À Port-Vendres, Bastien et Marie sont les derniers vendeurs d’anchois frais de Méditerranée, espèce que l’on croyait disparue. Faux ! “Les stocks explosent”, lance même Tarek Hattab, de l’Ifremer Sète, depuis la Grèce, où il participe à la réunion annuelle d’évaluation des poissons pélagiques. Problème, “la filière de commercialisation n’existe plus”, souligne Bertrand Wendling, directeur général de la coopérative Sathoan.
Sur le quai de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales), en contrebas du marché du mardi où ils font sensation avec leurs anchois frais, Bastien Fernandez, 40 ans, et Marie Bruno, son épouse, 30 ans, arborent un large sourire malgré le mauvais rhume qui les embrume. À l’image d’une météo, ni tu ni vous. Et ils le peuvent : ce sont les derniers “conserveurs” artisans vendeurs d’anchois de Méditerranée française. Et, en même temps, des pionniers d’une pêche qui ne demande qu’à renaître. Avec sa mâchoire proéminente, ce poisson engendre même “une lueur d’espoir pour les pêcheurs”, souligne Tarek Hattab, scientifique à l’Ifremer à Sète.
Seulement quelques espèces de poissons étudiées
On est loin de Cetara, village de la côte amalfitaine jumelé avec Sète où l’anchois et la colatura sont rois. Mais sur le quai de Port-Vendres, “l’anchoierie” de Bastien et Marie, sise dans un mini-local indépendant en acier Corten, tient son rang, s’ouvrant régulièrement à l’amateur tout étonné d’y découvrir de si beaux spécimens et en nombre. Alors que le secteur de la pêche, lui, est en crise et que les stocks de très peu d’espèces de poissons sont étudiées en Méditerranée française, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI. Sardine, anchois, donc et aussi baudroie, merlu, rouget et eldone (poulpe blanc qui a une seule rangée de ventouses par tentacule), des espèces de crevettes et le thon rouge, un cas à part. Il y a quelques autres évaluations mais à donnée limitée qu’il faut prendre avec des pincettes : l’énigmatique daurade et le loup.
Anchois pêchés de La Nouvelle, Port-Vendres à Blanès

Venant confirmer ce que les scientifiques viennent d’établir en Grèce : une ressource quasi-illimitée de ce poisson pélagique ! Il est capturé entre deux eaux, de plus en plus chaudes de Méditerranée (lire ci-dessous). Et ils le garantissent haut et fort face aux rumeurs d’importation : cette pêche se pratique entre Port-la-Nouvelle (P.-O.), Port-Vendres jusqu’à Blanès, au début des eaux espagnoles. C’est un chalut, le Giovanni Jean 2, basé à Port-Vendres (parfois secondé d’un lamparo), qui remonte l’essentiel de cette pêche miraculeuse de poissons argentés, ciblée grâce à l’utilisation du sonar. Une pêche dont beaucoup affirmaient qu’elle vivait ses derniers instants. Faux ! “Nous vendons entre douze tonnes et quinze tonnes d’anchois de Méditerranée par an”, disent-ils, simplement. Leurs anchois, actuellement en vente, frétillaient encore la semaine passée dans l’entre-deux-eaux.
“On s’est investis pour sauver la recette de ma grand-mère que l’on ne voulait pas voir disparaître”
Il y a quatre ans, quand ils étaient soudeur et vendeuse, mais appartenant à des familles de pêcheurs et connaissant bien le produit, Bastien et Marie savaient que la ressource était présente quand la vox populi affirmait, elle, bêtement le contraire…
Leur motivation a été salvatrice : “On s’est investis pour sauver la recette de ma grand-mère que l’on ne voulait pas voir disparaître”, proclame Marie Bruno. La qualité du produit a fait le reste. Épais, assez grands, leurs anchois sont ensuite étêtés, effilés et équeutés à la main dans leur atelier. Ils sont proposés soit avec une persillade à l’ail soit avec des condiments (le tout baignant dans l’huile) et se conservent facilement six mois au réfrigérateur (28 € la préparation de 900 grammes). Et on se les s’arrache ! D’Escale à Sète à Dunkerque. “Nous sommes présents dans une cinquantaine de foires à travers la France chaque année, confie Bastien. “En Méditerranée française, presque plus personne ne va à cette pêche. Il ne reste que deux armements. On profite aussi des arrêts biologiques dans d’autres pays voisins.”
