale, est particulièrement marquée sur l’ensemble de la vallée de l’Agly. Le bassin versant de l’Agly (fleuve et nappes) est placé en situation de “crise sécheresse” depuis le 10 mai.

Le fleuve est à sec dans sa partie aval

Le fleuve est à sec dans sa partie aval (après Estagel) depuis la fin de l’été dernier, ce qui ne s’était jamais produit aussi longtemps dans le passé. Par ailleurs, la retenue de l’Agly, située sur les communes de Caramany, Cassagnes, Ansignan et Trilla, n’a pas bénéficié de suffisamment de pluies cet hiver pour reconstituer une réserve suffisante. En raison des mesures de restriction des usages de l’eau et des quelques précipitations observées au cours des dernières semaines, le niveau du barrage a augmenté pour atteindre un peu plus de la moitié de sa capacité (14,8 millions de m³, pour une capacité totale de 27,5 millions de mètres cubes).

Impératif jusqu’à l’hiver les usages prioritaires

En règle générale, l’eau retenue dans le barrage, est progressivement libérée au début de l’été afin de contribuer à l’irrigation des cultures en aval, et soutenir le débit naturel du cours d’eau, qui permet la recharge des nappes, enjeux particulièrement essentiels compte tenu des tensions sur la ressource en eau.

Ainsi, le manque d’eau lié à la sécheresse sévère dans le cours du fleuve et dans les canaux adjacents a un impact sur les nappes – karstiques, pliocènes et quaternaires – qui accusent des niveaux historiquement bas pouvant mettre en danger l’alimentation en eau potable de certaines communes alimentées par ces nappes. Également, la conservation de volumes d’eau significatifs dans le barrage est un impératif pour sécuriser jusqu’à cet hiver les usages prioritaires sur la vallée de l’Agly, en particulier sur la partie aval.

Augmenter significativement pendant dix jours les volumes lâchés depuis le barrage afin de réalimenter les nappes”

Afin de définir la meilleure stratégie de gestion de la ressource en cette période de crise, une réunion du comité barrage de l’Agly s’est tenue le 19 juin 2023 associant l’État, le Département (gestionnaire du barrage), la communauté urbaine Perpignan Méditerranée métropole et la communauté de communes Agly-Fenouillèdes (responsables de l’alimentation en eau potable), le syndicat mixte des nappes de la plaine du Roussillon, le syndicat mixte du bassin versant de l’Agly, la fédération des canaux de l’Agly, la chambre d’agriculture et la fédération départementale de pêche et de protection des milieux aquatiques.

La préfecture a donc décidé “d’augmenter significativement pendant dix jours les volumes lâchés depuis le barrage afin de réalimenter les nappes à partir de ce jeudi 22 juin.” Et aussi : “De maintenir jusqu’à fin août un débit optimisé pour conserver le lit en eau a minima jusqu’à Estagel dans le but de poursuivre le soutien des nappes ; cette situation pourra évoluer et être adaptée au jour le jour en fonction de la pluviométrie à venir.”

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