Réunion en Grèce sur l’évaluation des stocks d’anchois
Sous l’égide de l’Europe, se tient justement cette semaine la 19e réunion de coordination Medias. Rien à voir avec les journaux. C’est la Mediterranean international acoustic Survey, où se rencontrent des scientifiques travaillant sur l’évaluation des stocks de poissons pélagiques en Méditerranée. Le programme utilise des méthodes acoustiques pour estimer l’abondance des poissons pélagiques comme sardine et anchois ; parce que oui les bancs d’anchois et sardines se repèrent avec des sonars qui “voient” une tâche sous l’eau. C’est un peu une table-ronde en mer, ce Medias : chacun vient avec ses données et, ensuite, l’Europe décide combien de sardines peuvent rester tranquilles et combien finiront dans nos assiettes. Justement : beaucoup le pourraient !
Les stocks d’anchois, un peu partout en Méditerranée, sont en train d’exploser. Ce qui est une bonne nouvelle ; alors que ceux des sardines, eux, baissent…”

“Les stocks d’anchois, un peu partout en Méditerranée, sont en train d’exploser. Ce qui est une bonne nouvelle. Sauf dans le Golfe du Lion où elles sont stables, les stocks de sardines, eux, baissent, indépendamment de la pression de pêche. Une fois les données standardisées avec la pression de pêche, c’est ce que l’on constate. L’anchois est une espèce à affinité chaude, la sardine, elle, plutôt froide. On pense donc à un signal environnemental et un lien avec le zooplancton qui va consommer du phytoplancton. Et la biomasse de ce dernier est en train de diminuer.”
Stations d’épuration et règlementation somme toute plus stricte sur les fertilisants pour l’agriculture jouent à plein sur la qualité de l’eau, plus propre, mais avec beaucoup moins “à manger”. Comme pour les palourdes dans la lagune de Thau, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI.
Un problème de taille d’anchois et de marché
Ce produit qui jadis se donnait se vend à de bons prix. Et pourrait être une occasion en or pour que des armements de Méditerranée aillent l’exploiter. “C’est une lueur d’espoir”, juge Tarek Hattab. Ce chercheur à l’Ifremer, à Sète, est le représentant français à cette réunion Medias (1). “L’abondance d’anchois, dit-il, est évaluée dans le cadre de la Commission des pêches de Méditerranée. L’ordre de grandeur des captures, en 2025, était de l’ordre de 700 tonnes. Alors que, historiquement, on était autour de 7 000 tonnes.”
“Depuis la crise du “bleu” de 2009-2010, cette pêche-là s’est effondrée et ne s’est jamais relancée. C’est un problème de taille – les poissons sont plus petits – et de marché – des anchois de cette taille-là, c’est difficile à vendre. Le problème essentiel vient surtout de la sardine. L’anchois a toujours été une espèce bonus. L’espèce ciblée historiquement par les chaluts pélagiques, c’est la sardine. Or, sa taille a considérablement baissé, d’environ 40 % (2). Et le marché est inexistant. Pourtant, la biomasse en mer de l’anchois de Méditerranée est élevée. En 2025, on l’a estimée à 44 000 tonnes d’anchois dans le Golfe du Lion. C’est beaucoup. Les pêcheurs n’en ont exploité que 700 tonnes. Nous sommes dans une situation de sous-exploitation de cette ressource. Et loin du rendement maximal durable.”
La Commission générale des pêches recommande l’évaluation des opportunités de pêche : d’augmenter l’effort de pêche sur l’anchois qui est une ressource sous-exploitée”
Pourquoi ? Tarek Hattab répond :“C’est un problème de marché pour des anchois de cette taille-là. Les pêcheurs préfèrent remonter des espèces démersales, de fond. Les professionnels ne partent au “bleu” que lorsqu’ils ont une demande de l’Espagne, par exemple. En Espagne, cette pêcherie est cadrée parce que la ressource là bas est en état de sur-exploitation. Et il y a donc des périodes de fermeture où la pêcherie est interdite. Ils viennent dont acheter sardines du Golfe du Lion. C’est valable pour l’anchois mais c’est beaucoup plus visible pour la sardine. La Commission générale des pêches recommande l’évaluation des opportunités de pêche : d’augmenter l’effort de pêche sur l’anchois dans le Golfe du Lion qui est une ressource sous-exploitée.”
“Il y a moyen de valoriser cet anchois du Golfe du Lion”

Pourquoi n’y a-t-il quasiment plus de “conserveurs” comme Bastien Fernandez et Marie Bruno, à Port-Vendres ? “Toute la chaîne de valeur s’est perdue depuis la crise. Avant cela, à Collioure, il y avait tout un tas d’entreprises familiales ; de petits conserveurs à la production artisanale locale. Ils ont peu à peu disparu et tout l’écosystème aussi. Mais il y a moyen de valoriser cet anchois du Golfe du Lion même s’il est un peu plus petit et un peu moins gras qu’avant. Les plus gros utilisateurs des poissons fourages, des petits pélagiques, les industriels, eux, vont préférer importer du “bleu” du Maroc ou de Croatie où le prix est plus bas. Et puis ils vont avoir des normes très strictes sur la taille et le taux de gras. S’il n’y a pas assez d’oméga 3 – pour pouvoir mettre l’étiquette oméga 3 – ou si le poisson n’est pas à la bonne taille, ils préfèrent ne pas l’acheter : cela coûterait plus cher en termes de processing et de traitement de mettre davantage de poissons dans une seule conserve.”
Pourquoi sardine et anchois ont-ils des destins mêlés ? “Ces poissons ont toujours été pêchés par les mêmes techniques ; l’anchois est une espèce un peu moins côtière que la sardine. On doit aller un peu plus au large et surtout pour avoir de gros anchois on doit aller sur des zones avec au moins 100 mètres de fond. Ce n’est pas accessible aux petits métiers. Avant, il y avait des lamparos mais c’est surtout pour la sardine. L’anchois, c’était surtout du by catch, des prises accessoires, pour des chaluts pélagiques.”
“Une opportunité pour les professionnels”
Coordinateur des campagnes Pelmed, d’évaluation des petits pélagiques, Tarek Haddad insiste : “Il y a du potentiel qui n’est pas exploité, s’agissant de l’anchois. C’est dommage. Parce que les espèces que l’on retrouve sur les étals sont des espèces sur-exploitées comme le merlu ou le rouget – même si la situation s’améliore un peu. Actuellement, avec la hausse du pris du carburant, le plan WestMed et la réduction de l’effort de pêche sur les poissons demersaux, il y a une réflexion sur le redéploiement de la pêcherie au bleu. Récemment, j’ai reçu une demande de l’administration pour une synthèse.” Le scientifique de l’Ifremer va donner un avis très favorable pour l’exploitation de cette ressource – l’anchois – quitte à ce quelle soit aidée financièrement par l’UE. “Carrément, dit-il. C’est la conclusion de notre groupe de travail.” Y compris pour passer du chalut demersal au chalut pélagique. “Il faut que les professionnels se saisissent de cette opportunité. Je le dis dans chaque réunion. Je n’ai eu aucune réponse franche. JE peux le comprendre : les pêcheurs n’ont pas forcément la vision globale du marché si de l’écosystème.”
Manque de moyen pour évaluer davantage d’espèces

“Ce sont les mêmes bateaux qui pêchaient, historiquement, anchois et sardines ; ils ont d’ailleurs les mêmes enrouleurs. Avant 2009, ils pouvaient très bien décider, en fonction du marché et de la demande, s’ils allaient pêcher du “bleu” – l’été, ou les planchas tournent à fond – ou du poisson de fond. Ils étaient hybrides.” Quand il y a eu la crise en 2009, tout le monde a exploité la même ressource, les poissons de fond ; ce qui a accentué la surexploitation des espèces qui l’étaient déjà…”Cela nous avait mis dans une situation critique.” D’où la diminution imposée du nombre de bateaux.
Y a-t-il d’autres poissons qui pourraient être exploités ? En Méditerranée, il n’y que quelques espèces évaluées sur plus d’une centaine (lire supra) ! La faute au manque de moyens : “Nous ne sommes que trois personnes à l’Ifremer pour cela… Je suis en Grèce cette semaine parce c’est la réunion de coordination sur les estimations de biomasse des poissons pélagiques”, indique Tarek Hattab. Sur le poisson de fond, c’est une pêcherie qui remonte une trentaine d’espèces. “Et le fait que l’on sache déjà que quatre espèces sont en état de surexploitation, cela justifie de réduire l’effort de pêche, quel que soit l’état des stocks des espèces non encore exploitées”, réaffirme-t-il.
Olivier SCHLAMA
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(1) Objectif de cette rencontre : harmoniser les protocoles scientifiques entre pays – et préparer les campagnes en mer – comparer et valider les données collectées et améliorer les estimations de stocks pour la gestion des pêches. Primordial dans un contexte de crise aiguë de la pêche en Méditerranée où l’on “déchire” des bateaux à l’envi. Cette réunion constitue un moment-clé de coordination internationale pour une gestion durable des ressources marines. Il est coordonné entre plusieurs instituts nationaux de recherche halieutique (France, Espagne, Italie, Grèce…) Et s’inscrit dans des cadres plus larges, notamment ceux du Conseil international pour l’exploration de la mer et surtout de la Commission générale des pêches pour la Méditerranée. Les résultats servent directement à alimenter les politiques de gestion des pêches, dont la Politique commune de la pêche de l’Union européenne. “Si on est amenés à combinés les données de deux pays pour des stocks partagés (Italie, Espagne), il faut être sûrs qu’elles soient compatibles. On ne fait pas tourner des modèles d’évaluation des stocks. Nous évaluons des résultats des campagnes de 2025 avant de les injecter dans des modèles.”
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(2) En cause un “zooplancton moins nutritif, explique Tarek Haddad. Tous les mécanismes ne sont pas encore complètement élucidés ; il y a plusieurs hypothèses. On pense que cela pourrait être un effet direct de la température : quand elle augmente, cela accélère le métabolisme de la sardine. Plus il fait chaud, plus elles sont petites ; le poisson va atteindre sa maturité sexuelle plus rapidement. On l’observe chez l’anchois qui, à partir de 8,5 cm, est mature alors qu’avant il l’était à partir de 10,5 cm”. Quand il y a cette précocité, “il dépense son énergie plutôt dans la reproduction que dans sa croissance”.
Bertrand Wendling, directeur de la coopérative Sathoan à Sète : “Le marché de l’anchois n’existe plus”

De son côté, Bertrand Wendling, directeur général de la coopérative Sathoan (120 navires de pêche, 90 petits métiers, 5 chalutiers, 14 thoniers-senneurs et 50 M€ à 60 M€ de chiffre d’affaires par an de poissons débarqués), basée à Sète, rappelle que, “depuis 2009, on a constaté que les sardines ne grossissaient plus. C’est liée à un phénomène eutrophique. Le marché de l’anchois a disparu depuis 2009. De temps en temps, un bateau y va mais ce n’est pas comme avant où il y avait entre 30 et 50 navires qui allaient pêcher l’anchois. Il n’y en a plus qu’un. Sardines ou anchois, le problème, c’est celui de la taille de ces poissons. Il faut qu’ils fassent la taille minimale biologique et qu’il soit d’un calibre suffisant pour être commercialisés. Ce n’est pas le cas.”
Dix à quinze ans pour recréer une filière
Ce n’est pas tout. L’écosystème a disparu. “En fait, le marché de l’anchois n’existe plus. Si demain, ces poissons-là faisaient la bonne taille, je ne vois pas très bien où les pêcheurs iraient le vendre. Il n’y a plus de mareyeurs qui en demandent.” L’Europe pourrait-elle impulser quelque chose pour recréer les conditions de ce marché ? “S’il n’y a plus de mareyeurs parce qu’ils ont fermé boutique, il faut repartir de zéro. Créer une filière de commercialisation, ça prend dix ou quinze ans.”
O.SC.
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